LA FONTAINE DE CIBOURE
Il faut pourtant bien que je m'arrache à mon indienne fleurie, à mon sirop glacé, et à mon Espagnole qui voudrait, à nouveau, remplir mon verre. Elle me dit à ce sujet en son baragouin, qui doit singulièrement défigurer la noble langue de Castille, des choses
très engageantes qui n'amollissent point mon courage. Je me .remets en marche, je suis le quai qui court au-dessus de la grève, je passe au pied du Casino neuf, de plusieurs hôtelleries, de quelques villas bigarremenl accolées aux dernières maisons rustiques qui, bientôt, auront disparu. La marée est basse, et, vraiment, je reconnais l'exactitude des plaintes qui s'élèvent depuis un siècle et demi dans Saint-Jean ; la mer donne l'assaut à cette jolie rade. La mer est entrée par une brèche de sa façon, dans cette conquête qu'elle convoitait, l'insatiable ! Là-bas, à l'entrée de la baie, a dû se dresser un barrage naturel, qui brisait l'effort des lames; ces furieuses auront pris leur revanche et l'auront enlevé. Je m'avance jusqu'à l'extrémité des quais, et m'aventure sur la grande jetée qui s'avance à l'ouest. Là, je rencontre un douanier dans sa guérite ; il me raconte la légende ; il l'a reçue toute vive encore de son père, témoin de la terrible tempête de 1822, qui dura plus d'une semaine, qui emporta toutes les digues opposées depuis un siècle à la méchanceté du flot. Il paraît que la mer, véritablement rejetée hors de son lit, détruisit plusieurs maisons du quai et même de courtes rues adjacentes, situées entre la grève et la Nivelle. Et cependant, ces travaux, déjà vieux et repris par les ingénieurs modernes, étaient « ce qu'il y a de mieux ». — C'est mon douanier qui parle. — Les premiers ouvrages étaient de Vauban.
Il connait le nom de Vauban, ce brave homme. Il connaît même le nom de l'ingénieur militaire qui édifia ce joli fortin de Socoa, qui termine ici la vue; et il a cette supériorité sur moi qui ne le connaissais pas. Le fortin porte huit canons; le douanier en est assez fier ! Je l'écoute; ce qu'il dit a une saveur de vieille crânerie française qui m'amuse. D'ailleurs, mes yeux sont occupés, tandis qu'il parle : à mes pieds est l'embouchure de la Nivelle, et cette tranquille bourgade maritime de Ciboure tapie dans le flanc du Bordagain. Quelques bateaux de pêche sont à l'ancre dans la rivière. La colline ombreuse que je regarde
tranche par sa verdure épaisse sur le prodigieux ensoleillement de tout le reste du tableau.
Voilà le coin béni de Saint-Jean-de-Luz. D'abord, Ciboure est abrité, par la hauteur même, des grandes rafales de l'ouest et des grands coups de mer. Et puis il a la double vue enchanteresse, sur les monts lointains et sur le flot.
Je remarque en passant qu'il y aurait encore des retraites pour les philosophes. Seulement, il n'y a plus de philosophes pour se confiner dans ces paradis.