‹ Le pays basque et la Basse-NavarreChapitre 21 sur 75 · LE MONUMENT DE L'ÎLE · texte numérisé non relu

LE MONUMENT DE L'ÎLE

guerre entre les deux nations, Napoléon III, empereur des Français,

et Isabelle, reine des Espagnes, ont rétabli cette île, fan 18(51 ».

Sur T autre face, la même inscription est répétée en espagnol.

Elle ne dit rien de trop, sur aucun point, et, par exemple, il est bien vrai que les deux souverains « rétablirent » file qui s'en allait en morceaux. Chaque crue de la rivière, chaque haute marée emportait un peu de ce sol consacré; une sorte de digue, qui

n'est plutôt qu'un grand perré solidement construit, la défend à présent contre l'envahissement des eaux. Les beaux arbres qui la couronnent ne sont plus en danger d'être abattus par quelque courant aveugle. On peut se demander si desombrages y existaient au temps de sa gloire, et si le baron de Watteville et le marquis de Chouppes se virent obligés de les abattre ; car il est bien certain que, pour qu'on y pût implanter les bâtiments de la conférence, il fallait que l'île fût rase. Et si c'est eux qui la rasèrent, ces deux seigneurs ont commis peut-être un grand crime contre l'art et contre le génie.

Philippe IV, en effet, avait envoyé Velasquez à la Bidassoa ; ce grand homme dirigea la décoration de la galerie de parade qui , du côté espagnol , précédait la chambre du conseil ; et c'est là qu'il prit la fièvre dont le souffle s'exhale en automne des bancs vaseux de la rivière. Or, s'il n'y avait plus de feuillage pour pomper cette haleine empestée, elle n'en était que plus perfide, et les conférences se poursuivirent au plein moment des influences paludéennes, d'août à novembre. Velasquez y aspira le germe de sa mort, qui eut lieu l'année suivante. Il n'avait que soixante ans. L'Espagne, alors, goûtait la paix si nécessaire à une si riche monarchie devenue besogneuse, mais elle avait perdu son plus grand peintre.

J'aime à me le figurer, le puissant artiste, au milieu de ces seigneurs espagnols dont la laveur de Philippe IV l'avait fait presque l'égal, et dont il rendit si crânement la haute allure ; nous en avons de superbes portraits de sa main dans notre Louvre. Songez qu'aux abords de cette ile minuscule ils étaient deux cents hidalgos!

De l'autre côté, deux cents Français de la même qualité, mais de ligure et de tournure bien différentes, promenaient leurs rubans et leurs canons sur ces ponts de bateaux, et s'ennuyaient de tout leur cœur, eux qui ne négociaient point. Quelques-uns de ces beaux entre les beaux tremblaient bien aussi la lièvre; mais ils sa-

L ILE DES FAISANS. ) !{ j

vaient se raidir sous l'habit de cour, comme ils auraient fait sous l'habit de guerre. La mode arrivait déjà des élégances pompeuses et sévère< dont le jeune roi avait le goût et donnait l'exemple; le superbe chapeau Louis XIII, si fièrement retroussé, faisait place au chapeau « marquis » rond, à bords plais et galonnés d'or, qui se portait sur la perruque. Tous ces grands ajustements de gala n'étaient peut-être pas bien de mise clans un lieu si sauvage; mais nos courtisans n'y étaient que de fait, point de pensée; leurs yeux retournaient bien plutôt vers les cercles galants de Paris, les terrasses de Saint-Germain et les galeries du Louvre, qu'ils ne s'amusaient à considérer l'espace bleu se déployant là-bas, au-dessus de la mer, et à suivre le cours sinueux de la Bidassoa s'enfonçant entre les monts.

De ces ponts diplomatiques conduisant à l'ile, la vue était la même qui charme le voyageur à présent du haut du pont rustique de Béhobie. La rivière, à l'est, se rétrécit presque subitement, coule sur la rive française, au pied d'une haute rampe de roches presque verticales, dont la crête, entièrement nue, est curieusement calcinée par le soleil; du côté de l'Espagne, s'ouvre une petite plaine cultivée, coupée de terrains marécageux. Ici les hauteurs sont verdoyantes ; ce sont les dernières ramifications de plus en plus escarpées de la Haya — oulesTrois-Couronnes — qui les dépasse toutes et qui est elle-même dominée par les pics d'Orrhyet d'Anie. Quelques-uns de ces escarpements montrent des ruines; là les ouvrages de défense ont été nombreux; au midi, perché comme un nid d'aigle, est un édicule singulier; on ne sait d'abord si l'on voit un fortin ou un oratoire.

C'est l'ermitage de Saint-Martial, élevé en l'honneur d'une victoire jadis remportée par un général espagnol sur les Français, que commandait l'amiral Bonnivet. Saint Martial est-il bien le patron qui convenait à ce monument consacrant des souvenirs de guerre? Je sais bien que son nom peut le faire croire; pourtant ce saintétail un évêque.

Toute cette rive espagnole est terriblement garnie de douaniers, fusil au bras. Les contrebandiers n'en passent pas moins la nuit, souvent par longue file de cinquante, de soixante hommes. Ils subissent bien cleci, delà, quelques mésaventures. Si, par exemple, un chef nouveau est arrivé parmi les habits verts, il voudra faire

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