‹ Le pays basque et la Basse-NavarreChapitre 12 sur 75 · VUE D' H EN DATE · texte numérisé non relu

VUE D' H EN DATE

IIENDAYE

La route de Saint-Jean-de-Luz à Hendaye, dernière bourgade française sur la frontière espagnole, vaut la peine qu'on la fasse à pied. D'abord, on a le plaisir d'une petite ascension, — ce qui prépare toujours à l'escalade des pics. Il s'agit de gravir cette jolie colline ombreuse de Bordagain. La récompense est immédiate, car on a devant les yeux l'étendue de la mer; — plus près, les falaises de Socoa, faites de roches bleuâtres, disposées en lames verticales, que le flot ne peut entamer. D'énormes jets d'écume blanche battent cette muraille sombre; à la basse marée, ce sont les schistes eux-mêmes, encore humides, qui reluisent au soleil. La jetée de Socoa et le fort aux huit canons se détachent

au-dessous du coteau. La vieille église en couronne le faîte , elle est en ruines; une ancienne tour à signaux s'écroule pierre à pierre. Sous le porche de l'église, je rencontre une étrange fillette. Elle est d'une maigreur invraisemblable, coiffée d'un buisson de cheveux crépus, et donne l'idée d'une quenouille garnie de laine noire; mais deux yeux brûlants percent cette toison, qui se rabat jusque sur son visage, et la couleur olivâtre de ses joues dépasse de bien loin les teintes brunes des filles du pays. Sûrement, c'est une cascarote.

Les récits de mon douanier, sur le môle de Saint-Jean, me reviennent à la mémoire. Une troupe de bohémiens se serait établie, il y a quelque cinquante ans, à Ciboure, d'où l'aversion des habitants ne les a point chassés. C'est un exemple encore unique de tolérance; c'est aussi une marque de sagesse : il vaut mieux tenir l'ennemi chez soi, que de l'écarter, pour le retrouver ensuite affamé et désespéré au coin du bois. Ces bandes de bohémiens sont l'unique danger du haut pays basque ; dans la Soûle, vers Mauléon, au fond des grandes ravines tapissées de halliers qui bordent les routes, on voit quelquefois briller des feux qui ne disent rien de bon au voyageur isolé. Cependant il n'y a point de crimes; mais il y a la peur, et le désagrément de la rencontre.

Sous ce couvert de feuilles, clans la combe profonde, les bohémiens font tout simplement leur maigre cuisine ; les vieilles femmes, accroupies auprès de leurs marmites, ont des museaux de sorcières; les enfants, plus d'à moitié nus, qui dansent dans les reflets de la flamme, des airs amusants de diablotins. Quant aux hommes, ils sont athlétiques, et l'on n'a jamais vu un bohémien sans bâton.

De quoi vivent, en terre civilisée, ces fils sauvages de la nature? C'est là qu'est le mystère ! Et que voulez-vous que les gendarmes leur disent ? Ils ont des papiers — qu'ils ne savent pas lire — mais dus papiers enfin. On ne saurait leur disputer l'herbe, les racines et l'eau, l'air et l'espace; mais le soupçon de l'éternelle

rapine pèse sur ces misérables. Si une poule disparait au poulailler clans une ferme, c'est le bohémien qui l'a prise. On accuse le bohémien, plutôt que le renard. Repousses, liais, méprisés, ces pauvres gens vont à travers les solitudes, les forêts et la lande, traînant leur campement pittoresque, et s'ils le dressent quelque part, l'alarme se met dans le canton.

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