LA MAISON" DE L IX F AS TE
soir, par les beaux temps, il les promenait en carrosse, s'amusant d'abord à leur servir de cocher, mais ne tardant point à se mettre dans le carrosse avec les promeneuses. Elle sait qu'un jour, dans un des jardins royaux, marchant à côté de cette Marie, sous une allée d'arbres, il avait voulu lui prendre la main, et que son mouvement ayant été trop vif, il avait eu la mauvaise grâce de heurter du pommeau de son épée cette main si chère. Alors, tirant brusquement du fourreau l'épée brutale, il l'avait jetée au
loin « avec une colère toute charmante, et d'un geste qu'aucune parole ne saurait exprimer ». Elle savait tout cela, la Reine toute neuve, et par-dessus tant de sujets de jalousie et d'alarme, elle savait encore qu'il n'avait tenu qu'à une Mancini d'occuper sa place, et d'être reine au lieu d'elle.
Mais enfin, c'est elle qui l'était, et si quelque amertume restait au fond de son triomphe disputé, à une si grande princesse, par une intrigante venue de rien, si elle gardait aussi quelque source d'alarme au fond du cœur, à la pensée que le Roi la reverrait, cette Mancini qu'on disait sorcière, elle pouvait bien jouir du présent. Vous la voyez donc dans la maison basque, la « maison de l'Infante ». Peut-être tient-elle ouvert devant elle le « grand coffre en bois de Calembourg garni d'or » que le Roi lui a envoyé, et qui contenait tant de merveilles. « Il y avait tout ce que l'on peut imaginer de bijoux d'or et de diamants, comme des montres, des heures, des gants, des miroirs, boîtes à mouches, à mettre des pastilles, petits flacons de- toutes sortes, d'étuis a mettre des ciseaux, de petits tableaux de miniature à mettre dans un lit, des
croix, des chapelets, des bagues, des bracelets un petit
coffre oùétaientdes perles, des pendants d'oreilles, des diamants, et une boite pour les pierreries de la couronne, car elles ne sortent point du royaume »
Depuis que l'épousée était en terre de France, à Saint-Jean-de- Luz, la « boîte » avait reçu son précieux et glorieux contenu; elle avait été remplie, et Marie-Thérèse \euait d'y puiser le dernier ornement de sa parure de mariée royale. — Elle en était maintenant décorée de ces fameux « joyaux de la première couronne du monde ». — C'est en ce moment-là, en ce suprême épanouissement de l'orgueil, que nous allons surprendre dans la vieille maison l'ombre de l'heureuse Infante, qui fut une si triste reine.
Mais quoi ! Tout d'abord quelle déception! la maison est neuve. Du moins elle le parait sous son revêtement tout frais de pierres blanches et de briques. C'est une construction à peu près carrée,
qui, sur la façade regardant la Nivelle, montre des galeries à jour. L'entrée est sur l'autre façade qui regarde une petite place plantée d'arbres, où se tient un marché et dont la maison de Louis XIV occupe l'extrémité opposée, du côté du nord. Au-dessus de la porte se voit une plaque de marbre avec cette inscription :
L'Infante je reçus Van mil six cent soixante. On m' appela depuis le château de l'Infante.
En ce « chasteau » j'entre par une allée malpropre. Les guides m'ont averti « que la maison était ouverte à tout venant». C'est de l'hyperbole. L'allée, oui; la maison, point. A gauche, par l'entrebâillement d'une porte basse, mais assez large, je distingue je ne sais quels objets luisants. Seraient-ce d'anciennes dorures aux murailles ? Je crois plutôt que ce sont des casseroles. Je pousse l'un des vantaux. Je ne me trompais point ; c'est bien une cuisine, et voilà toute la batterie. La cuisinière s'avance d'un air méfiant et dolent, comme une pauvre créature sans défense, qui croit quej'enveuxà ses chaudrons et va essayer de me désarmer par la prière. Quant à moi, je lui expose en riant l'objet de mon désir, qui est tout simplement de visiter la maison. La maritorne est ronde comme une tour, et la tour s'agite : Visiter la maison ! ditelle. Ça ne se peut plus. Elle est achetée ! — Eh bien, bonne femme, que l'acheteur se rassure ; je ne viens point pour une surenchère. — Oui, mais monsieur a défendu qu'on laissât entrer personne. Il faudrait lui écrire. — Fort bien. Où est-il, monsieur? — Il doit être à Paris. — Je vous remercie, ma bonne; vous direz à votre maître qu'on n'achète pas des maisons historiques pour soi tout seul. C'est le comble de l'égoïsme. Qui est monsieur? — C'est monsieur ! — Vous parlez d'or, ma mie. Vous direz aussi à votre maître qu'il fera bien de lire Proudhon. Connaissez-vous Proudhon? — Pas du tout. — C'était un homme qui aimait à faire des sentences, et qui a dit : La propriété c'est le vol ! Cette
appréciation est évidemment exagérée quand il s'agit d'une propriété ordinaire, mais quand c'est la « maison de l'Infante »... Enfin, je me comprends. Vous, par exemple, vous ne me comprenez pas le moins du monde... C'est ce qui fait la différence. Bonsoir.
Et me voilà hors la cuisine. Je me hasarde vers l'escalier. La maritorne m'avait suivi et se met à pousser des cris de volaille, croyant que j'allais violer la consigne. C'eût été dommage ! Cette consigne est si juste et si sensée ! . . . Au tympan de cet escalier, je crois voir peintes les armes de France ; — c'est tout ce que j'ai vu du « chasteau de l'Infante ». Un habitant de la ville m'assure qu'il ne contient rien autre chose, si ce n'est pourtant des fresques, mais modernes, exécutées apparemment, sur le désir d'un propriétaire antérieur, aussi jaloux d'honorer son logis, fût-ce par une petite fraude, aux yeux des visiteurs, que celui-ci est soucieux de le tenir fermé.
Ce château n'est pas heureusement la seule demeure historique à Saint-Jean-de-Luz ; on sait qu'il y a la « maison de Louis XIV ». Je traverse la place; j'espère cette fois être plus heureux. Je m'arrête devant un petit mais curieux édifice construit sous Henri II ou ses fils. Cependant le style étant toujours en retard dans les provinces reculées, et la détermination des époques devenant, pour cette raison-là et pour d'autres, assez difficile, on peut supposer que ce joli « hostel » date seulement de Henri IV. — Il a été construit peut-être par un riche armateur basque qui avait voyagé et connaissait les modèles ; on l'appelle aussi la « maison Lohobiague ». La construction , très simple mais très élégante, et d'assez grand air, est flanquée de deux ravissantes tourelles en encorbellement. Je pénètre sous la voûte d'une grande porte cintrée, je vois un superbe escalier volant en chêne d'une légèreté, d'une hardiesse étonnante, et cela me met en goût. A qui m' adresser pour obtenir la permission de visiter cette maison ? On m'a fait voir la boutique qui en occupe le rez-
cle-chaussée, et j'y entre, sans m'arrêter à considérer que ce nid de royales amours est déshonoré à cette heure par une boutique. Une femme assise derrière un comptoir se lève.
Elle est encore assez jeune, brune comme la nuit, maigre, très nerveuse. Cependant elle a le costume basque, et ce petit mouchoir rouge planté derrière la tête, en équilibre sur le chignon, ne sera jamais une coiffure menaçante. Provocante, à la bonne heure. Tout en exposant l'objet de ma démarche, je regarde autour de moi. C'est une Babel que cette boutique : des bonbons, des jouets, des rubans, des chapelets, des pipes, des journaux, des images ; — diableries, bergeries, sucreries mêlées. — La voix de la marchande n'est pas engageante : — Monsieur, sous aucun prétexte on ne visite la maison. — Aucun prétexte, aucun ! La peste ! c'était dur ! — C'est peut-être, dis-je d'un air insinuant, qu'il n'y a rien à visiter ? — Il y a la chambre de Louis XIV. — Et de quoi se compose cette chambre ? — D'un lit et de plusieurs fauteuils anciens. — Anciens ? mais alors?... — Alors, on n'entre pas ! répond cette femme ironique et inflexible. — Je hausse les épaules et je sors. J'ai manqué de courtoisie. Dame! on peut en avoir une bonne réserve; mais on n'en a pas toute une provision.
La chambre de Louis XIV ! Le lit du roi! Ce n'est peut-être qu'un assemblage de vieilleries banales; ce n'est peut-être rien qu'une fausse relique. Mais avouez que la mention en est imposante et attrayante ! Un bourgeois de la ville vient à passer. Je l'aborde, je l'interroge sur les motifs de cette étrange interdiction opposée aux visiteurs. Il me répond que la propriétaire de la maison Lohobiague est récemment morte dans cette chambre. Il me regarde, effaré, quand je lui réplique à mon tour : Monsieur, on ne meurt pas dans la chambre de Louis XIV; — et il me plante là. Moi, je me souviens du récit de Mme de Motteville et de ce qui arriva dans cette chambre.
« Leurs Majestés et Monsieur soupèrent en public, sans plus de cérémonie qu'à l'ordinaire, et le Roi, aussitôt, demanda à se cou-
cher. La Reine dit à la Reine sa tante (Anne d'Autriche), avec des larmes aux yeux : Es muy temprano (c'est trop tôt), qui fut, depuis qu'elle fût arrivée, le seul moment de chagrin qu'on lui vit et que sa modestie la força de sentir. Mais enfin, comme on lui dit que le Roi était déshabillé, elle s'assit à la ruelle du lit, sur deux carreaux, pour en faire autant... Elle se déshabilla sans faire nulle façon, et comme on lui eût dit que le Roi l'attendait, elle prononça les mêmes paroles : Presto, presto que el Rey m'espéra (vite, vite, le Roi m'attend). Après une obéissance si ponctuelle, qu'on pouvait déjà soupçonner être mêlée de passion, tous deux se couchèrent, avec la bénédiction delà Reine, leur mère commune. »
Mais, enfin, il n'est pas permis de la voir, cette chambre où l'amoureuse et naïve enfant s'endormit dans la sécurité de son bonheur ; pas plus que l'autre chambre de l'autre « chasteau», où elle berça tant et de si belles espérances. Voilà comme on entend dans la ville les satisfactions à donnera la curiosité des voyageurs. Ah ! si j'étais maire de Saint-Jean-de-Luz , comme je saurais bien combattre les caprices de ces propriétaires ombrageux ! Seulement, je ne suis pas maire.
Simple visiteur éconduit, je tourne autour de cette maison de Louis XIV. Elle s'ouvre au nord sur la place du marché, comme je l'ai déjà dit, — au midi sur la place d'armes, et de ce côté présente deux autres tourelles sans caractère, surmontant de lourdes arcades espagnoles. Sous ces voûtes sombres est le Café SUISSE, rempli d'officiers de différentes armes : il y a garnison à Saint- Jean-de-Luz. Mélancolique et irrité, je rejoins le marché; je m'engage dans une longue et large rue qui monte vers l'est, j'arrive à la place de l'église. — Là, du moins, une compensation m'attend ; je m'arrête, charmé, devant la plus vaste et la plus pure des constructions basques qu'il m'ait encore été donné de voir dans ce coin des Pyrénées.
L'édifice a la forme générale d'un chalet, mais il est bien supérieur aux chalets suisses par l'originalité et l'allure ; il a trois
corps de logis, chacun à trois étages, tous trois surplombant; du haut en bas, il est orné de ces grands colombages peints en vert qui le rayent verticalement et lui donnent cet aspect unique de
gaieté pittoresque , l'un des amusements principaux que rencontrent les yeux dans toute YEuskarie. Il est probable que cette maison fut une de celles qui échappèrent miraculeusement à l'incendie allumé en 1558 par les mauvais voisins d'Espagne. Des boutiques en occupent le rez-de-chaussée; de l'une d'elles je vois sortir, droite et fièrement campée, une grande fille basque de vingt ans. Elle est blonde, très blonde même, de ce vrai blond d'argent que le zèle de Mme de Motteville a voulu prêter à l'Infante Marie-Thérèse, qui ne l'avait point; elle a des yeux et des sourcils noirs, le teint naturellement bistré; le hâle de la mer et les grands soleils ont imprimé une couleur plus chaude à ce charmant visage aux traits fins et mobiles. Ce bistre, c'est presque de l'or. Et quelle tournure ! Elle porte haut, la fille ! elle a raison, car elle appartient à la variété la plus rare de sa race — et la plus belle.
L'église, qui fait face à la maison aux trois corps de logis, est dédiée à saint Jean-Baptiste. Le patron de Saint-Jean-de-Luz est un précurseur ; c'est pourquoi on a toujours vu ses paroissiens en avant, montrant le chemin aux marins des autres ports, dans leurs entreprises de mer. La façade méridionale de l'édifice, et les deux portes très fouillées qui s'ouvrent de ce côté, appartiennent au xme siècle ; mais des remaniements considérables ont été apportés dans tous les temps à la construction primitive. Dans les diverses parties du monument, on ne reconnaît plus que deci, delà, quelques fenêtres ogivales; les autres sont d'une époque postérieure, et plusieurs même presque modernes. L'entrée est sous un porche très sombre, et l'on se demande qui peut bien avoir eu la pensée de reléguer là quelques peintures anciennes, par exemple un tableau à légende du Jugement dernier. Ce fut sans doute un des curés de la paroisse qui n'aimait point l'art primitif, ou qui voulait épargner à ses ouailles les épouvantes que cause toujours un sujet si redoutable. Un autre tableau de Restout, présent de Monsieur frère du roi à l'occasion du mariage de
SA1NT-JEAN-DE-LUZ. g]
son Auguste aîné, décore une des chapelles. Ces peintures ne sont point la curiosité de l'édifice, et les détails de son architecture même n'en font pas le caractère. Ce qui frappe surtout le visiteur, c'est la disposition intérieure ; pour la première fois, nous voyons une église basque.
Des galeries à deux étages l'encadrent sur trois côtés , le quatrième étant occupé par le chœur. C'est là que les hommes vont prendre place, commodément, se prélassant sur les sièges qui garnissent sur deux rangs ces tribunes peu profondes. Le pavé de la nef est réservé aux femmes. A celles-ci, la piété est plus rude. Point de chaises; un simple carreau de drap noir, brodé d'une croix blanche, posé sur la dalle; c'est là qu'elles s'agenouillent aux moments solennels de l'office, se tenant debout dans les autres. Les fils d'Adam regardent d'en haut les Jilles d'Eve; c'est en bas qu'est la source du péché, mais ce sont eux qui aident à le commettre. Il y a élans les usages basques plusieurs traces de cette infériorité religieuse et morale delà femme. Signes certains de l'antiquité de la race. Ce matin d'août, par lequel nous sommes entrés dans l'église, était radieux; l'éclat du soleil au dehors rendait sous ce porche les ténèbres plus épaisses ; en face, au maître-autel, les cierges étaient allumés pour une cérémonie funèbre. Dans la nef, une lumière grise glissait à peine, et dans cette pénombre que les reflets de ces hauts lumignons tremblants piquaient çà et là de pointes de feu, se dessinaient des ombres noires et rigides. C'étaient les femmes agenouillées sous leurs capuces de deuil.
Les tribunes étaient pleines d'hommes qui s'agitaient, se levaient, se penchaient au bord de ces balustres de vieux bois sans cesse gémissant; d'autres montaient l'escalier conduisant aux galeries.Sous leurs pieds, les marches vermoulues craquaient; le pie I re officiant se retourna par un mouvement d'impatience. Voilà le défaut de ces églises basques : le décor y est étrange et curieux ; l'ombre répandue y est mystique à souhait ; mais point de silence.
En quittant le sanctuaire dédié à Jean-Baptiste, je retrouve encore un souvenir du mariage de Louis XIV. La porte par laquelle les fiancés royaux y entrèrent a été murée. C'est l'une des deux portes qui regardaient le nord ; ce côté septentrional s'est ainsi trouvé borgne, et c'est depuis ce temps que la façade du sud est devenue la principale. Une boutique de menuisier s'adosse maintenant à cette ouverture, condamnée par une flatterie vraiment raffinée des magistrats municipaux de la ville : là où le Roi est passé, nul ne passera plus. Saint-Jean-de-Luz se croyait après cela invinciblement logé dans la faveur royale, et neuf ans après, déchanta.
Un édit de 1669, sur la levée des matelots pour le service de la flotte, y souleva une rébellion ; mais il fallut bien se soumettre, et les marins de Saint-Jean-de-Luz furent si bien décimés par quatre guerres maritimes, qu' au commencement du xvme siècle, le nombre des pécheurs au long cours avait diminué des trois quarts : Saint-Jean armait vingt navires au lieu de quatre-vingts. La France, par le traité d'Utrecht, avait perdu Terre- Neuve ; ce fut un coup funeste. Où était le temps de Louis XIII, père de cet ingrat Louis XIV? Les Anglais alors bloquaient l'île de Rhé ; Buckingham menait des troupes de débarquement au secours des protestants de France. Saint-Jean-de-Luz arme, en quelques jours, quinze pinasses de guerre et vingt-six navires en flûte, chargés de vivres, pour secourir et approvisionner les armées du roi. Moins de cent ans après, c'en était l'ait de cette prospérité si fière. Et, comme si ce n'était pas assez de tant de pertes et de mécomptes, de la méchanceté du sort et de l'injustice des gouvernements, la mer se mit de la partie, bouleversa la rade et commença de dévorer le rivage.
C'est vers ce beau rivage que je remonte par l'une des rues de la vieille ville, presque toutes parallèles, et courant, perpendiculairement à la grève, entre deux rangées de maisons basques du petit modèle, — des maisonnettes, si l'on veut, mais bien pittores-
([tics. ( !es rues ne sont pas étroites, et ne paraissent quelquefois sombres qu'en opposition à l'intensité de lumière qui éclate à leur extrémité : c'est le miroir de l'eau, c'est le sable blanc de cette grève immense, c'est le soleil de midi qui allume cette réverbération violente, —cuisante aussi. La plage est parsemée de tentes qui se déplacent aisément devant la course du flot, et qui servent d'abris aux baigneurs. Sous la plus vaste, qui appartient à l'établissement de bains, unetroupe nombreuse de femmes en toilettes légères est assise, et des enfants jouent dans le sable aux pieds des mamans. Le tableau est agréable, et c'est une chose amusante à observer que le sentiment d'aise et de plaisir éprouvé par tout ce monde sous les plis de cette heureuse toile protectrice, au milieu de cette terrible grève toute nue.
Ici, point d'ombre que celle qu'on se procure par l'industrie. Quanta moi, en dépit de mon parasol, je me sens rôtir tout vif. En arrière de l'établissement, un singulier petit kiosque s'élève, aveedes airs chinois à l'extérieur, au dedans tout tendu d'indienne à fleurs, comme le boudoir d'unegalante; on y débite des boissons à la glace. Que Dieu bénisse la jeune négociante qui a eu l'idée de ce commerce charitable; — car c'est une femme, même une Espagnole , et elle est jeune. De plus , elle est brune comme certaines terres cuites ; ce qui n'est pas étonnant, si de tels soleils l'ont souvent caressée. Elle me dit — en espagnol — et je ne la comprends qu'au mouvement de ses grosses lèvres fraîches — qu il n'a jamais fait si chaud qu'aujourd'hui. Je le sens, mais je ne voudrais pas m'en plaindre. La chaleur c'est l'excès du bien, c'est la surabondance de la vie. De grandes nappes d'argent ruissellent dans l'air, des étincelles se dégagent partout du sable. Au milieu de cet éblouissement universel, je distingue à peine au faite de la falaise les ruines du fort de Sainte- Barbe, noyées dans une vapeur de feu. Au pied de ces hauteurs, sont les restes du premier établissement de bains que celui-ci a remplacé: au second plan, le Casino. C'est un grand bâtiment sans style, apparemment
parce que l'architecte y a dépensé un peu de tous les styles : cette cacophonie est supportable. Un deuxième Casino a été ouvert l'an passé à Saint-Jean-de-Luz ; l'entreprise en est faussement attribuée au restaurateur Brébant.