‹ Le pays basque et la Basse-NavarreChapitre 35 sur 75 · PEYREHORADE, PUYOO, BELLOCQ · texte numérisé non relu

PEYREHORADE, PUYOO, BELLOCQ

De Saint-Palais, c'est un plaisir de revenir pédestrement et à la fraîcheur, par un clair de lune sans nuage, sur la route de Bidache, à travers la grande plaine alluviale que dominent les deux anciennes demeures des Gramont. On suit L'indolente rivière; les prairies de la vallée sont couvertes dune rosée scintillante, et l'on pense que les poètes ont eu raison de prêter à la nuit des « pieds d'argent ». Bientôt les ruines de Guiche se profilent sur la clarté infinie du ciel. Ce sont décidément de fières ruines. Ai-je dit que le nom basque de Gramont était Agaramuntek? Aussi leur nom français fut-il d'abord Agramunt, puis Agramont. Bergon, Loup d'Agramont, ligure à la première croisade.

Nous allons coucher au bourg de la Bidouze, et serons tout

portés le lendemain pour reprendre la route de Bayonne à Pau — d'abord jusqu'à Peyrehorade — et pour visiter le confluent du grand Gave et de l'Adour. — Le matin, une voiture nous y conduit. Il est célèbre ce confluent, sous le nom de Bec-de-Ga,ve. Les fleuves ont des embouchures; il paraît que ces torrents, pourtant si orgueilleux, n'ont que des becs. — Mais celui-ci est bien le plus joli bec du monde. — Une presqu'île sépare encore les deux courants qui vont se joindre; elle porte un château et un parc planté d'arbres gigantesques. De chaque coté de ces ombrages se meut le miroir de l'eau.

Je nele reconnais point, le grand Gave. Je l'ai vu, du haut descorniches qui forment la crêtedu cirque deGavarnie, sortir du glacier qui porte son nom; je l'ai suivi dans la grande vallée d'Argelès, courant vers Lourdes, quelquefois en nappe furieuse, renversant, submergeant tout sur son passage ; d'autres fois en torrent apaisé, qui n'en a pas l'air plus honnête, l'été, quand le volume de ses eaux diminue et qu'il n'occupe que la moitié de son lit dévasté. Le voici maintenant assagi, tranquille comme une rivière de plaine, et portant des bateaux, lui qui, là-bas, dans les hautes vallées, tord les arbres, déracine les roches et secoue le pied des monts. Le conducteur de notre carrosse rustique nous dit : C'est ici qu'il est beau, notre Gave! — Nenni, bonhomme; je l'aime mieux là-haut. — Mais je vois bien que c'est une des choses dont on s'enorgueillit dans le bas pays que d'avoir un Gave « raisonnable ». Les riverains du « bec » ont même l'air de croire un peu que ce sont eux qui l'ont mis à la raison.

L'Adour devrait être assez fier de recevoir un tributaire de cette qualité ; d'autant qu'après le confluent, sa largeur et sa profondeur augmentent aussitôt de moitié. En amont, tous deux sont presque égaux ; ce sera donc tout à l'heure un mariage assorti. Le Gave, seulement, se ressent encore de son origine ; son courant est bien plus fort, son eau est plus limpide. Les voyageurs qui le traversent par la voie ferrée, sur un pont formé de cinq grandes arches, à

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moins d'une lieue avant le confluent, onl une dernière fois le spectacle de sa gloire. Ce pont est celui d'Hastingues, et tout auprès est le bourg du même aom, où les Anglais avaient reconnu une situation militaire ei (-(instruit un forl redoutable. Maintenant une maison de plaisance l'a remplacé; elle s'élève au milieu d'un parc. Le village se voit à peine, à demi noyé dans les arbres. C'est à Hastingues que notre carriole va nous mener et nous déposer ; là, nous prendrons le chemin de fer jusqu'à Peyrehorade.

Peyrehorade veut dire pierre percée. C'est un gros bourg , situé sur la lisière du département des Land-es, au centre d'un mouvement commercial assez important, siège autrefois de la vicomte d'Orthe, qui fut d'abord aux Montréal. Il y a dans l'histoire italienne du xive siècle un Montréal, chevalier de Saint- Jean de Jérusalem, que les auteurs contemporains ont qualifié de Provençal, et qui était peut-être bien Gascon.

Il avait d'abord servi le roi Louis de Hongrie contre la reine Jeanne de Naples. Après que la peste eut dévoré l'armée des Hongrois et l'eut forcé de retourner chez lui, Montréal rassembla des bandes d'aventuriers et d'enfants perdus, et dévasta l'Italie jusqu'aux portes de Rome. Rîénzi, qui était alors le maitre de la ville, le prit et le lit mettre à mort. Plus tard , la vicomte tomba dans une autre famille. Je ne sais si ce condottiere était vraiment de la maison de Montréal que l'on retrouve en haute situation dans le pays pyrénéen, à la fin du xvnr siècle. Vn Montréal était, en 1775, gouverneur de la ville et de la châtellenie de Mauléon. Quant à la vicomte d'Orthe, elle était alors dans une autre famille, celle d'Aspremont, dont le château commande Peyrehorade. Le d'Aspremont, gouverneur de Bayonne — qui, suivant une tradition fort suspecte, refusa d'exécuter, dans son gouvernement, l'ordre royal donné après la Saint-Barthélémy, d'exterminer les Huguenots dans toute la France, — était vicomte d'( )rthe, et non d'Orthez. L'erreur des historiens est ici flagrante. Orthez, en ce moment, appartenait à la reine Jeanne de

Navarre, et n'avait point de seigneurs. — Quant à l'ordre attribué à Charles IX, a-t-il jamais été donné?

L'ensemble des ouvrages qui composent le château d'Aspremont a recouvert deux mottes artificielles énormes, entassées au faîte d'une colline dominant Peyrehorade. On y monte par un aimable chemin, qui fait pardonner sa raideur par beaucoup

RUINES D'ASPBEMOX T.

d'ombre. Ces lacets sont des bosquets grimpants. Sur l'une de ces mottes féodales, était assis un lier donjon rectangulaire, pourvu à l'ouest d'une sorte d'éperon formant de ce côté une avant-défense ingénieuse et sûre. La construction ne parait pourtant pas remonter au delà du XVe siècle. Le donjon, entièrement éventré, avait trois étages, comprenant chacun une salle immense, mesurant bien près de vingl mètres de longueur. Plus de voûtes; on ne

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voit ({Lie le pied des arcs qui les ont portées. A l'orient, la tour est encore couronnée d'un pignon qui fait supposer le toit dont elle a été coiffée. En avant, de ce même côté, nous reconnaissons les traces d'un autre bâtiment rasé jusqu'au sol. Etait-ce le logis des seigneurs? Et si cela était, pourquoi l'a-t-on rasé? Au reste, il est infiniment plus probable que là se trouvaient tout simplement les communs du château, magasins et logement de la garnison ; des maîtres se seraient mal arrangés de cette demeure maussade, d'où les yeux venaient se heurter à l'autre motte artificielle, l'autre avant-défense, regardant l'est et plongeant sur la vallée du Gave. Un large fossé la séparait du château; elle porte encore des parties de murailles, mais si mutilées et clairsemées qu'il serait bien difficile d'en indiquer la nature et l'usage. Bien des archéologues y ont dû perdre leur latin.

Ce qui est certain, c'est que le lieu fut très fort, et que ces confins de la Gascogne, du Béarn protestant et de la Basse- Navarre, pays basque, énergiquement catholique, virent au xvie siècle de terribles guerres, qui firent partout quelques grandes et infiniment de petites ruines. On peut croire que le donjon d'Aspremont fut entamé vers ce temps-là, puisque, comme nous le verrons tout à l'heure, les seigneurs des deux mottes construisirent, un peu plus tard, dans la ville même de Peyrehorade, un « hostel », moitié de défense et moitié de plaisance, qui n'avait plus toutes les ressources, mais qui avait encore la figure d'un château.

De la hauteur d'Aspremont, la vue sur la vallée est belle. A nos pieds la ville, avec une église neuve, ses arcs-boutants gothiques et son clocher en aiguille; la grande maison carrée à tourelles dont je viens de parler; des bouquets d'arbres, des jardins, beaucoup de verdure. Dans ce frais paysage, le ruban d'argent du ' rave, traversé par un pont de bois tout noir, qui tranche sur ce fond clair; sur l'autre rive, le village de Sordes. La petite ville d'Hastinguessé perd dans ses ombrages; les coteaux de Puyoo se

développent en longues ondulations, tantôt boisées, tantôt nues.

Le Gave disparait dans "les sinuosités de ses rives, pour reparaître un moment après. A l'est, les étages des coteaux se succèdent; les premiers contreforts des monts se dessinent très nettement; au-dessus de cette ligne, d'autres s'élèvent, bien moins fermes, et parfois coupées par des flots de vapeurs ou par de grandes ombres: c'est la chaîne elle-même, — de la Rhuneà la cime rouge, aux grands pics neigeux formant le massif des Eaux- Chaudes. — ■ Nous voilà décidément rentrés en terre de montagne.

Sordes, village sans importance et de peu de caractère, fournit la preuve de l'attention qu'ont toujours apportée les maîtres de ce pays à s'assurer des positions militaires commandant le Bec-de- Gave. On y a découvert assez récemment un camp romain. Il n'est guère douteux que le donjon d'Aspremont a été, aussi — non édifié, mais rebâti au xve siècle, — sur les assises d'une forteresse antérieure. Les seigneurs du lieu n'avaient pas seulement à défendre la rivière. Les ouvrages élevés sur les deux mottes et la colline, et dont, encore une fois, la tour subsiste seule, protégeaient surtout l'ancien Peyrehorade, blotti au pied du double monticule. C'est dans ce quartier vieux qu'est encore placée l'église. D'en haut, le fort couvrait le pont.

C'est ce même pont de bois aux douze travées, d'aspect si sombre, au-dessus des transparences de l'eau. Les poutres en sontenduites d'un goudron épais, séché et calciné au soleil, et voilà pourquoi il est noir. En même temps que ces lourdes ombres des arches, le ('■ave réfléchit les hautes murailles blanches de « l'hôtel » des d'Aspremont. Il est situé précisément en face du pont, bordant un (juai assez étroit, planté de grands arbres d'une extraordinaire vigueur. L'hôtel est un édifice parfaitement carré, flanqué de quatre grosses tourelles rondes, surmonté d'un toit d'une superbe tournure. Des fossés à demi comblés l'environnent encore ; on n'y arrivai! que par un ponl-levis, comme à un logis de guerre.

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La vicomte cPOrthe s'étendait vers Ruyôo, à travers un riche pays parsemé de villages; c'était une jolie seigneurie. L'époque moderne a inventé de nouveaux métiers et de nouveaux états, mais aucun vraiment qui vaille celui de seigneur. Celui-ci, armé de l'épée, trouvait en face de lui, pourtant, un vassal toujours à ménager, sinon à craindre, bien qu'ayant seulement à lui opposer la mitre et la crosse. C'étaient, en ce temps-là, de bonnes armes défensives. L'abbé de Sordes était crosse et mitre ; l'abbaye était puissante; elle a subsisté jusqu'à la Révolution et avait été reconstruite au xviie siècle. De cette reconstruction, il n'y a que des restes, et de l'ancien monastère, nous ne voyons que l'église du xme siècle. On nous dit que des grottes s'ouvrent assez près de Sordes sur le territoire d'une métairie. On y aurait trouvé de très belles armes en silex, couteaux et poignards, des dents d'animaux — d'ours probablement — ornées de dessin, et des débris humains que les savants ont naturellement reconnus comme présentant les caractères d'une race quaternaire, mais d'une race privilégiée, quelque chose comme des Athéniens parmi les peuples préhistoriques. 11 parait que ces ingénieux sauvages ont conduit la taille du silex à un véritable degré de perfection. Ils en fabriquaient des flèches qui s'enfonçaient dans les os de leurs ennemis, et qu'on y a retrouvées. — L'homme a toujours été bon et sensible ; l'amour qu'il a de ses semblables augmente, d'ailleurs, à mesure qu'il avance en civilisation, et c'est en inventant sans cesse de nouveaux engins de destruction qu'il le prouve; les deux choses vont du même pas. Les inventeurs des fusils à tir rapide méprisent ces primitifs qui se servaient de la flèche en silex, et ils disent : Le progrès, c'est nous !

Nous n'avons point visité les grottes de Sordes, et nous avons suivi, sans nous en détourner, le chemin de Peyrehorade à Puyôo. Sur la rive droite du Gave s'étend une plaine très variée, très colorée; nous rencontrons d'abord le village de Saint-Cricq, où s'élève un château moderne; plus loin, Lahoutan. Le Gave a décrit

un méandre; il faut le repasser en bac. Il roule clans un large lit, entre deux rives couvertes d'arbres magnifiques. La promenade est donc ombreuse et charmante. A droite, on aperçoit une masse énorme de ruines, plusieurs tours encore debout : c'est Bellocq.

Nous arrivons à Puyôo. On nous a dit que le village n'offrait aucun intérêt particulier. Cependant nous rencontrons d'abord, dans la rue principale, trois Anglais etune Anglaise. Les hommes ont la lorgnette au côté, la plume de faisan au chapeau ; la dame est haut bottée de cuir jaune, et long voilée de bleu; ils ont la grande barbe à la mode anglaise nouvelle, elle a les grandes dents nationales. Tout cela est très classique; mais ces promeneurs-là sont visiblement inquiets. D'où leur vient cette mine fâcheuse? Un peu plus loin, nous croisons une famille française. — Voilà bien des touristes à Puyôo, qui n'a rien, absolument rien de curieux à faire voir. Ces Français sont assez nombreux : grande famille ; une gouvernante mène par la main un enfant de cinq à six ans, qui pleure à chaudes larmes. Et comme je m'apitoierai toujours volontiers sur les enfants, je dis tout haut : — Qu'a-t-il donc, ce pauvre petit? — Un homme du village qui marche derrière nous et qui parle le français me répond : Il crie la faim ! — Eh bien ! qu'on lui donne à manger. — Oh ! Monsieur, reprend l'homme d'un air furieux, il n'y a point de buffet à la gare de Puyôo. Nous en demandons un depuis dix ans !

Voilà le mystère éclairci. Puyôo est situé à l'embranchement de la ligne de Dax et de celle de Bayonne. Les trains s'y croisent, les voyageurs attendent fort longtemps, parfois ; et point de buffet. Les enfants crient, les Anglais vaguent, et comme l'estomac en colère est aveugle, ils remontent dans le train, sans avoir mangé, mais aussi sans avoir vu, en face du coteau qui porte la bourgade, la ligne bleue de la grande chaîne.

Ils n'ont pas vu non plus Bellocq. Cette visite ne fait point partie des excursion- sur programme : on ne va pas à Bellocq, dont le

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nom seul devrait attirer les voyageurs; — car il n'est pas besoin d'être grand étymologiste pour reconnaître que cela veut dire beau lieu. Si l'envie les prenait de s'y rendre, ils n'auraient pas à demander leur route. La voici; elle se présente d'elle-même, glissant assez rapidement sur le coteau jusqu'au Gave, qu'elle traverse sur un pont moderne, qui branle comme un vieux pont. On n'est pas du tout fâché d'être arrivé au bout d'un ouvrage si peu solide, et l'on se dit avec soulagement : Ce n'est point sous mes pas à moi qu'il croulera ! — Cette route est celle de Salies, de Sauveterre et de Saint-Jean-Pied-de-Port. Tout droit devant soi, on a les ruines de Bellocq, qu'on a dominées pendant la descente. Peste ! des ruines qui en imposent encore. Six tours debout !

A Bellocq, on mange. On peut déjeuner à l'arrivée. Le vin du « beau lieu » a de la réputation et la mérite. Les vignes sont, làbas, couchées sur le versant des coteaux qui regardent le midi ; on ne les voit pas, mais on en goûte le fruit, et cela vaut mieux. La réfection opérée, nous quittons la table pour aller d'abord visiter l'église. Très antique édifice, avec une curieuse porte très barbare. Elle est du xme siècle, décorée de trois grands rinceaux, dont les dessins ont malheureusement beaucoup souffert. Le premier présente un étonnant mélange d'animaux et d'emblèmes, des poissons et des fleurs de lis, des roses et la croix. Le deuxième reproduit la figure des prophètes. Au troisième des figures aussi, mais informes à présent et méconnaissables. A l'intérieur de l'église, rien de frappant.

Le château, tout d'abord, étonne par sagrandeur. Je ne connais dans toute la France que deux ou trois édifices féodaux aussi vastes; j'ai dit que celui-ci avait encore six tours, quatre rondes et deux carrées. Il est élevé sur une roche qui s'avance sur le Gave, comme un éperon gigantesque; la roche est à pic; ce côté est inaccessible. La construction, dans son ensemble, a la figure d'un parallélogramme irrégulier ; les tours sont reliées par des courtines ; du côté de la terre s'ouvrent des fossés larges et profonds — de

vrais abîmes. A l'intérieur s'étend une cour immense. — Cette construction était donc à la fois très forte et très simple.

Chacune des tours renfermait, au niveau du sol de la cour, une salle entièrement indépendante de l'étage supérieur. Toutes ces vastes chambres gothiques ont la même disposition : voûtées en nervures à huit pans. Toutes s'ouvrent sur la cour, toutes sont pourvues de meurtrières au-dessus de la porte, pour la défense.

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