MAULÉON
grises, parmi le peuple des tombes, mon compagnon me hêle; j'entends au loin sur la route un bruit de grelots et de sonnettes. C'est notre équipage, — une demi-calèche, ne vous en déplaise, — attelée de deux longues et vigoureuses haridelles , qui vient nous chercher pour nous emporter vers Tardets et Larrau , à travers la haute Soûle, la partie assurément la plus inconnue du pays basque.
Un moment après, nous roulons sur une belle route, qu'enserrent encore à gauche les montagnes vertes. Le chemin tourne ce haut rideau vert, qui, d'ailleurs, se déchire; — la première chaîne des grands monts nous apparaît à l'est, au-devant un long chaînon de collines arrondies; à l'ouest s'ouvre une plaine d'une richesse peu commune, même dans les quartiers bas de cette terre fertile. Le Saison coule entre des cultures dont l'hectare, nous dit notre conducteur, ne se vend pas moins de vingt ou trente louis ; çà et là de grands bouquets de bois, puis des oseraies sur les bords du torrent, et de superbes prairies. — La première bourgade que nous rencontrons estLibarrenx. L'église au triple pignon est entourée de chênes gigantesques. Partout ces ombrages épais se répètent; de vieux manoirs se nichent sous ces vieilles ramures; adroite, voici le château de Trois-Villes, souvenir du Jaon Kunte de Mauléon.
Les villages sont gais, les maisons portent des galeries de bois. Sous l'auvent, sur la porte basse des plus petites, sur la porte charretière des plus grandes, je retrouve la croix de papier attachée pendant la nuit de la Saint- Jean. Cette route très fréquentée se couvre de carrioles qui vont un train d'enfer; le Basque aimera toujours le bruit et l'allure. Plus loin viennent de lourdes charrettes chargées de foin, traînées par des bœufs dont la tête est coiffée d'un singulier ornement de toile blanche brodée de rouge ou de bleu, garnie de glands de même couleur. Puis ce sont des troupeaux de vaches conduits par des pâtres à cheval, brandissant un long bâton qui a des airs de lance. On dirait Don Quichotte pasteur.
l'église de sorholus.
TARDETS ET LARRAT
Aux approches de Tardets, les montagnes ont reparu vers le sud. En avant, on aperçoit un ballon surmonté d'une chapelle; dans la partie des Pyrénées que nous avons parcourue jusqu'à présent, nous voyons pour la première fois cette forme ronde des monts. Nous entrons dans Sorholus, le faubourg de Tardets : un nom basque, avec une désinence qui parait latine. Sorholus est assis au bord de la route, presque au pied d'un coteau, ses jardins descendent vers le Gave. — Ce côté droit du chemin est donc bordé de maisons qui portent inscrite la date de leur fondation; aucune n'a plus d'un siècle et demi; quelquesunes sont ornées de galeries de bois. — A gauche, les habitations s'élèvent sur d'assez hautes terrasses, que dominent
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de beaux vergers disposés sur les pentes. L'église est là, entourée de son cimetière. — De ce coté, à l'horizon, vers l'ouest, quelques cimes bleuâtres ; de l'autre, à l'est et au midi, les ballons se succèdent, couverts d'herbe rase ou de bois; bientôt ils se rapprochent, se croisent, se heurtent ; le Saison disparait derrière ces murailles rondes, dans une gorge qui de toutes parts semble fermée.
L'église de Sorholus n'a de remarquable que la riante propreté de son cimetière. J'y vois la tombe d'Augustin Chaho, un érudit qui vécut en homme de bien dans ce pays. Il a composé quelques ouvrages sur les usages et la langue basque ; l'inscription funéraire qui raconte sa vie et ses travaux est pourtant latine. Près de ce tombeau en est un autre, celui du capitaine Garât, parent des Garât d'Ustarits, qui servit dans les armées de la République et de l'Empire, et vint, comme dit le peuple, « manger sa retraite » dans cette tranquille vallée. C'est à peine du pain blanc que ce pain de la gloire, et l'envie populaire s'attaque à peu de chose. Il suivait la musique du canon, le capitaine, tandis que son cousin Pierre-Jean, le rossignol à deux pieds, faisait entendre celle de l'amour et chantait à l'Opéra. Il a laissé de bons souvenirs à Sorholus et à. Tardets, car sa tombe est entourée de fleurs. Tout le cimetière, au reste, en est rempli ; elles ont des parfums plus pénétrants en cet arrière-été qui est déjà presque l'automne; leur haleine se rafraîchit aux nuits plus longues; la route, au loin, en est embaumée.
Nous montons à pied vers Tardets, nom français de la bourgade; le nom basque est Atharratz. Un chemin s'ouvre à droite, il conduit au Gave. Nous le prenons et nous arrivons à un pont de bois du haut duquel il nous est aisé de suivre, sur un espace de trois ou quatre kilomètres en amont, le cours du torrent jusqu'au moment où il se perd derrière les replis croisés des monts. Sur la rive gauche, les maisons de Tardets le dominent
du haut de leurs terrasses et de leurs galeries. Sur la rive droite, des prairies s'étendent au pied des ballons, verts comme elles. Le Saison, en cet endroit, est large et ne roule d'eau que dans une partie de son lit ; de longs bancs de cailloux blancs en émergent. Des rideaux de trembles et de peupliers courent sur ces bandes étroites de pré; la vue est fraîche et tranquille. Tardets est un lieu de plaisance; aussi de toutes parts voit-on des castels dans la vallée.
La villette a pour vestibule une grande place carrée, formée de maisons bâties sur un plan uniforme, et reposant sur des arcades cintrées en portique. Excellent promenoir, bien qu'un peu sombre les jours de pluie. Or on peut aimer passionnément les Pyrénées, qui le méritent par ce mélange attachant qu'elles offrent sans cesse de la nature du nord et de celle du midi ; mais on ne doit pas nier que le nord y a quelquefois le dessus, et que, ne pouvant envoyer de vraie froidure, il se venge en faisant tomber ses pluies. Au reste, il pleut aussi par lèvent d'Espagne ; mais alors la pluie est chaude. — Une maitresse ondée signale notre entrée clans le vieil Atharratz, et nous voici bienheureux de nous réfugier dans l'auberge. Elle est excellente, cette auberge de montagne : bonne table, avec des sauces fines à faire rougir les traiteurs parisiens, si leurs fronts n'étaient point de pierre. Et la jolie situation pour une hôtellerie ! Du côté de la ville, sur l'autre bord de la rue, de vieux murs , restes d'un manoir disparu , couronnés d'arbres superbes formant une allée qui sert de promenade publique ; du côté de la campagne, le Gave, les prés, les bois, les monts. Le château d'autrefois, c'était celui des barons, puis comtes de Luxe, dont nous avons vu le rôle important au xvie siècle, dans les guerres.
La chambre où l'on me conduit, après le repas, est immense et s'ouvre sur les deux faces. Au-dessus du Saison, règne la galerie, où je m'oublie à considérer les derniers reflets du jour. Le fond
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est encore assez lumineux pour que les montagnes les plus proches s'y découpent en silhouettes énormes , qui peu à peu perdent leurs reliefs; ce ne sont plus que des masses d'ombres. La pluie a cessé; le grand tapis bleu, là-haut, se pique d'étoiles. Plus rien que ces scintillements et la clarté de l'eau. Le Gave chante : une chanson monotone. De loin en loin des notes plus vives : c'est le heurt du torrent contre un barrage de roches. Je m'approche de l'autre croisée; là j'entends le bruissement des arbres, je regarde trembler au vent ces grandes formes sombres. Tout à coup, clans le silence déjà complet de la rue, à cette heure qui est à peine la première de la nuit, un bruit trèsreconnaissable me fait sourire. Peste! un baiser!... Sûrement, ce n'est pas aux amoureux du bourg que cette promenade publique est inutile.
Le matin, à Tardets, on nous dit qu'une visite à la chapelle de la Madeleine nous servirait au moins à reconnaître la situation du pays. Un long débat s'engage entre mon compagnon et moi. Ferons-nous cette excursion topographique? Nous apercevons maintenant au nord le petit mont qui porte la Madeleine; il n'a guère que huit cents mètres ; mais ce ne sera pas une ascension de moins de deux heures.
Nous avons un bon guide ; nous aurions pu nous en passer , car toute une compagnie nous précède. C'est un étrange et mystérieux équipage. D'abord un mulet, portant une sorte de cacolet recouvert d'un pavillon de toile blanche; derrière, un homme en blouse courte et en berret, une femme coiffée du capulet noir. Un autre homme est à la tête de l'animal; un chien énorme le suit. Le chemin s'engage entre deux escarpements boisés. Machinalement je regarde cette troupe muette qui grimpe devant nous; est-ce une fantaisie de mes yeux?...
Il me semble que dans les paniers du cacolet j'ai vu flotter un bout de jupe et remuer des jambes. J'interroge le guide. Au même instant, deux ou trois cris rauques sortent de dessous la toile. Le brave homme fait un geste comme pour se signer. Nous nous
étions arrêtés tout court: — Qu'est cela? — Bon! dit-il à voix basse; «ça c'est une possédée»... Les cris recommencent, le chien y répond par un hurlement. A Tardets, sous les grands arbres, j'avais entendu les possédés de l'amour; sur la route de la montagne, je me heurtais à une possédée du diable, car la prisonnière du pavillon de toile est une femme. On dit qu'une possession mène à l'autre. N'importe ! diabolique ou non , la rencontre est sinistre.
Nous répondons sur le même ton à notre guide : — Allongez le pas, mon brave, nous vous suivrons. Ce grand garçon de vingtcinq à vingt-six ans, taillé en force, tout droit comme un chêne, était devenu très pâle, et si vigoureux que fussent ses genoux à l'ordinaire, ils flageolaient sûrement un peu. Les gens de la troupe, heureusement, prirent le parti de faire halte et de nous laisser passer; ils parurent se consulter rapidement, ils parlaient basque ; l'homme qui conduisait le mulet lui fit tourner la tête vers la paroi de rochers, l'autre saisit par son collier le chien qui grognait à notre approche. La toile du cacolet tremblait quand nous passâmes, mais la possédée se taisait. Mon compagnon, vrai modèle du bourru bienfaisant, levait les épaules, exhalant entre ses dents une impatience mêlée de plus de pitié qu'il n'aurait voulu le dire ; le guide avait la bouche clouée. Quant à moi...
Rappelez-vous ce qui arriva à la femme de Loth parce qu'elle se retourna pour regarder brûler la ville maudite... Je nai pas été changé en sel, n'ayant point bravé d'interdiction divine; mais pendant deux secondes je me suis senti pétrifié. La diabolisée avait écarté la toile, je crois la voir encore : vingt ans. Peutêtre cette guenon furieuse n'avait-elle pas été laide avant la « possession ». Maintenant tous ses traits affreusement contournés étaient en danse convulsive ; les yeux seuls demeuraient fixes au milieu de ce visage terreux. Ce qui la rendait plus horrible, c'est qu'on la laissait coiffée, comme autrefois, du joli mouchoir de soie en usage dans toute la contrée. Cette coquet-
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terie formait un contraste poignant avec cette misère. Tous ses mouvements étaient déréglés ; elle brandit vers moi ses deux longs bras décharnés, et par un miracle d'équilibre, le mouchoir pimpant ne se dérangeait pas. Elle-même aurait dû se jeter à bas du mulet; je vis bien quelle devait y être attachée solidement. Son cri sauvage, ce cri sortant d'une gorge étranglée, se fit encore entendre, et encore une fois le chien se remit à gémir. Longtemps ces accents lamentables nous poursuivirent ; la montagne est sonore.
Le guide racontait que ce mal était fréquent dans le pays ; les jeunes garçons en sont rarement atteints : — Monsieur, dit le brave homme, c'est la misère des filles; quelquefois ça leur passe, mais il ne leur en reste jamais un bon renom, voyez-vous. Elles ne trouvent guère à se marier ; un homme ne se soucie pas ! . . . D'autres fois, elles s'en vont lentement dans l'autre monde, et si alors elles deviennent tranquilles, c'est mauvais signe; la fin arrive, elles sont consumées. Celle-ci, je la connais bien. La rage la tient depuis l'hiver; on la conduit là-haut, à la Sainte. Et peut-être la Sainte la guérira.
Nous contournions en ce moment le sommet du mont. La beauté de la vue nous fit oublier notre rencontre. Deux géants dominent la longueur de la chaîne : au sud est le pic du Midi d'Ossau; à l'ouest, noyé dans des vapeurs brillantes qui, des teintes argentées, passent en un moment au lilas, au violet plus sombre, pour reprendre leur transparence un moment après, le pic du Midi de Bigorre; la distance est de près de trente lieues. Les deux cimes les plus proches sont, dans les deux mêmes directions, celles d'Anie etd'Orrhy. La première, le pic d'Anie, une haute pyramide blanche, nous marquait de ce côté la limite extrême de l'excursion commencée. Perdus dans la contemplation de cet horizon vraiment sublime, nous ne songions plus à la chapelle, à la Sainte, et à ses étranges pèlerins.
La chapelle n'a point d'âge; elle a été réparée, relevée sans
cesse à travers les siècles; on serait tenté de croire qu'elle a remplacé en cet endroit désigné un temple antique, n'eût-on pas sous les yeux une inscription romaine sur un marbre encastré dans le mur de la chapelle. L'inscription manque de clarté pour les demisavants qui me ressemblent : — A quel dieu ce sanctuaire païen était-il dédié?... Il paraît que les obscurités à ce sujet ne sont pas dissipées. Pas une image de la divinité, pas une pierre gravée, pas une médaille pour éclairer l'enquête. Il n'y a que ce marbre, ces caractères inexpliqués et la tradition. Et comme il arrive souvent, une légende en a ici appelé une autre bien différente. Après le dieu inconnu, l'homme du miracle. Le guide nous raconte que la montagne de la Madeleine qui nous porte a été autrefois plus haute ; Roland l'a découronnée.
De sa forte main qui déplantait les chênes et dispersait les roches, il en a saisi toute la crête, et ce bloc énorme, il l'a lancé làbas à l'est, sur un autre mont qui s'en est haussé d'autant sans vergogne. Il y avait apparemment des Sarrasins de ce côté-là, le héros en aura fait une belle bouillie!
Nous sourions, nous avons tort. Le guide nous fait observer que la cime du mont rend témoignage. Roland y a mis son sceau; elle porte distinctement l'empreinte de ses cinq doigts.
Mais voici, à ce sujet, une autre légende bien plus latine que basque, et qui doit avoir été créée par des gens d'Eglise. Il y en avait, et de très savants, là-bas, derrière Larrau : des moines de Sauvelade. Sur le mont Bostmendiette , les Parques avaient établi leur résidence. C'est là que les trois méchantes sœurs coupaient le fil des destinées humaines; le généreux Roland se mit en colère à la pensée d'une si vilaine besogne, et résolut de l'empêcher, en écrasant les trois mégères. C'est pourquoi il lança contre elles ce projectile colossal. Malheureusement, il ne les atteignit pas; la pierre tomba à six cents pieds d'un col, où elles se tenaient bien à l'abri entre les contreforts des monts, et qui a gardé leur nom maudit, le col des Parques. Elles ont continué de trancher nos jours.
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Nous disons adieu à la Madeleine , nous allons commencer notre descente. La troupe que nous avions dépassée sur le chemin arrive au faîte. On va détacher et descendre la « possédée » de son mulet pour la transporter dans la chapelle, aux pieds de la Sainte. Le spectacle de cette cérémonie n'a rien qui nous tente, et nous pressons le pas. La pauvre fille! Les pauvres gens qui la mènent!
Quand je disais que cette vieille race basque était encore toute pleine de la peur des maléfices et des sortilèges ! De son berceau mystérieux au fond de l'Orient, elle a rapporté ces superstitions avec sa langue. Beaux, vigoureux, braves, alertes, laborieux, souvent artistes, ces Basques passent devant nos yeux comme des livres fermés. C'est leur langue qu'il faudrait étudier pour les bien connaître. Quelques vrais curieux en ont eu le loisir et la patience : un prince, et naguère un simple garde général des forêts, sans parler de M. Francisque Michel. Ce garde général est devenu, me dit-on, professeur à l'Ecole des Langues orientales.
Une nuit réparatrice dans la bonne auberge de Tardets, et nous voilà dispos. La voiture nous attend; nous allons courir vers Larrau, laissant à gauche la route d'Oloron. A droite, s'ouvre celle de Lannes, qui conduit au pic d'Anie, touchant au premier village béarnais, assis sur un des contreforts de la montagne; nous sommes à la frontière du pays basque, mais ne nous proposons point d'en sortir. La route court au-dessus du Saison, traverse un village qui fait face à un autre placé sur le bord opposé : c'est Laguinge et Lichans. Le Gave , assez large , encaissé entre deux hautes berges vertes, entre bientôt dans un défilé, où il reçoit l'Uhaixta, un orageux petit tributaire. Nous suivons la rive gauche , longeant des escarpements encore verdoyants à plaisir. Des bandes de prés s'allongent sur les pentes; dans les parties les plus basses, et par conséquent les plus humides , des mauves gigantesques bercent leurs fleurs roses. La rive droite n'est pas moins abrupte, mais très boisée;
des saules énormes , aux feuilles longues et menues comme
celles de l'olivier, se penchent sur l'eau. Parfois, le mont s'entr' ouvre, et dans d'étroits vallons sont nichées des cabanes de bûcherons; des feux y sont allumés pour la préparation d'un
LE BOSTMENDI.
repas sans doute assez maigre, la fumée bleue monte sur ce fond sombre des rochers et des feuillages. Le chemin, cependant, surplombe le torrent, il décrit d'effrayants détours à pic au-dessus d'une chute d'eau bruyante et profonde. Le cocher se retourne et
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nous fait des «ignés que nous ne comprenons point. Enfin le fracas s'apaise, et ce bon compagnon peut se faire entendre. Il avait hâte de nous apprendre que, l'année précédente, à cet endroit-là, le conducteur d'une voiture — en tout semblable à la nôtre — il précisait — l'avait culbutée dans le Gave. — Il y avait deux voyageurs, ajouta-t-il. Deux et lui ça fit trois morts. — Tout comme nous aujourd'hui, si vous nous versiez, lui dis-je en riant. — Mon Dieu, oui ! là, tout comme nous. — Merci, mon ami.
La gorge s'écarte, la vallée s'élargit. Au-devant nous un petit pic qui ne porte pas un nom basque: c'est Bimbalette. Le chemin s'élève sur des pentes si raides qu'assis au fond de la voiture nous voyons la croupe des chevaux en ligne verticale au-dessus de nos tètes. On nous avait juré à Tardets que le chemin était « carrossable». Il l'est à la condition que le carrosse monte de son côté et les touristes du leur sur leurs propres jambes. Mettre pied à terre est le meilleur parti à prendre, et nous le prenons. Ce sentier — ce n'est plus autre chose — est très ombreux; sur l'autre bord du Gave, les montagnes n'offrent guère que de maig'res tapis d'herbe rase, et le plus souvent la roche est nue. Pourtant, dans les plis verts, je découvre des habitations humaines. La neige, l'hiver, ne demeure point sur ces versants rapides. La chair de l'isard et du lièvre défraie la table; les peaux de renards fournissent de quoi y mettre le pain et le vin.
A l'est, voici les Cinq-Mont*: les cinq doigts de Roland ont l'air de nous menacer d'un effroyable soufflet. Nous ne sommes pas Sarrasins ; mais Dieu nous garde ! Dans la même direction, en inclinant vers le sud, un groupe de montagnes ferme l'horizon. C'est le massif de Sainte-Engrace, dominé par le pic d'Anie. On ne découvre que Larrau à l'ouest, le pic d'Orrhy et les monts d' Ahusquy au nord. Nous gravissons le flanc méridional de l'Arpune, d'où sort un Gave du même nom ; nous venons de le traverser à son confluent avec l'Olhadu, qui descend au pied d'un autre mont, ("est l'Arpune que nous allons remonter jusqu'à
Larrau, vrai village de montagne. Point de courrier, et, quoi qu'en disent les gens du pays, pas de chemin. — En débarquant à l'hôtellerie, j'y trouve des habitants de Pau en villégiature. Ceux-ci sont endurcis à la montagne; mais pour des Parisiens, c'est un lieu de plaisance que je ne saurais leur recommander honnêtement; il est très différent d'Enghien.
Larrau est juché sur une sorte de plateau, entre la forêt des pics. Toutes sortes de projets ont été conçus et même présentés au Conseil général du département pour mettre ce nid d'aigle en communication avec le monde ; mais voilà ! le climat à Larrau est intermittent. Après trois hivers sans frimas, les habitants ont cessé de considérer la nécessité d'un chemin, et ne réclament plus ; le quatrième hiver, ils demeurent trois mois sous la neige, car cette haute terrasse la retient; alors ils gémissent. Maisbast! les choses recommenceront d'aller comme elles vont depuis un siècle. Larrau n'a pas de chemin, c'est entendu ; Larrau n'en est pas moins un lieu de passage, puisque tout près est le « port », qui a le même nom que la bourgade — à moins qu'on n'y préfère le nom basque, — Marinalichona; — il n'a que quatre syllabes de plus. C'est là qu'on entre en Espagne. — La rue principale de Larrau est précisément encombrée par plus de cent mules que mènent vingt muletiers; — bêtes et gens, tous espagnols.
Il n'est pas aisé de se frayer la route à travers cette cohue de quadrupèdes et de bipèdes; cependant il le faut pour arriver à l'église. Un ruisseau traverse le village; sur le petit pont à franchir, voici un nouvel encombrement; tous les porcs de Larrau s'y seraient-ils donné rendez-vous? Ils sontpropres et souventcoquets, les villages basques, même à cette hauteur dans la montagne, et l'on n'y laisse pas moins vaguer les pourceaux. Chose horrible à dire ! on a été obligé cependant de prendre des précautions contre eux pour les morts. La faible barrière qui défend l'entrée du cimetière est précédée d'une grille posée à plat sur un fossé. Si la bête immonde approche, elle s'engage les pieds entre les barreaux; la
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voilà prise. Ne dites point que les petits enfants peuvent aussi bien s'y casser les jambes ! On n'a pas songé aux enfants.
Il est fort curieux ce cimetière ; la terre au-dessus des tombes y est relevée et disposée en éminences et en sillons, comme un champ de labour. Presque point de pierres funéraires ; à la tête de ces petits tumuli, les disques ou des croix de fer peintes en blanc. La visite de ce champ de repos si correct ne peut causer de tristesse qu'aux étrangers ; quant aux gens du village, ils y puisent de flatteuses espérances. Je lis les courtes inscriptions attachées aux croix, et qui donnent l'âge des défunts. — Mes amis, allons tous à Larrau, si nous voulons durer, ce qui parait à beaucoup plus précieux que de vivre.
Elles sont éloquentes, ces inscriptions des tombes : quatre octogénaires. Le plus jeune de ces respectables défunts au moment du grand, de son unique voyage peut-être, avait soixante et treize ans. Outre les sépultures de petits enfants presque mort-nés, je n'en découvre qu'une renfermant les restes d'un jeune homme. Il n'était point de Larrau : c'était le curé.
L'église est neuve et pourtant vieille. La paroisse de Larrau paraît remonter au xie siècle. Le premier édifice religieux ne fut qu'une chapelle, succursale apparemment de cette grande abbaye de Sauvelade dont j'ai déjà parlé. Les abbés de Sauvelade ont été seigneurs de toutce pays jusqu'à la Révolution. L'église du village fut agrandie au xvne siècle par l'abbé Boyer, ainsi qu'en fait foi une curieuse inscription gravée sur la muraille.
En 1854, l'église de Larrau a été restaur.ée sous la direction de M. l'abbé Onnaïnty, curé actuel de la paroisse. On n'a conservé de l'ancien édifice qu'une voûte assez belle, et l'on a ajouté au monument rajeuni deux élégantes chapelles latérales. Un joli clocher monté sur un porche a été construit en 1873. L'intérieur de l'église, bien que Larrau soit en pleine Soûle, n'offre point la disposition des sanctuaires basques. Pas de tribunes ; et dans la nef, une centaine de prie-Dieu rangés. Si l'on juge de la piété des
paroissiens par le curieux état d'usure où sont ces prie-Dieu, il faut quelle soit vive.
Du pied de l'église, la vue est fort belle. Le pic d'Anie, qui porte encore quelques neiges au mois d'août, se dresse au-dessus d'une chaîne aux croupes puissantes. Le mont Orrhy dépasse deux mille mètres. Nos yeux, fatigués d'un spectacle si vaste, reviennent comme naturellement le long du Gave, jusqu'à la ravine profonde que domine la terrasse du bourg. Sur la rive droite de l'Arpune, un joli village est assis au bord des eaux, tout paré de verdure fraîche, à l'ombre de rampes formidables. On le découvre sous un autre aspect du coude que forme le chemin à l'entrée de Larrau. Mon compagnon dessine; je tire de son étui ma lorgnette de voyage. A l'instant, une nuée de fillettes qui se tenaient curieusement posées au bord du chemin, comme des pies, prennent leur vol; et c'est pour s'abattre tout autour de moi, curieuses et bavardes comme les emplumées, leur image. — Elles sont une douzaine pour le moins; une seule parle français ; et ce n'est pas le bon. Je lui demande pourquoi elle nous regardait si attentivement tout à l'heure en tète de son escadron. Elle me répond : Je regarde toujours ceusses qui passent. — Bon ! lui dis-je; passe-t-il doncbeaucoup de monde?— Pas du monde comme vous. — Elle ne m'apprenait rien. Je savais déjà que les touristes à Larrau sont plus rares que les muletiers.
Pendant ce temps, une autre fillette vient effrontément poser sa main sur ma jumelle et me supplie en espagnol de la laisser voir dans ma lunette. Je la lui donne, elle la prend à l'envers, regarde par le petit bout et me la rend toute penaude. Il fallut lui apprendre à s'en servir; les autres, jalouses, essayaient de la lui arracher, se suspendant à ses bras; elle en portait ainsi toute un grappe, qui pépiait en basque, et cria bientôt à m'abasourdir. Je continuais pourtant d'interroger ma savante, celle qui baragouinait un français tout à fait digne de la banlieue parisienne. Elle me conta l'histoire de ses parents : son père était allé en
TARDETS ET LARRAU.
France, et il en avait ramené au pays une femme qui était morte. Pour clic, jamais elle n'en était sortie qu'aux dernières Pâques; le père alors l'avait conduite à Tardets. — Et lui, demandai-je,
descend-il souvent clans la vallée ? — Elle leva les épaules : Pas seulement une fois Tan. — Et les autres gens du pays? — Les autres non plus. — Je bornai là mon interrogatoire, qui causait
IARRA r.
une vive impatience à la petite commère. Elle voulait à son tour avoir la lorgnette.
Les gens de Larrau vivent sur leur cime comme des gens de mer sur le pont de leur navire. Nous nous en étions bien doutés en consultant nos cartes, et en choisissant pour centre d'excursion ce coin perdu de pays. Nous avions voulu voir la vraie vie de montagne.
C'est bien le tableau fidèle que nous en avons sous les yeux. La
OgO LES PYRENEES.
nuit vient, les brumes montent partout de ces vallons profonds que nous dominons de toutes parts. Sur un chemin qui suit le Saison à nos pieds et qui conduit, en amont du torrent, à des forges fondées au siècle dernier par l'abbé de Sauvelade, nous apercevons, comme un point noir mouvant d'abord, un homme à cheval, qui ne porte point le costume des montagnards. C'est le médecin. Il rentre à Tardets sous cette nuit tombante, car on n'a jamais vu en résidence à Larrau l'ombre môme d'un officier de santé. Il a plus de seize kilomètres encore à faire, dont la moitié dans les pleines ténèbres. — Ah! le beau dévouement! mais le rude métier !
Les personnes accoutumées à la montagne connaissent seules cette large paix des nuits, qu'on ne goûte que là. Vers le matin même, elle paraît un peu triste et vide à ceux qui ont, au contraire, l'habitude de la campagne proprement dite dans les plaines et dans les vallées, surtout au bord des rivières de pays plats. A cette hauteur, on n'entend guère dédiants d'oiseaux. — A l'aube, nous nous mettons en route; nous traversons des bois ; ils sont muets. Nous allons d'abord en pèlerinage à l'ermitage de Saint- Joseph et, dans trois heures, nous aurons atteint le port de Larrau. Il est bon de penser que nous allons rencontrer l'aide d'un Saint, car c'est bien Satan qui a fait ce chemin-là; il y a semé des escarpements diaboliques. Nous traversons des gorges noires, haletants de fatigue et de soif; la chaleur est insupportable. Le sentier monte en zigzag, formant des angles aigus, dont la pointe glisse terriblement à la descente. Enfin, de grands hêtres nous rafraîchissent un peu de leur ombre ; nous avons atteint le bois de Saint-Joseph. Un plateau le couronne; la chapelle y est assise. Elle est neuve, mais reconstruite sur les assises d'un édicule primitif qui datait de 1655, comme l'église de Larrau. Le restaurateur en est également le curé actuel de la paroisse, le savant et gracieusement hospitalier abbé Onnaïnty.
La chapelle de Saint-Joseph n'est -pas seulement lieu de pèle-
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rinage : c'est aussi trop souvent un lieu de refuge pour les muletiers espagnols que l'orage surprend, ou pour le voyageur qui n'a pas compté avec les difficultés du chemin et qui voit venir la nuit. Du plateau où nous sommes arrivés, la vue est d'une grande beauté, surtout au nord, dans la direction de Bostmendiette (ou Bostmendi), aux cinq cônes (les cinq doigts) et du côté d'Ahusquy.
Le temps est clair, et cela est d'un bon présage; nous reprenons notre ascension à travers de larges crevasses, qui peuvent bien mériter même le nom de ravines, et qui creusent le versant de l'Olhadu. Deux heures d'une marche assez monotone. Nous joignons le passage de Marinochinala, ou port de Larrau, à près de 1,400 mètres, au flanc du mont Orrhy.
Il dépasse 2,000 mètres, ce pic superbe; mais, à partir du col, l'ascension est presque moins rude ; elle ne demande guère qu'une heure et demie. Allais-je donc oublier de vous dire que l'épée de Roland a encore étincelé et tailladé par ici? C'est cette vaillante Durandal qui a ouvert le port de Larrau, c'est elle qui a creusé le sentier dans la montagne. Que Durandal soit bénie, pour nous avoir préparé le tableau que nous commençons d'apercevoir. Nous touchons au sommet du mont; nous embrassons un panorama immense; un soleil radieux éclaire devant nous l'horizon à l'ouest, jusqu'à une ligne argentée , au-dessus de laquelle des vapeurs s'élèvent. Nous revoyons la mer.
En descendant du pic — la descente est plus difficile que la montée — nous marchons clans cet éblouissement du plein midi qui noie sous sa nappe de feu les pics et la cime des forêts. Mais au pied de la chapelle nous prenons un long repos, et déjà les ombres s'allongent autour de nous et à nos pieds. Trois énormes massifs de bois enveloppent toute cette région : Iraty, Holçarté, Etchelu. La forêt d' Holçarté couronne un mont de ses sapins et de ses ifs noirs, et nous ne quitterons point Larrau sans être allés visiter la curiosité qu'elle doit nous offrir , car ce serait offenser nos hôtes. On n'est pas médiocrement lier à Larrau
des crevasses d'Holçarté et « du pont en l'air », comme ils disent.
La curiosité est, en effet, assez rare. Dans la forêt, au-dessus du confluent fies deux Gaves d'Olhadu et de FArpune, coulant à une profondeur de deux cents mètres environ, entre des parois de roches verticales, les industriels qui exploitent les sapins ont suspendu un pont fait de deux énormes câbles qui forment des rails. Là passent des chariots qui portent les ouvriers ou transportent les pièces de bois. Il est inutile de vous dire que le pont va flottant, ondulant au-dessus de l'abîme...
Peut-être voudriez-vous savoir si nous l'avons franchi?... Eh bien, non ! car tout ce que je viens de dire au présent, j'aurais dû le mettre au passé. Les travaux de l'exploitation sont arrêtés depuis un an, les chariots ne vont plus !...
C'est clans la forêt d'Holçarté que résidait naguère le Bassa- Jaon, le Seigneur Sauvage. « La taille du Bassa-Jaon est haute, sa force est prodigieuse, tout son corps est couvert d'un poil lisse qui ressemble à une chevelure; il marche debout comme l'homme, un bâton à la main, et surpasse les cerfs en agilité. Le voyageur qui précipite sa marche dans le vallon, le berger qui ramène son troupeau à l'approche de l'orage, s'entend-il appeler par son nom répété de colline en colline? c'est Bassa-Jaon. Des hurlements étranges viennent-ils se mêler au murmure des vents, aux gémissements sourds des bois, aux premiers éclats de la foudre? C'est encore Bassa-Jaon. Un noir fantôme, illuminé par l'éclair rapide, se dresse-t-il au milieu des sapins, ou bien s'accroupit-il sur quelque tronc vermoulu, en écartant les longs crins à travers lesquels brillent ses yeux? Bassa-Jaon. La marche d'un être invisible se fait-elle entendre derrière vous, son pas cadencé accompagne-t-il le bruit de vos pas? Toujours Bassa-Jaon. »
Il y a dans cette vaste région silvestre d'autres monstres qui n'ont point la face humaine, et qui sont moins chimériques que Bassa-Jaon : ce sont des ours et des loups. De grandes ehasses s'organisent chaque année; les chasseurs arrivent de tous les
TARDETS ET LARRAU. 2J83
points de la haute Soûle; le rendez-vous est à la forêt d'Iraty. La chasse est, d'ailleurs, un métier à Tardets et à Larrau; les chevreuils et les isards abondent dans les sapinières, surtout dans les hêtrées d'Etchelu.
Devant nous, tandis que nous redescendons vers Tardets, marche un de ces chasseurs; son expédition a été assez heureuse: il porte un isard sur ses épaules ; il ne le vendra guère que vingt ou trente francs : c'est une somme à la montagne, où la vie n'est pas chère. Nous l'invitons à monter dans notre carriole, et il nous raconte la légende du mont aux cinq doigts, — car c'est un ancien soldat, un zouave, qui parle le français et même l'arabe. Il nous jure que « la langue des Bédouins » dérive du basque. Je lui réponds gravement que toutes les langues viennent de l'Escuara, car il est bien connu que nos premiers parents le parlèrent dans le paradis terrestre. — Je n'inventais rien en disant cela; je ne faisais que répéter la thèse d'un écrivain national, l'abbé Ilharce.
Au moment où nous rentrons dans Tardets, les cloches sonnent un glas. On nous dit qu'une jeune fille est morte, consumée par le chagrin d'avoir perdu son fiancé. Je songe à une légende locale, mise en chanson, qui est devenue l'une des plus populaires du pays, sous ce titre : La Fiancée de Tardets. — Dans le manoir, sont deux jeunes filles-, que le poète nous montre sous l'emblème de deux citrons, et il faut avouer qu'à nos yeux de Français, l'emblème est étrange. Ces deux fruits d'or ont mûri, et l'un d'eux est promis à l'Espagnol Onriagaray; mais Santa Klara, c'est le nom de la jeune fille, aime un jeune Souletin, plus beau que le jour. Onriagaray vient chercher sa promise, qui répand des plaintes touchantes : « Père, vous rentrerez à la maison le cœur chargé, les yeux noyés de larmes, après avoir descendu votre fille dans la tombe (son père l'accompagne). Et vous, ma sœur, allez vers la fenêtre, et si c'est le vent du nord qui souffle, chargez-le de porter mes regrets au bien-aimé... » Le père ne s'attendrit point; cet Onriagaray est riche, et Santa Klara va partir, assise sur un
cheval « dont la selle est toute d'or ». — Mais, autour d'elle, les serviteurs, qui aiment tendrement leur jeune maîtresse, s'habillent de noir. . .
Avant de quitter la haute Soûle, nous allons faire une excursion rapide à Ahusquy, petite station d'eaux minérales en renom, surtout parmi les habitants du pays, qui leur attribuent des propriétés merveilleuses. Il y avait même autrefois dans ce hameau une fête nationale ; les Basques s'y rendaient en foule le 18 août. Ahusquy n'est vraiment qu'un hameau, où se voient quelques hôtelleries, presque point de maisons.
Seulement, il n'y a peut-être pas, dans toutes les Pyrénées, plus gracieux nid sauvage, mieux enveloppé de l'ombre des monts et de celle des bois. Ahusquy est situé à la même hauteur à peu près que Cauterets, à une altitude supérieure de plus de deux cents mètres à celle des Eaux-Chaudes et des Eaux-Bonnes, au-dessus du vallon de l'Aphourra, au milieu de pâturages et de sapinières immenses, en regard du pic des Escaliers et du Bostmendi. Les cinq doigts de Roland, ici, nous menacent de près. De la terrasse adossée à une montagne ronde, où le hameau est assis, nous passons deux heures à contempler le magnifique développement de la chaîne, la merveille dont on ne se lasse point. Au sud, c'est notre déjà vieille connaissance, le mont Orrhy, qui arrête nos yeux.
Un grand Béarnais qui passe vient troublerun peu mon plaisir. Il a le visage tout noir, ce qui est contraire aux habitudes de propreté de sa race, et me fait supposer qu'il est employé, un peu plus loin, aux forges de Mendive. Le robuste gaillard me dit d'un air narquois : Est-ce que vous êtes venu ici pour la fièvre?
C'est la fièvre qu'on guérit surtout à Ahusquy. Je ne me la sens point, mais...
Aurais-je, enfin, l'air de l'avoir ?
LE GAVE A X AV A r. RE X X.
La route de Mauléon à Navarrenx — trajet de vingt kilomètres environ — ne compte pas moins de trente-trois côtes. Je veux rendre témoignage en faveur de ces haridelles à sonnettes qui nous emportent. Hauts sur jambes, maigres comme Rossinante, leur arrière-cousine d'Espagne, ces chevaux béarnais n'en ont pas moins le diable au corps. Et quelle longueur d'haleine! Ils gravissent les pentes au grand trot, et l'on n'a pas besoin du fouet pour les stimuler. Ce n'est pas eux qui voudraient s'arrêter au faîte pour souffler; ils continuent le trot à la descente. Ces braves bêtes ont le pied admirablement sûr. Leur zèle, d'ailleurs,
L n'est pas récompensé, au contraire; nous ne leur en voudrions pas de nous mener moins vite.
Nous sommes sur un chaînon étroit qui court vers la grande chaîne; cette belle route se déroule en long ruban au-dessus de
la plaine, en regard des monts. La plaine est riche et gaie; des bouquets de bois viennent couper de leur verdure l'or des maïs et des chaumes. Des cours d'eau la traversent; de nombreux hameaux partout dispersés sur les mamelons, qui se soulèvent à gauche en ondulations régulières et douces, puis au bord des ruisseaux, au bord de la route, donnent beaucoup de vie au tableau. A droite, nous avons une superbe perspective, en courbe, des trois étages de montagne. C'est un gigantesque éventail.
D'abord une chaîne noire , puis la deuxième ligne et le pic d'Ossau formant la pointe de la corne; au-dessus, les plus hautes cimes, le Vignemale, dont nous distinguons très bien le glacier.
Ce couronnement de la grande chaîne pyrénéenne se détache même bien mieux que l'étage inférieur, sur un ciel d'orage, chargé de nuées menaçantes, ici couleur de lie de vin, là toutes noires. L'immense coiffure de neige des grands monts se détaille dans toute sa valeur, sur ce fond sombre qui la repousse; audessous, leurs effritements, leurs énormes brèches se dessinent sans qu'aucun relief en soit perdu. Malheureusement, là-bas — ou là-haut — Forage crève, et ce spectacle saisissant se noie dans une brume soudaine. Quant à nous , l'orage ne nous atteindra pas ; il glisse vers le sud, nous courons à l'est.
De la vallée du Saison, nous passons dans celle du Gave d'Oloron, — en traversant le Laussut , un de ses affluents. A Sus, un château ; il est moderne. Nous atteignons le Gave luimême, nous le franchissons sur un pont de cinq arches. Celle du milieu nous parait présenter une ouverture plus large à elle toute seule que les quatre autres; et naturellement le dos d'âne s'ensuit, l'antique dos d'âne, si pittoresque, mais bien fâcheux, après tout, par le verglas. Il est vrai que les frimas sont rares à Navarrenx.
Ce pont est l'ouvrage d'Henri d'Albret, dont on peut beaucoup médire. Prince à l'esprit étroit, aux vues courtes, à L'humeur dit-
ficile, incapable d'apprécier sa « clame et noble compagne » Marguerite, mais un assez bon capitaine, et un fier ingénieur,
vraiment, car c'est lui qui reconstruisit et fortifia Navarrenx , une merveille, un bijou, que Vauban — ne gâta point.
Je lis dans plusieurs guides que Vauban a remplacé par des ouvrages modernes les fortifications d'Henri d'Albret. C'est un mauvais propos contre ce grand homme; il ne les remplaça pas, ces remparts étonnants par l'harmonie et la perfection de leurs formes, il les accommoda aux besoins de la guerre moderne, mais il en respecta la décoration, et, par exemple, il ne toucha point aux portes. Ces échauguettes mignonnes qui flanquent les angles de la muraille sont d'Henri d'Albret, et aussi cette porte délicieuse, le bijou entre les bijoux, qui commande une route presque verticale, montant du Gave à la ville. Au xvne comme au xvie siècle, l'art militaire, c'était de l'art; et s'il en a été différemment aux temps qui suivirent, c'est parce que le métier d'ingénieur militaire est devenu précisément un métier, et qu'auparavant c'était une vocation.
Rappelez-vous comment Vauban sortit des rangs de cette foule obscure qui s'appelle une armée. Misérable cadet , élevé par la charité d'un curé de village, il s'engage dans un des bataillons que Conclé rassemblait contre Mazarin; son capitaine signale tout de suite ses connaissances en « dessin» et en «arpentage», et le fait travailler à des ouvrages qui devaient mettre en sérieuse défense la petite place de Clermont en Argonne, puis aux remparts de Sainte-Menehould. A l'instant, le bruit se répand dans les deux armées — -a la rebelle et la royale — que l'on avait découvert un jeune cadet pourvu de talents extraordinaires, et d'une « vocation déterminée pour les fortifications ». Mazarin en est averti; si bien que, peu après, Vauban, dans un engagement malheureux, étant tombé aux mains des soldats royaux, le cardinal se le fit amener. La situation du cadet n'était pas belle; car, enfin, il y avait un arrêt de mort prononcé contre Condé et ses ad-
hérents. Mazarin n'eut pas envie défaire pendre son prisonnier; il le garda, le ramena doucement au parti du Roi, ce qui n'était pas bien malaisé, car le hasard seul l'avait mis dans l'autre, le donna au chevalierdeClerville,leplus célèbre ingénieurde son temps, qui en fit son second.
Quelques années après , Vauban fait partie de la suite de Louis XIV à Saint-Jean-de-Luz (en 1660); on lui donne à remettre en état les places basques et navarraises — Saint-Jean-Pied-de- Port, devenue ville française par le nouveau traité ; Navarrenx , naguère la forteresse principale, la petite La Piochelle des protestants béarnais. — Vauban transforme Saint-Jean-Pied-de-Port et Navarrenx, mais ne les dépare point.
Il laisse au premier son caractère gothique, au second toute sa belle tournure d'un temps où l'on ne concevait pas un ouvrage d'architecture militaire ou civile qui ne fût pas un ouvrage de goût. Il se contente de couronner Saint-Jean-Pied-de-Port d'une citadelle moderne, et de revêtir de gazonnements contre l'artillerie nouvelle d'alors — qui maintenant nous fait sourire — lesbelles murailles de Navarrenx. Vauban, enfin, fut un grand homme et un grand ingénieur qui, en même temps que ses talents spéciaux, eut le goût et l'amour de la justice, qui laissa une œuvre immense de pierres et d'éloquentes œuvres écrites, qui éleva des revendications humanitaires, qui eut le cœur généreux, presque l'âme d'un apôtre, les yeux et la main d'un artiste.
Ces réflexions rapides — en manière de portrait — ne sont pas une satire. Seulement, entrant dans Navarrenx par cette porte adorable dont j'ai déjà parlé, je regarde mon compagnon et je lui dis: Que feraient les ingénieurs militaires d'à présent, s'ils avaient à transformer ceci? — Bon ! me répond-il; en doutez-vous? Ils commenceraient par mettre ce chef-d'œuvre-là par terre. — Et nous ajoutons en chœur : Heureusement, Navarrenx est une place de guerre déclassée !
Navarrenx, au moyen âge, dut participer de la prospérité corn-
LE GAVE DOLORON, NAYAKHENX.
mime à toutes les villes de ce pays qui se trouvaient sur la route du pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Lieu fort aussi, de tout temps, car il commandait la vallée du Gave. Les pèlerins n'y entraient point, ils demeuraient dans le bourg — c'est-à-dire le faubourg assis sur la même rive, au pied des murs ; ils recevaient l'hospitalité dans un monastère qu'Henri d'Albret racheta.