‹ Le pays basque et la Basse-NavarreChapitre 37 sur 75 · T H EZ · texte numérisé non relu

T H EZ

On irait à Orthez rien que pour la voir, cette « fenêtre des Caperans » frinesto clous Caperans), d'où les calvinistes de Montgommery firent sauter par force dans le Gave les capucins qui avaient défendu la ville. Quant à moi, je pense qu'une bonne leçon ressort toujours du spectacle des lieux où quelque atrocité s'est commise. Nous autres Français, dont l'histoire est très sanglante, nous avons besoin d'être corrigés d'une manie entre tant d'autres, — celle de nous considérer comme le « peuple humain ». — Ces capucins, dans la tour des Caperans, se sentaient au dos les piques huguenotes; ils avaient devant eux le lit du Gave — et la liberté de choisir.

Parbleu! le choix n'était pas aimable. On me dit qu'à Orthez le

torrent est plus que jamais hérissé de ces belles roches blanches que j'admire en quittant Bellocq.

Belles à voir, mais point pour y choir. Ces blocs qui enserrent le torrent, se continuent dans la plaine; là-bas, à droite, un cône se dresse, couronné de bois, portant une ancienne forteresse, celle de Saint-Pic. Ce saint — là, vraiment — a de la couleurlocale dans les Pyrénées.

Cependant il paraît que cette hauteur doit son nom à un patron terrestre, — et très éloigné même d'être céleste. On soupçonne les Anglais d'avoir élevé le château; un « secrétaire du Roy» l'acheta vers 1600; il s'appelait Saint-Pic. — Mais, plus près de nous, voici une terrible muraille. D'énormes rochers, au pied desquels est assise une station thermale, une toute petite station, qui pourrait bien devenir grande. Il paraît qu'elle le redeviendra bientôt : Baurea été jadis très fréquenté pour ses sources sulfureuses, qui ont le mérite assez rare d'une parfaite limpidité. On vous y présente, clans un gobelet de bois, l'eau claire qui sent l'œuf pourri ; Vous seriez bien délicat si vous ne trouviez pas de plaisir à boire.

A moins de trois lieues de Baure, Orthez s'étage et glisse sur la pente d'un coteau qui domine le Gave au nord. On aperçoit une vieille figure de donjon à la cime, et sur le versant beaucoup de verdure. Si l'on arrive par le chemin de fer, on longe le Gave, dont le lit, profondément encaissé, est vraiment un chaos de ces roches superbes dont j'ai parlé déjà. Elles sont blanches, de la blancheur éteinte des fossiles; leurs formes massives et désordonnées font penser à des mammouths accroupis au-dessus de l'eau.

En beaucoup d'endroits, le fond du torrent est à sec; ailleurs, de larges rubans de cristal roulent avec une rapidité qui donne le vertige; puis, de petites nappes profondes s'étendent entre deux barrages naturels, qui retiennent l'eau et se balancent avec des clartés d'émeraude. Une végétation très variée s'élève au-dessus du Gave : des saules tordus sur la berge; plus haut, sur la pente, des coins de vigne, des jardins jusqu'à la ville, située à mi-

côte. Les maisons semblent grimper les unes sur les autres ; des trous noirs s'ouvrent dans ce moutonnement de pierres : ce sont les rues.

L'une monte tout droit, en ligne verticale, vers la ruine du donjon, qu'on ne distingue qu'un moment. Le train passe, laissant à droite un vieux pont, aux quatre arches ogivales, formant un énorme dos d'âne. Au sommet de l'angle, une tour carrée... Est-ce la tour des Caperans? — J'ai cru voir un pigeonnier...

Le train s'arrête. — Je suppose toujours que vous avez pris la voie ferrée. — En face de la gare s'allonge une magnifique avenue formée de quatre rangées d'arbres. Elle est si épaisse et si sombre que toutes les propositions des conducteurs de calèche et d'omnibus resteront inutiles. Les braves gens en seront pour leur faconde béarnaise. La ville n'est pas si proche ; mais qu'importe? Vous ne résisterez point au plaisir de cheminer sous ces ombrages. A l'extrémité de l'avenue, une large rue s'étend des deux côtés — descendant à droite sur le plateau, ou, pour mieux dire, sur une sorte de terre-plein qui domine le Gave et qui conduit à la route de Dax, à gauche, embrassant le pied de la hauteur qui porte le château. Là est un carrefour où se trouvent les hôtels. Celui de la Belle-Hôtesse fait voir une enseigne engageante. Elle est même assez curieuse, cette enseigne en fer-blanc peint qui montre une belle dame caressant le col d'un cygne.

L'hôtellerie est vieille; toutes les maisons, dans la grande rue d'Orthez, ont un âge très respectable et un air d'importance. Vastes et vieuxlogisconstruits aux xvieetxvne siècles. Une noblesse nombreuse habita la ville, déchue depuis longtemps, au profit de Pau, de son rang de capitale, mais demeurant encore la deuxième cité du Béarn. L'un de ces hôtels s'appelle la Maison de Jeanne d'Albret ; il est flanqué de tourelles, et on peut croire que Jeanne ; en effet, l'habita de préférence au château, déjà intérieurement ruiné. I !e n'est pourtant pas qu'elle fût délicate, cette reine Jeanne ; mais le château était aussi trop délabré, et, n'étant pas riche, elle ne

trouvait point d'argent à engloutir clans des restaurations inutiles ; elle en avait à peine assez pour entretenir des soldats contre ceux du roi de France et contre ses sujets que sa ferveur huguenote, peu tolérante, avait en partie soulevés.

Du carrefour, deux rues se détachent, l'une montant au donjon, l'autre redescendant vers le Gave. Je suis la seconde, j'arrive à l'église. Une flèche neuve charme rarement; celle que je vois ici est perdue à l'avance dans mon esprit par cette considération qu'elle est venue remplacer une ancienne tour qui se rattachait au système de fortifications enveloppant la ville. Je m'oublie même, avant d'entrer dans l'église, à suivre, à l'ouest, les débris des murailles encore debout et formant, ici la clôture d'un jardin, là le contrefort auquel s'appuie quelque masure ; nous sommes clans le quartier populeux d'Orthez. Puis, je reviens sur mes pas, je rencontre une deuxième avenue aussi belle, et berçant une aussi forte ramure que celle qui, là-haut, de la rue principale conduit à la gare.

A l'une des extrémités, est le pont ogival, et sa tour, — le pigeonnier; — car il n'y a plus à en douter : à ce reste curieux de l'ancienne défense, à cette « tour des Caperans », les « restaurateurs » de l'édifice ont ajouté cette coiffure ridicule, ce toit pointu de moulin à poivre percé de ces trous qu'on appelle, je crois, des bougeottes, où les pigeons font leur nid. C'est un massacre, mais à quoi bon s'en fâcher ? Ce qu'il faudrait contre ces attentats stupicles, ce n'est point des protestations; ce sont des lois. Qui les fera?

Croyez-vous qu'on songe à rassembler un Parlement d'archéologues et d'artistes pour protéger les monuments historiques? Une commission est instituée, elle doit suffire. On la compose de quelques personnes compétentes, auxquelles on associe avec soin, avec religion, l'élite de l'ignorance et le dessus du panier de la prétention. Naturellement, c'est cette élite-là qui l'emporte. Elle fait des sottises ou les encourage ; ce n'est pas sa

ORTHEZ ET LE GAVE UK l'Ai,

faute, ce n'était pas son métier. N'en va-t-il pas ainsi en toutes choses un peu, — même beaucoup? — Et partout où il faudrait des maçons, ne met-on pas des danseurs?

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