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LA MAISON DE JEANNE D'ALBBET

L'église, en ses soubassements du moins, est très ancienne.

Sur des murs du xne siècle, on a édifié des parties nouvelles

au xve. La nef unique est de cette époque, formée de belles voûtes,

d'une élégance rare, terminée par une abside à trois pans, avec

des chapelles latérales. Deux transepts. Du côté droit, sur une

jolie place à laquelle aboutit l'autre extrémité de la promenade

qui descend au pontet au Gave, s'ouvre une porte très riche,

malheureusement enfermée sous une sorte de porche moderne

qui soutient le clocher neuf. — La décoration intérieure n'offre

point d'attrait particulier.

2iw? LES PYRÉNÉES.

Retournons au pont. La « fenêtre des Caperans » a été conservée : elle est placée à l'angle sud-ouest cle la tour. Ce n'est pas qu'elle soit très élevée, et, de là, tombant en pleine eau, un homme ferait son plongeon sans péril , si cette eau n'était point celle d'un torrent. Mais ici, que le Gave fui gros alors, ou qu'il fût à sec, comme je le vois aujourd'hui, ce ne fut qu'une alternative, où les victimes n'eurent rien à gagner. Dans le premier cas, un terrible courant les emporta contre les rochesdu bord; dans le second, ils se brisèrent tout de suite contre celle-s du fond. Il paraît que ces capucins avaient vaillamment défendu la ville contre les soldats de la souveraine légitime; ils allaient, « salade » en tête, épée au côté sur leur froc, mousquet au poing.

Ce n'est pas, vraiment, une image chrétienne; mais c'esl pittoresque, et comme, après tout, les deux partis en guerre n'épargnaient personne, ni femmes, ni enfants, ni ministres huguenots, ni prêtres catholiques, il n'était peut-être défendu ni aux ministres, ni aux prêtres même, de saisir l'épée, puisqu'ils étaient sûrs de périr par l'épée, s'ils se laissaient prendre. Il ne f'.uil pas nier que des deux parts la patience évangélique ou angélique eût été meilleure; mais avouons aussi qu'elle était difficile.

De l'autre côté de ce pont que je ne peux m'empêcher de voir encore, tel qu'il était avant « l'attentat », lorsque la tour des < !aperans découronnée portait un vieux manteau de lierre, — un faubourg de la ville s'étend'vers le sud. Est-ce bien un faubourg? 11 me semble qu'il était fortifié tout comme la ville même, car, regardant attentivement, je découvre encore de ce côté desrestesde murailles. J'arrive au bord en sautant de roche en roche à travers le Gave, ce qui est (railleurs fort aisé, .le ne m'étais point trompé: tout le quartier a été enveloppé de remparts; des morceaux importants tiennent encore.

Par exemple, point de vestige de la porte, qui certainement étail flanquée d'un ouvrage de défense très considérable. Celle première enceinte forcée, l'ennemi se heurtait à la seconde, sur

l'autre rive et en avant, à la tour du pont, hérissée de meurtrières. Le faubourg d'Orthez est un séjour assez triste : au nord, il n'a de vue que sur le coteau qui couvre la ville, et que couronne le donjon; au midi, le regard y est arrêté par de hautes collines nues ou tapissées d'arbustes sauvages assez rabougris el de grands ajoncs, — qui s'arrangent bien de ce sol brûlant cl stérile. Les maisons y sont très rustiques, avec des aspects de fermes ; .d'énormes pourceaux se couchent au milieu des cours ; une troupe d'oies descend la rue, s' acheminant évidemment vers un petit pré ({lie traverse un ruisseau courant au Gave. A Orthez, on fait des jambons — de Bayonne — des conserves de cuisses d'oie et des pâtés de foie — de Toulouse.

Je ne sais pourquoi l'idée me vient, en examinant ces hauteurs qui bercent leur robe épineuse sous un vent assez fort, qu'il ne serait point mal de les gravir. Il est naturel, dans les lieux bas, de se iigurer toutes les belles choses que l'on voit d'en haut. Sûrement, du faite, j'aurais au moins la perspective du donjon devant moi, en ligne. presque horizontale. Une chose m'arrête, et il faut bien que je la confesse : plutôt que de rencontrer un reptile, je préférerais me trouver face à face avec un soldat de Montgommery altéré de carnage et armé jusqu'aux dents, — fussé-je capucin. Ces grandes broussailles ne me disent rien de bon ; elles recèlent de méchants hôtes. Mais quoi ! mes guêtres sont fortes, et j'ai pris à llasparren un goût très particulier pour le bâton basque, que je tiens par une lanière de cuir, et qui est armé à son extrémité d'une pointe de fer. Je monte sans guide, au petit bonheur: c'est l'affaire de trente minutes, et je suis payé de ma peine. Au sud et à l'est, court la chaîne des Pyrénées; au nord, le donjon — la tour de Moncade — me parait si proche que je regrette de n'avoir point de fusil; il nié semble que j'abattrais un autour brun, au ventre rayé de blanc, qui tournoie autour des mâchicoulis

Illusion pure, d'ailleurs... mais qui fixe mes yeux sur ces

meurtrières et la galerie qui les porte... Seigneur Dieu! qu'estce encore que ce crime el cette ineptie-là? Mais ils sont modernes, ces mâchicoulis! Mais quel vent de folie a donc passé sur cette pauvre ville? Qui s'est conjuré pour l'assassiner? — Voilà qui vaut bien le complot des catholiques contre la reine Jeanne, « qui n'avait de la femme que le sexe » et qui, elle, savait bien se défendre!

Je n'ai plus qu'une pensée, c'est de redescendre — pourremonter, il est vrai — et tout de suite — au donjon, afin d'examiner de plus près cette nouvelle « restauration » meurtrière. Auparavant, je jette un dernier regard sur le tableau que je vais quitter. De ce côté, le fond en est occupé par des collines très hautes, qui dominent la ville. Mais je me souviens... Là, une bataille a été livrée; l'écho en résonne encore. C'est sur ces hauteurs que Soult, en 181 i, ayant été forcé d'abandonner la ligne de PAdour, puis celle de la Bidouze, prit position le 28 février; il avait un peu moins de trente mille hommes. Les Anglais passent le Gave de Pau et l'attaquent le 26; ils étaient plus de cinquante mille. La journée est disputée vivement; mais les Français vont se retirer sur Tarbes, et de là, sur Toulouse. Les pertes des deux armées ont été presque égales. Soult a sauvé son artillerie; il emmène ses blessés.

Dix minutes suffisent à me ramener au Gave, que je franchis par le même moyen expéditif qu'auparavant. Je cherche mon chemin dans l'entre-croisement des rues noires et raides, sur la pente, et je joins celle qui monte au château. Eh bien, non! je ne m'étais pas abusé; me voici bien en présence d'un débris appartenant à quatre époques. La base est du xne siècle, la partie intermédiaire des xme et xiv", la partie supérieure estdu... xix1'.

C'est monstrueux, tout simplement. Au-dessus de ce premier étage massif et grandiose, avec sa croisée en plein cintre, ses longues oi i ver I ures meurtrières et son bel appareil, au-dessus des ogives et des fenêtres à croisillons du deuxième étage, voici ce couronnement stupide !

L'idée de couronner un donjon qui esl une ruine, qui n'a plus aucun usage possible— celte idée esi déjà par elle-même assez

folle et cornue; et, certes, il vaudrait mieux employer l'argenl qu'il en coûtera à empêcher la ruine de tomber. ( "est un sacrilège de laisser périr des débris intéressant Fart et l'histoire; c'en est un autre, et bien pire, que de s'essayer lourdemenl à les transformer.

Ici, c'est plus qu'une transformation, c'est une débauche d'usurpation. On s'en est donne à cœur joie sur ces vieux et nobles murs, et l'on a prétendu faire mieux qu'une restauration, — une création, là, tout simplement. La tour a été surmontée d'une rangée de consoles ridicules, qui prétendent imiter des mâchicoulis, mais qui n'en sont point. Je leur laisse donc leur nom de consoles, bien qu'elles ne le méritent pas, puisqu'elles ne portent rien ou presque rien. Les mâchicoulis du premier étage sont très longs; on a voulu renchérir, et ceux-ci sont trop longs. Mais pourquoi dire des mâchicoulis? Encore une fois, ce n'en est pas, ce n'en peut pas être, puisqu'ils sont fermés.

J'ai dévoré mon indignation deux jours, si bien qu'après ma visite à Orthez, lorsque je rejoignis à Navarrenx mon compagnon de voyage, un artiste, lui, mon premier mot fut pour parler de cette « restauration » de la tour de Moncade ; son premier mouvement fut une explosion de gaieté furieuse. C'étaient des éclats de rire entremêlés d'exclamations de colère. Cela dura toute la soirée.

< raston VII, vicomte de Béarn, ne prévoyait point cet outrage, lorsqu'il réédifia le château en 1242, et Gaston Phcebus pas davantage, quand il l'embellit et l'aménagea suivant ses habitudes de luxe et de délicatesse. C'était un prince magnifique. Avant ( liston VII, les vicomtes de Béarn avaient pour résidence principale la Fourquiede Morlaas, auprèsde Pau. Le donjon d'Orthez, construit sur le modèle de celui de .Moncade, en Espagne, dans le royaume de Valence, où les vicomtes plaçaient le berceau de

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leur famille, — parut si beau et si fort qu'on l'appela « le château noble ». Le Béarn étant tombé, par extinction des mâles et par alliance, aux mains des seigneurs de Foix, Gaston Phœbuset son successeur préférèrent le séjour de Pau, — en quoi, je ne saurais les blâmer, car j'aurais fait comme eux , moi chétif et si peu féodal, Pau me paraissant l'un des plus beaux lieux de la terre. — Celte opinion, ce n'est pas seulement avec Gaston Phœbus et ses descendants, c'est aussi avec Lamartine que j'ai l'honneur de la partager.

Le « château noble » n'était donc plus depuis longtemps, au xvie siècle, qu'un poste militaire gardé par des capitaines, et il n'est pas étonnant, comme je l'ai dit, que Jeanne d'Albret se soit édifié un logis dans la ville où elle avait toutes sortes de raisons de résider. Le lieu était fort; c'était un centre huguenot, tandis que les catholiques romains à Pau étaient tout-puissants, que les Etats y avaient leur siège; ils comptaient une majorité catholique. A Orthez, les protestants sont encore en nombre plus que dans aucune autre ville du Béarn — quinze cents sur six mille habitants ; — ces anciennes gentilhommières qui bordent la grande rue ont toutes été peuplées et se sont trouvées subitement désertes, après la révocation de l'Edit de Nantes.

Cent ans auparavant, en 1569, les choses n'allaient pas beaucoup mieux pour les protestants à Orthez. Jeanne d'Albret et son fils Henri étaient réfugiés à La Rochelle, et les catholiques avaient repris tout le Béarn, sauf Navarrenx. A Pau, on exécutait en même temps des gardes de la Reine pris dans le château; on les pendait en cérémonie, au son des iifres et des tambourins. Le baron de Flamarens et le sénéchal de Béarn , le seigneur de Marsan, accusaient Jeanne de rébellion et d'ingratitude envers le roi de France, car elle avait « molesté et rançonné » les Français dans ses États. Ils l'accusaient surtout de révolte envers Dieu , « pour avoir commandé l'abattement des images et le bannissement de la messe ». Un arrêt du Parlement de Toulouse

avait mis sous la main de Charles IX tous ses territoires e\ domaines. Les Basques étaient levés contre elle. Le rendez-vous de leurs blindes insurgées avait été pris à Garris , dans la maison royale qui était le siège de la justice souveraine pour la Basse-Navarre. Le baron de Luxe menait une partie des Souletins; Gratian, vicomte d'Etchaux, seigneur de Baigorry, con duisait l'autre. Des compagnies d'aventure suivaient, sous les ordres de simples capitaines : (lobas, qui, plus lard, passé à Paris au service des Guise, fut un des assassins de Coligny, les capitaines Vieille-Pinte , Vieille-Nave, etc. Ortbez est pris; Terride s'en va assiéger Navarrenx, soutenu par le seigneur de Negrepelisse, avec deux compagnies d'hommes d'armes, trois « d'harquebusiers », trente - trois d'infanterie et vingt canons. C'étaient des forces respectables pour le temps. Montgommery en amène de supérieures. Terride est battu sous Navarrenx et se retire dans Orthez ; les Basques se dispersent et rentrent dans leurs montagnes. Dans la Soûle et le Haut-Béarn, la guerre n'est point terminée; les vallées d'Aspe et d'Ossau demeurent en armes. Mais Orthez est repris, les catholiques y sont massacrés, sauf Terride lui-même et ses capitaines, qui eurent la vie sauve et durent payer belle rançon. Quant aux capucins, point de grâce.

Il paraît qu'on ne les lit pas tous sauter dans le Gave du haut de la fenêtre célèbre; on en pendit quelques-uns aux créneaux du donjon. Le « château noble », qui avait vu beaucoup de splendeur princière, avait été aussi le théâtre d'autres crimes, au temps même de ce < laston Phœbus, chevalier brillant, quelquefois traître. J'ai raconté, clans le tome premier de cet ouvrage, comment il se saisit de son parent, Pierre de Béarn, qui refusait de lui livrer le château de Lourdes, et comment il le tua de sa main.

Froissart a longuement célébré les somptuosités de la « tour Moncade », quand le fameux prince aux cheveux d'or y avait

établi sa cour. Gaston Phœbus avait une armée de pages et de valets, une table magnifique ouverte à tout venant, pourvu qu'il fût chevalier. Ce perpétuel gala féodal rendit bientôt trop étroit le château d'Orthez; ce n'était pas un donjon, mais un palais, qui convenait à ce grand festoyeur; il s'en alla bâtir à Pau. Orthez était, avant tout, une maison de guerre. Ce ne devait pas être une vue bien agréable que ces énormes fossés béants et ces remparts noirs qui l'entouraient. Des pans de murailles sont encore ici debout; la partie la mieux conservée de l'enceinte en est précisément la plus vieille: c'est celle qui regarde la ville. Il y a là tout un morceau, qui est bien du xne siècle. De ce côté, la vraie défense, ce sont les fossés creusés de main d'homme dans la roche et profonds de vingt pieds. Au nord, on suit les traces d'un ouvrage vraiment gigantesque, une muraille de trois mètres d'épaisseur courant sur un talus, puis descendant à pic au fond de la vallée. Avant l'invention des canons, la tour Moncade n'était décidément pas facile à prendre.

Depuis qu'il y eut de l'artillerie, ce fut un peu différent. On put toujours foudroyer le donjon et la ville du haut de ces collines, où notre maréchal Soult fut attaqué par Wellington, le 27 février 1814. Mon excursion à Orthez ne serait point complète si je n'allais, demain, visiter le champ de bataille.

Je me mets en marche le matin, vers six heures, au petit soleil. Hier, sur les collines couvertes d'ajoncs, au delà du Gave, j'ai suffisamment essuyé les morsures du midi. A cette heure, tout un côté de la route de Dax, que l'on m'a conseillé de suivre, est encore dans l'ombre. Je me dirige au nord, et l'éblouissement me gagne, à mesure que je m'élève. Dans les dernières vapeurs matinales, toute la chaîne émerge, brillante et diversement colorée, de la Rhune bordant la mer, aux pics qui dominent Bagnères, à l'est. La vue se heurte à un mont plus élevé qui se dresse, isolé, en promontoire, au-devant du massif. Je crois que c'est le Mont-Aigu. Je ne découvre point le pic du Midi de Bigorre.

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LE <1A\ E I)K l'Ai'.

A mes pieds, le fcàbleau esl bien plus humble, mais encore intéressant. Ce chaînon de collines, dont je viens d'aborder le sommet, a du caractère et de la 'douleur ; d'étroites vallées descendent vers le Gave, sous les Ombrages; on dirait les allées couvertes d'un immense jardin. Les toits des maisons et les clochers des églises percent les feuillages. A mi-côte, sur l'un de ces mamelons, voici le village de Saint-Boër, avec des ruines. Saint-Boër est la station thermale d'Orthez. Ses eaux

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