MAL' LEON
Mauléon a ce cadre sombre que lui font ses hautes montagnes vertes; c'est une beauté âpre et assez triste, qui offre un grand charme. Sur la rive gauche du Saison courent les jardins de ces maisons à vieux toits que nous avons vues du lit du Gave, et dont la façade principale s'ouvre sur une rue bordée de l'autre côté par ces grands murs de l'hôtel cl Andurrain, décorés des masques comiques. Une route y fait suite et s'enfonce dans la vallée. Sur la rive droite, il faut suivre le pied même des escarpements boisés, marqué par une autre route. Un chemin s'ouvre entre les clôtures de deux prairies et conduit à l'église. Encore, pour y arriver, fautil traverser un de ces prés verts, et ce n'est pas tout simple. Nous frappons à la barrière ; une vieille Basquaise se dirige vers nous en clopinant ; elle va nous ouvrir. Ah ! bien, oui ! elle a perdu la clef.
Il faut attendre — à moins, nous dit un homme qui se tenait clans le chemin — à moins que vous ne passiez par la cour aux porcs. Singuliervestibule pour une église ! Nous suivons l'homme. Entre des masures basses, s'ouvre un cloaque immonde, et là, dans la fange, huit ou dix pourceaux énormes sont couchés, qui se lèvent avec des grognements menaçants. L'homme avait son bâton. — Oh ! dit-il, n'ayez peur, cognez ferme ! — Il en parlaità l'aise !
Mon compagnon, pour toutes armes, portait son crayon et son album. Moi, comme dans la chanson de Marlborough, je ne portais rien. Le mieux était de faire diligence et de franchir un petit mur qui arrêterait l'ennemi. Nous sautons; il était temps : l'escadron de gros porcs chargeait. — Lue fois hors de ses atteintes, je me mis à pester et à prêcher : Eh ! bonhomme, vous avez donc à Mauléon un maire pour rire. — Pour rire ? Oh ! là, non ! Il est plutôt ben sérieux comme un mur. C'est riche, ça n'a plus besoin de faire la belle mine au monde, ça ne rit point. — Si c'est un maire pour tout de bon, comment souffre-t-il tant de saleté dans sa commune, et cette infection si près de l'église ? — Bon ! c'est pas à lui,
ce coin-là. Il ne s'en soucie guère. — Sans compter que si un enfant s'avisait d'entrer dans cette cour, il serait dévoré par ces affreuses bêtes. — Ben sûr ! Aussi c'est pas fait pour qu'on y entre. Et puis, faut pas s'en prendre aux pourceaux. Ils sont chez eux, ces animaux-là !...
Ce dernier argument me cloua la bouche. Mon compagnon riait; d'autant que la bonne femme qui avait perdu la clef de la barrière du pré venait de nous joindre et de lui dire, sans que je l'entendisse, qu'il y avait un autre passage. Une part de mon indignation contre ce maire négligent devenait inutile. Nous n'avions pas pris le bon chemin; et c'est ainsi que l'erreur, qui souvent engendre le mépris du droit, nous avait conduits à violer le domicile des pourceaux.
Nous étions donc dans le cimetière enveloppant l'église branlante. Un porche surmonté d'un toit en auvent la précède. Il est pavé de pierres tombales ; d'autres tombes sont appuyées au mur extérieur de la nef, y formant un rebord qui offre comme un banc où les hommes, qui se tiennent, le dimanche, sous cette voûte, pendant la messe, ne font pas difficulté de s'asseoir. J'examine les inscriptions des sépultures. Voilà celles de deux archiprêtres; puis celle d'une fille d'Andurrain, tante ou grand'tante apparemment du maître de l'hôtel seigneurial de la place; puis encore la tombe d'un juge. Ce porche ruiné recouvre des morts qualifiés, mais il s'abattra sur leurs restes.
Nous .pénétrons dans l'église; même aspect caduque et tremblant. Les galeries de bois qui , dans les autres sanctuaires basques, entourent la nef, sont ici disposées contre le mur du fond regardant l'autel. On entre par une porte latérale , où l'on monte par des marches qui ne sont autre chose encore ({Lie des pierres funéraires. Elles sont brisées de toutes parts; le sol de la nef s'enfonce sous les pieds. Quelle misère! Et se peut-il qu'une ville très profondément catholique souffre que Dieu soit si mal logé! — Eh ! me dit notre bonne femme, au
MAULHON.
moment où nous sortons, le bon Dieu a de la patience. — Je ne peux m'empêcher de rire : Parbleu ! la mère, vous en abusez ! Mais voulez-vous dire que Ton construiraune autre église? — Oui dà ! On y pense. — Celle-ci est pittoresque, mais elle est aussi trop pauvre. Et puis elle est bien à un quart de lieue des dernières maisons. — Ce n'est pas pour cela, me dit-elle; le chemin, ce n'est
l'église de mauléon.
rien pour les gens de la ville ; c'est Monsieur le curé qui demeure trop loin.
On a des raisonnements étourdissants en ce pays-là; et c'est justement leur simplicité qui me donne envie de causer avec les indigènes. J'avise un homme dans le cimetière qui, armé d'une bêche faite d'un long manche et d'un tout petit fer, relève avec soin la terre autour d'une tombe. Je vais à lui; mais, à mon pre-
mier mot, celui-là me regarde en hochant la tête; il n'entend que le basque.
Un soleil ardent flamboie sur cet étrange lieu de repos, plein de fleurs, mais qui n'a d'autres arbres que de grands cyprès ne répandant point d'ombre. Un buisson de roses encadre une tombe toute neuve, surmontée de la croix dentelée. Qui repose là d'un sommeil encore si nouveau ? L'inscription est en langue basque. Un peu plus loin, dans une partie plus vieille du cimetière, je rencontre surtout cet inexplicable ornement funèbre, ces disques de granit où sont gravés des emblèmes inconnus ; la tradition en subsiste, les vieux Basques eux-mêmes en ont perdu le sens. Presque aucune tombe n'est négligée; sur les plus anciennes même je vois attachées des croix en papier peint de noir et de blanc qu'on y apporte dans la nuitdu 23 au 24 juin, chaque année. Encore une coutume antique. — Ce sont toujours des croix dentelées — la croix sarrasine.
Le cimetière descend jusqu'au bord du Saison ; là les sépultures se pressent clans un pli assez profond du terrain ; la chaleur y est plus cuisante, les lézards courent effrontément sur ces pierres sacrées , les broussailles ondulent comme si elles abritaient un peuple de reptiles que ma présence inquiète.
Oui, vraiment, c'est un coin singulier que ce cimetière de Mauléon; et de ce point où je suis, assez près de l'eau qui bruit derrière un rideau de saules jaunes, à la longue feuille lancéolée, je le vois se déployer devant moi sur cette pente aride et pourtant toute fleurie. L'arrangement de ces fleurs , les ornements des tombes, les tombes elles-mêmes, tout ce cadre qui entoure la vieille église et que domine ce clocher fantastique, avec son grand pignon aux trois arcades, a je ne sais quel caractère exotique, païen et barbare; tout sent la vieille origine orientale, et je dirais volontiers que ce lieu saint fleure le diable — ou tout au moins le sarrasin.
Tandis que je rêve entre les saules jaunes et les broussailles