‹ Le pays basque et la Basse-NavarreChapitre 32 sur 75 · LE CHATEAU DE GUICHE ET LA BIDOUZE · texte numérisé non relu

LE CHATEAU DE GUICHE ET LA BIDOUZE

Bayonne ne sera plus désormais notre centre d'excursion ; nous en partons une dernière fois pour courir vers le Béarn, franchissant la lisière de la Basse-Navarre, effleurant la frontière de la Soûle. Je voudrais auparavant rappeler une tradition que j'ai partout trouvée constante. Les habitants du Labourd sont encore au nombre de soixante mille environ, et ceux de la Soûle de trente mille. La Basse-Navarre actuelle — ou tout simplement l'ancienne Navarre française — était le bien exclusif des Souletins et des Labourdins, qui recueillirent sur leur terre, au vie siècle, leurs frères de l'autre versant des Pyrénées — sol d'Espagne — chassés par les Wisigoths. Les Bas-Navarrais sont aujourd'hui cinquante mille. Je rappelle encore que la limite basque suit les cantons de Sauveterre, de Navarrenx et d'Oloron.

Au nord, elle est ouverte du côté des Landes. — Cela dit, sortons donc de Bayonne par la porte Mousserolles. Le chemin de fer franchit un premier tunnel, puis un second sous le village de Saint-Pierre d'Irube.

Rapidement nous allons arrivera Urt, à travers une plaine d'alluvions. L'Adour porte des îles très vertes, peuplées de maisons de campagne, résidences fraîches et agréables, si Ton ne craint point le souffle de l'eau limoneuse.

Le fleuve, en effet, a perdu sa limpidité ; qu'on ne parle plus de ses eaux bleues. L'une de ces îles est celle de Lahonce, où s'élevait autrefois un castel, dont il n'y a plus de traces. C'est là qu'auraient été surtout données, en 1565, ces fêtes célèbres qui réunirent Charles IX et Catherine de Médicis d'une part, de l'autre la reine Elisabeth d'Espagne et le duc d'Albe. Ces convives vraiment qualifiés débattirent entre eux sur les moyens d'abattre les Huguenots, tout en sablant le vin de Jurançon. Voilà, du moins, la légende. Cependant, j'ai envie de croire que, comme tous les grands bilieux, Albe était sobre. Catherine, toute pleine de sa magie florentine, croyait à la puissance des philtres plus qu'au charme du vin. Quant aux courtisans qui l'accompagnaient, ils firent certainement ripaille, galantisant comme ils pouvaient. Elle est peut-être de ce temps-là, cette chanson basque si touchante, qui pourrait s'appeler « la plainte de la jeune fille ». — « Un bouquet de roses frais éclos m'embaumait. Je l'ai envoyé en compliment au seigneur. Il me l'a renvoyé, disant qu'il n'en veut point, et que de moi aucun souvenir ne lui reste. Bouquet, sois le bienrevenu! Je te nourrirai de mon sein, tout en te donnant le nom du seigneur. »

Le bourg de Lahonce, portant le même nom que l'îlot historique, est assis dans la plaine; puis c'est la station d'Urt, vieille appellation basque, à peu près rendu par notre mot de confluent. L'Adour reçoit la Joyeuse, et, à quelques centaines de mètres au delà, va recevoir la Bidouze. Il s'esl déjà grossi du Gave de Pau;

LA BIDUUZE, BIDAGHE, SAINT-PALAIS. 209

— car c'est l'Adour qui a l'honneur de porter à l'Océan cette grande artère du haut pays pyrénéen.

A la Bidouze, petite halte; nous descendons du train. Ce n'esl plus un paysage de montagnes que nous avons sous les yeux. La rivière de Bidouze, qui donne son nom au village, a moins l'air de courir que de ramper, en décrivant de grands replis à travers ce sol marécageux. A l'ouest, de chétifs monticules, tapissés de fougères ou de maigres chênaies; sur le plus proche, de belles ruines. A l'est , une verdure plus intense et plus grasse ; la plaine, de ce côté, s'élève en ondulations légères, très boisées. A travers un triple rideau d'arbres, un joli village, c'est Hastingues. Plus loin, les mamelons grandissent; au fond du tableau, les lignes de coteaux se croisent, et ces hauteurs, également couvertes de bois, semblent rouler les unes sur les autres, comme de grandes vagues vertes.

Là-haut des ruines; ce sont celles du château de Guiche , une des maisons fortes de cette illustre race des Gramont, seigneurs de la Bidouze et de toute sa vallée, et même souverains de Bidache. En août 1587, Henri IV vint dans cette grande demeure, portant les drapeaux qu'il avait conquis à Coutras, et qu'il voulait mettre aux pieds de la belle Corisande de Gramont, comtesse de Guiche. Le Béarnais était couvert de gloire. A Coutras, il avait six mille hommes; l'armée catholique, commandée par Joyeuse, en avait douze mille et une forte artillerie; mais ses chefs étaient de brillants fanfarons, qui se jetèrent étourdiment sur les Huguenots à la débandade ; les canons ne servirent point. Joyeuse demeure sur le champ de bataille, avec quatre cents gentilshommes, sans compter trois mille soldats. Ces canons, qui n'avaient point parlé, tombent aux mains du Béarnais, qui peut poursuivre sa victoire, mais qui s'en garde bien. Il n'a d'autre pensée que de porter les drapeaux à la belle comtesse , et il plante là ses troupes allemandes, en plein pays catholique, entre deux ou trois armées royales encore debout. Quant à lui, entoure

de ses Navarrais, il court à Guiche. Corisande était la reine de son cœur, connue il était, lui, le roi de la Navarre. Elle tenait une promesse de mariage signée de son sang. — Elle y avait une confiance entière, — et sûrement elle avait tort, puisqu'il y manqua. Peu de temps après, il abandonnait la belle : ce n'était pas la peine de perdre le fruit d'une si belle victoire, et de faire tuer tant d'Allemands.

Elles sont princières, ces ruines de Guiche. Un donjon enfermé dans une forte enceinte commandait l'entrée de la vallée. Ce donjon paraît être du xine siècle. La construction en offre une singularité assez rare : c'est l'absence de toute communication intérieure entre le premier étage , formé de grandes salles à voûtes en ogive, avec les étages supérieurs. Les voûtes de ceuxci sont effondrées. La porte du premier étage est encore entière, à sept ou huit mètres au-dessus du sol. Un long bâtiment s'étendait sur le côté qui regarde la Bidouze ; il n'en subsiste plus que des pans de murailles portant de jolies fenêtres géminées. En retour d'équerre, faisant face au donjon, un autre bâtiment est debout, mais sans voûtes aussi, sans planchers. Il était également éclairé par de grandes baies à arcades géminées. ( l'es! dans cette partie, sansdoute, que s'ouvrait la salle de gala, où Corisande reçut son Béarnais, grand vainqueur... et grand trompeur.

Sur le versant du monticule qui descend à la rivière, est planté le village; les maisons suivent la pente jusqu'à la berge, où se creuse un petit port. Là sont amarrés ces grands bateaux plats, au long gouvernail, les « galupes » que nous avons déjà vus à Bayonne. Ils sont chargés de pierres qu'on tire de vastes carrières situées à peu de distance, — en avant de Bidache. De Guiche à Bidache, ne suivez pas la ri\ 1ère; le chemin d'abord est long, car la Bidouze décrit de nombreux circuits ; mais surtout il est maussade.

( "est vraiment en plat pays que nous sommes. Pas une ondulation dans la vallée ; mais deci, delà des dépressions presque insen-

siltles. Sous ces grandes saulaies, c'est le marécage qui règne; ces bouquets de joncs doivenl émerger de flaques d'eau vaseuse

qu'ils recouvrent. Sur la rivière, pas un pli ; le l'iol descend, puisque nous sommes bien sur d'en remonter le cours, mais si

LE CHAT E A U D K BIDAL'Il E

jaune, si épais, si paresseux, si morne, que la direction du courant se distingue à peine. Toute cette triste plaine est enserrée dans une ceinture de petits coteaux; il faut cheminer les yeux en l'air pour rencontrer quelque diversion à celte monotonie fatigante. De loin en loin, un hameau s'étage au flanc de ces demi-hauteurs;

la dernière est fièrement couronnée de la ruine du château de Bidache : c'est la plus élevée. Par-dessus ce point culminant du chaînon, on aperçoit enfin, à l'horizon, quelques reliefs plus vigoureux que ceux des nuées : ce sont les premières cimes des monts.

Ils ont un manteau de feuillage et une couronne d'ombre, ces grands murs, et ce n'est pas dommage! Le chemin que nous suivons — qui est le chemin de halage — n'offre pas plus de fraîcheur que de variété. Quel plaisir de nous rapprocher de cette verdure aérienne, mêlée à ces pierres noircies! Le donjon aie plus grand air de donjon qu'on puisse voir; cette haute silhouette se découpe en vigueur sur un ciel mou, chargé de vapeurs. Elle est superbe.

De vrais grands seigneurs, ces Gramont, brillants, habiles et braves ; gens de cour, gens de guerre , fins diplomates. Cependant, Gabriel de Gramont, ambassadeur de François Ie1' auprès de Henri VIII d'Angleterre, éprouva une fâcheuse déconvenue ; il avait pour instructions secrètes de travailler au divorce du roi avec Catherine d'Aragon, afin de lui faire épouser ensuite la veuve du duc d'Alençon, la Marguerite des Marguerite, sœur de François. Ce furieux Henri VIII renvoya bien Catherine, mais ce fut pour mettre Anne de Boleyn dans le lit royal. Le seigneur de Gramont avait travaillé pour autrui ; il était joué. Son arrièrepetit-fils, le duc Antoine, eut plus de succès dans une autre négociation que luiavaient confiée LouisXlVetMazarin. Il avait fait grande figure dans les guerres d'Allemagne, il était maréchal de France, et bien qu'alors âgé de près de soixante ans, le modèle des élégances à la cour de Saint-Germain. Aussi, chargé d'aller demander a Madrid la main de Marie-Thérèse à Philippe IV, s'y prit-il d'une façon tout à fait « noble et galante ».

Parti d'Irun , il court sans débrider, avec une suite nombreuse, peu satisfaite de tant de hâte, jusqu'à la capitale espagnole. Il fait son entrée dans la ville au galop, et sans s'arrêter

pour changer d'habit, pique tout droit, avec cette allure de courrier, jusqu'au Palais, à travers la foule. Il arrive botté, éperonné, poudreux, s'incline en cet équipage devant le roi, expose l'objet de sa venue, ou plutôt de sa course. — Cette singularité excita la plus vive admiration à la cour d'Espagne, et parmi le

peuple madrilène Au reste, on sait que Philippe IV donna sa

fille avec autant d'empressement que l'ambassadeur extraordinaireen avait affecté pour la lui demander. Il l'aurait donnée deux fois plutôt, pourvu que ce fût au même roi.

Tout le monde a lu cent fois les aventures du fils aîné du galant maréchal , Armand , comte de Guiche , et la hardiesse de ses galanteries , sa complaisance envers la première duchesse d'Orléans, Henriette d'Angleterre, qui le porta à s'engager dans une intrigue contre la duchesse de La Vallière, l'exil qui en fut le châtiment, son brillant courage chanté par Boileau dans YEpître au Roi sur le passage du Rhin en 1672, enfin sa mort prématurée, que Mme de Sévigné a célébrée dans une de ses lettres. On ne connaît pas moins bien la vie légère et non sans reproche de son oncle, le frère puîné d'Antoine, Philibert de Gramont, également exilé en Angleterre pour avoir osé disputer au Roi les faveurs de la belle La Mothe-Houdancourt. Le comte de Gramont servit de modèle, peut-être aussi de guide, même de collaborateur à son beau-frère Hamilton, écrivant ses fameux Mémoires, — ou, pour parler le langage d'à présent, — ces inimitables « chroniques » sur les deux cours de Louis XIV et de Charles IL Longtemps les Gramont , par une possession d'état qui était presque une hérédité, furent gouverneurs de la Navarre. Aussi étaient-ils signalés à la Révolution par la grandeur même de leur fortune. Le château de Bidache fut brûlé en 1793; il avait été déjà une première fois détruit en 1523, pris d'assaut par les Espagnols, et lentement réédifié ; il n'avait été achevé qu'au xvne siècle par le grand maréchal Antoine.

La ruine est portée — nous l'avons dit — par une éminence

rocheuse ; le bourg s'étend, à son ombre, sur la crête ; au bas est un petit port comme à Guiche. Songez que Bidache fut une capitale; la nature de Y Etat qu'elle commandait n'est point déterminée : ni royaume, ni principauté; c'était une souveraineté tout court. Gramont, duc en tant que Gramont, était souverain ici, — souverain tout uniment. Bidache avait, d'ailleurs, et a conservé jusqu'à l'établissement du chemin de fer, une manière d'importance commerciale en proportion avec cette haute et bizarre qualité féodale; sa situation sur la route de Bayonne à Tarbes par Oloron en faisait un lieu de transit et un grand passage de voyageurs. Les hôtelleries, aujourd'hui, sont délaissées, et pourtant sont assez bonnes. La villettene compte plus guère que "2,500 à 3,000 habitants, population variable, parce qu'une partie en est flottante. Ses carrières de pierre entretiennent,suivant les saisons, un plus ou moins grand nombre d'ouvriers. Bidache fabrique aussi des gants, ce qui est une industrie assez différente de la première. C'est un petit centre très laborieux, — très animé, et ce qui ne gâte rien à nos yeux, — assez pittoresque. Imaginez une seule rue, mais sinueuse et amusante avec ses vieilles maisons, la plupart à pignon ou à toit saillant, quelques-unes à galeries de bois découpé, toutes blanchies à la chaux. Le soleil déchire les nuées pour faire accueil à des voyageurs comme nous qui ont bien mérité cette politesse; il rit sur ces murailles blanches. Nous le saluons à notre tour comme le plus aimable des compagnons déroute — compagnon parfois assez cuisant — et nous nous dirigeons vers l'église.

Vieux monument sans caractère : un porche au-devant, par derrière une abside, le tout un peu gothique — seulement un peu. A l'intérieur, rien de curieux ; ce serait même moins que rien, sans un tombeau de marbre blanc et noir sur lequel se lit, à la place des anciennes inscriptions grattées, une inscription neuve:

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