LA -MAISON- LOUIS XIV
En ce temps-là, il y avait un jeune roi qui était déjà le plus grand et le plus beau roi de la terre, et qui, aimant une méchante et séduisante Italienne , point du tout jolie et d'extraction fort louche, s'en vint à Saint-Jean-de-Luz épouser une Espagnole infiniment vertueuse, qui était infante et petite-fille de Charles- Quint, mais n'en était pas plus belle. Est-ce la peine d'être un prince si puissant et si accompli, pour diriger d'abord si mal son cœur et ses yeux, et pour les sacrifier ensuite à la raison d'État?
Voici le portrait physique de Marie de Mancini tracé par Mmc de Motteville, confidente de la reine Anne d'Autriche : « Elle était si maigre et ses bras et son col paraissaient si longs et si décharnés,
qu'il était impossible de la pouvoir louer sur cet article. Elle était brune et jaune ; ses yeux, qui étaient grands et noirs, n'a) anl point de feu, paraissaient rudes. Sa bouche était grande et plate, et, hormis les dents, qu'elle avait très belles, on la pouvait dire alors toute laide. » Cette bouche grande et plate inspira de malins couplets faussement attribués à Bussy-Rabutin :
Ce bec amoureux
Qui d'une oreille à l'autre va.
Alléluia !
Voilà maintenant le portrait moral de la nièce de Mazarin par Mme de La Fayette : — ce De beauté, MUe de Mancini nen avait aucune; il n'y avait nul charme dans sa personne et très peu dans son esprit, quoiqu'elle en eût infiniment. Elle l'avait hardi, résolu, emporté, libertin, éloigné de toute sorte de civilité et de politesse. »
Il y a un dicton raffiné, suivant lequel on aime plus fortement les laides, parce que, pour en arriver à les aimer, on est revenu de plus loin. C'est peut-être l'aventure de Louis XIV avec cette vilaine charmeresse d'Italie qui a donné naissance à une remarque si subtile. — Enfin telle était cette amoureuse et bienaimée Marie, qui par sa puissance fondée sur de si mystérieuses raisons faillit entraver la paix du l'Europe, en empêchant le traité des Pyrénées. — Je peux bien faire ici un peu d'histoire; c'est le lieu, il en est tout plein. Celle de ce mariage royal qui eut de si grandes suites pour la France est même la seule reposant sur des faits certains qu'on rencontre à Saint-Jean-de-Luz, avec l'histoire des baleiniers du port.
Les archéologues du pays avouent que l'origine de cette crâne villette est tout à fait inconnue : ils sont plus modestes que leurs voisins les Bayonnais, dont la principale gloire, au reste, ne les a jamais laissé dormir. Eux aussi, ils veulent avoir inventé leur instrument de guerre, et de même que Bayonne soutient mor-
clicus qu'elle a trouvé la baïonnette, Saint-Jean se fâcherait tout rouge si on lui disait qu'il n'a pas inventé le harpon.
Saint-Jean-de-Luz était évidemment marqué pour faire de hardis marins. Point de port, — une rade. Point d'abri, — un mouillage. Ce devait être un nid d'explorateurs , de pêcheurs proches cousins des pirates, et de francs corsaires en temps de guerre avec les Espagnols ou les Anglais. Bayonne devenue d'une part ville féodale, siège d'une vicomte qui relevait des ducs de Gascogne, d'autre part s'emplissant d'étrangers, d'Anglais surtout, dans les siècles qui suivirent, par son commerce naissant, se séparait de plus en plus du pays basque. La capitale du Labourd, la petite cité nationale fut Ustaritz, et Saint-Jean-de-Luz devint son port, son débouché sur cette mer que les Basques navigateurs et émigrants voulaient voir toujours ouverte devant leur audace aventureuse.
La ville appartint aux Anglais , comme tout le pied des Pyrénées, mais détesta ses maîtres. Aussi acclame-t-elle Dunois qui vient de prendre Bayonne, et le vainqueur, au nom du roi son maître, le roi d'Agnès Sorel, si heureux contre les Anglais sans l'avoir jamais mérité, confirme aux habitants de Saint-Jean tous leurs privilèges. Quelques années après, Louis XI visite Saint-Jean-de-Luz ; il venait de Gascogne, où il avait voulu s'assurer par lui-même du plein succès de sa proscription contre les Armagnac. Ce n'était pourtant pas encore le maniaque sanglant qui, dans sa vieillesse, traînait de Paris à Plessis-les-Tours son ombre chétive et menaçante; c'était le roi agréable au peuple parce qu'il abattait les grands. Aussi savait-il bien se faire valoir auprès de ce peuple ! « Les hauts seigneurs gagneraient à ma mort, mais les petits sires seraient désappointés de tout, peut-être pendus ! » Plus tard , il les fit bien pendre lui-même ; petits et grands, il faucha tout.
Les marins de Saint-Jean-de-Luz craignaient peu les méchants rois; ils n'avaient guère eu de seigneurs que les capitaines
anglais. On est libre, quand on ne craint point d'affronter la mer, où la liberté est sans bornes. Il paraît certain que ces intrépides compagnons osèrent bien les premiers se servir du harpon pour attaquer la baleine; ils avaient exploré les bancs de Terre-Neuve dès le commencement du xvc siècle. Cent ans plus tard, ils découvraient à l'embouchure du Saint-Laurent une île qu'ils appelaient le Cap-Breton. Du moins ils s'en vantent, et ils sont bien capables de l'avoir fait. Je sais que la découverte est généralement attribuée à Cabot, Vénitien d'origine, qui s'était fait Anglais ; mais les géographes se divisent, et beaucoup tiennent pour les marins basques de Saint-Jean. Vers le même temps, ceux-ci armaient en corsaires pendant la guerre de François Ier et de Charles-Quint. Les Espagnols se vengèrent; en 1558, un corps de milices navarraises passe la Bidassoa, s'avance rapidement jusqu'à Saint-Jean-de-Luz, pille la cité, qui valait le pillage alors, et la brûle.
Nous avons donc l'âge des maisons basques si curieuses que nous allons y voir; elles furent reconstruites dans la seconde moitié du xvie siècle. De la même époque est le « château de Louis XIV », bâti vraisemblablement sous Henri III.
Saint-Jean-de-Luz dessine sur la mer un arc dont les deux pointes sont occupées au nord par les rochers de Sainte-Barbe, où l'on distingue les ruines d'un fort , au sud par une jetée rustique et colossale et par la vieille tour ronde de Socoa. La ville est construite sur une dune, dont la Nivelle — petite Nive — baigne le pied d'un côté, tandis que de l'autre la mer le ronge profondément. Sur le bord opposé de la Nivelle est assis le petit Saint-Jean, — Ciboure, — au-dessous de la colline de Bordagain, qui porte une vieille église et des villas. Leurs ombrages font envie lorsqu'on s'avance sur cette plage nue, immense fer à cheval, au sable uni, d'une blancheur éclatante, qui brûle les yeux. La mer, au grand soleil, étincelle comme la grève ; de longs sillages d'argent courent sur les lames, et des éclairs jaillissent de la courbure
du flot. Ce rivage est plus méridional encore que celui de Biarritz; il est d'une forme régulière; le tableau est bien plus large, et ce vieux cadre a du charme. — A gauche, ce fortin rond et trapu qui, pourtant, est d'une élégance rare avec ses créneaux, dont les
le fout ne
dents saillissent au-dessus de jolies consoles de granit travaillé ; — droite, deux vieux phares, ronds aussi, ressemblant à deux grands moulins sans ailes.
Si vous vous retournez alors, vous n'apercevez qu'un amphi-
théâtre planté de vignes, de maïs ou de bouquets de bois, parsemé d'habitations , naturellement blanches , puisque ce sont des maisons basques. Quant à la ville, vous ne la verrez point, ensevelie comme elle est entre ces hauteurs et la dune. Il faut revenir sur vos pas pour aller la chercher; vous joindrez et remonterez la Nivelle, en suivant un quai. Les guides ont pu vous dire que la Maison de l'Infante ou maison Joanoënia, était située à l'angle de ce quai précisément; vous cheminez, songeant au roman de cette pauvre Marie-Thérèse , qui commença dans ce logis d'emprunt. Il ne fit que s'allumer et s'éteindre, placé entre deux autres romans qui ont laissé des traces bien plus brillantes, — celui de Marie de Mancini et celui de Louise de La Vallière. La fidélité de Louis XIV devait durer tout juste un an.
On se figure l'émotion d'orgueil et de tendresse qui, le 6 juin 1660, devait agiter la jeune reine avant la cérémonie solennelle du mariage. Reine, elle l'était déjà. Le 2 juin, ce mariage avait été célébré par procuration à Fontarabie. Don Louis de Haro, ministre d'Espagne, avait épousé l'Infante au nom du roi de France, en présence de l'évêque de Fréjus, l'Italien Ondedei, « témoin » de son souverain. Ce jour-là, Louis XIV, qui essayait loyalement d'être amoureux pour tout de bon, passa furtivement la Bidassoa et fit dans l'assistance princière une irruption tout à fait romanesque, à la mode du temps. Mazarin était dans la confidence du projet de son jeune maître; il s'approche de Philippe IV et de la nouvelle reine, et, avec son fin et caressant sourire d'Italie, leur dit qu'un cavalier inconnu est à la porte et demande qu'on veuille bien lui ouvrir. Et la porte s'entre-bâilla seulement, et le prince incognito parut. Il était plus grand que Mazarin et que Lionne, l'autre négociateur de la paix et du mariage; la jeune reine le vit et put constater qu'il ressemblait aux portraits qu'on lui avait donnés de ce brillant époux. On ne l'avait point trompée; elle devint toute rouge. Le Roi d'Espagne, Philippe IV, se prit à rire et dit en espagnol : J'ai un beau gendre !
Le Roi, aussi, avait vu son épousée. Elle n'était pas mise à son avantage en ce grand jour. On l'avait affublée d'une robe en épaisse soie blanche brodée en même couleur, car l'argent, à cette époque, était défendu en Espagne;— elle était coiffée « d'une manière de bonnet blanc plus propre à la défigurer qu'à lui donner de l'ornement ». On l'avait couverte de pierreries. Dans cet habit raicle, ruisselant de perles et de rubis, elle ressemblait à ces vierges habillées qui se voient dans les églises d'Espagne. Mme de Motteville, qui a décrit cette première cérémonie de Fontarabie, regrette surtout le bonnet, qui cachait « les beaux cheveux » de l'Infante. Elle assure que ces cheveux étaient d'un blond argenté ; mais les Mémoires de la grande Mademoiselle la contredisent, et nous apprendraient, si nous ne le savions point, qu'ils étaient seulement d'un blond fade.
Marie-Thérèse était franchement laide, avec de grosses joues d'une blancheur maladive , des lèvres assez fraîches mais épaisses, des yeux bleus sans rayons, la taille toute petite et mal prise, la démarche lourde et embarrassée. Ce qui aurait dû racheter tout cela, aux yeux de Louis XIV, si l'amour se fondait jamais sur le devoir et la reconnaissance, c'est qu'elle l'aimait. De tout temps elle l'avait aimé; encore enfant, elle demeurait en extase devant ses portraits; elle était persuadée qu'étant la première princesse de la terre, elle ne devait épouser que le premier roi du monde. Sa mère, fille de notre Louis XIII, la confirmait dans des espérances si exclusives, et lui disait que si elle se rendait la justice que se devait une Infante, elle porterait ou la couronne de France ou le voile. Il faut avouer que l'alternative était sévère, et qu'il lui était bien permis de préférer la couronne.
A cette heure, elle était donc arrivée à l'accomplissement de vœux si longs et si beaux. Est-ce que vous ne la voyez pas dans cette maison de Saint-Jean-de-Luz attendant la dernière formalité qui va la conduire dans celle que là-bas occupent la Reine-mère,
Anne d'Autriche, et le jeune roi, et qui devait s'appeler désormais la maison de Louis XIV? Peut-être rêve-t-elle à cette rivale qui, bientôt, lui sera présentée dans sa nouvelle cour; elle ne peut méconnaître que son mariage a été traversé par cet amour du Roi, encore plus que par la guerre, puisque les deux gouvernements et les deux nations espagnole et française voulaient également la paix. On lui a tout dit : elle sait que dans un séjour à Lyon, l'année précédente, le Roi ne sortait point du logis de « Monsieur le Cardinal »; qu'il causait tout le jour, et le plus souvent en tête à tête, avec Mlle de Mancini, qu'il faisait la « collation » avec Marie et ses sœurs Hortense et Marie- Anne; que le