LA PORTE D'ESPAGNE
Je tournis ici la supposition la plus favorable à sa mémoire, car c'était un « prince de fer», bien capable de confisquer.
Il détruisit le bourg et les vieilles murailles, ne laissant subsister que la tour Herrère , en avant de la place. Depuis , un nouvel acquéreur du champ qui la portait, l'a rasée tout net; c'était une tour carrée, assez moderne, relativement aux ouvrages antérieurs, car elle ne datait que du XVe siècle. Henri d'Albret n'enveloppa pas seulement Navarrenx dune nouvelle ceinture, il reconstruisit certainement la ville elle-même sur un plan parfai-
tement régulier. Une large rue, toute droite, en est l'artère principale, que d'autres rues, assez larges également, viennent croiser en sens vertical. Cet Henri d'Albret était un prince correct.
Pas de dessin plus simple , et pas de petite ville au monde plus propre et mieux aérée. Les maisons appartiennent presque toutes à l'époque de la fondation; elles sont décorées de balcons de fer et construites en granit inaltérable, quelques-unes en pierres plus tendres, pourvues de revêtement de cailloux. De larges boulevards plantés d'arbres courent au-dessus des remparts— envahis eux-mêmes, en certaines de leurs parties, par ces beaux ombrages. On ne les abattra plus, Navarrenx ayant cessé d'être une place de guerre; ils croîtront en paix et en liberté, couronnant ces murailles romantiques. Dans une des échauguettes, j'ai vu jouer une troupe d'enfants; et ceux qui étaient là-haut en' invitaient d'autres, demeurés en bas, à monter avec eux dans la lanterne.
Je ne sais pourquoi, — l'échauguette devant mes yeux devient tout à coup une lanterne magique : l'histoire, c'est un théâtre de fantasmagories. — Par-dessus la tête des enfants, auprès du soldat de vigie, salade en tête, la poitrine couverte « du gardecœur » en cuir, bardé de lames de fer, je vois la figure grave et la mine composée de messire Bassillon, abbé laïque de Gabastou, et gouverneur de Navarrenx pour la reine Jeanne en 1569. Si ce titre « d'abbé laïque » vous étonne et vous fait sourire, c'est que vous n'en appréciez pas toutes les ressources et toutes les finesses. Il était commun en ce temps-là, dans le pays. L'abbé laïque était l'heureux privilégié qui, dans un canton, touchait, empochait les dîmes, et présentait les candidats aux cures, lesquels auraient le presbytère tout sec et un peu de casuelpour mal vivre. La dîme, la grasse dîme appartenait au seigneur. Bassillon s'était fait huguenot, croyant bien que la religion nouvelle ne changerait rien au train et surtout au rendement des choses; il fut un peu trompé. Vous ne voudriez pas le plaindre.
Donc, je vois messire Bassillon dans l'échauguette ; il vienl s'assurer de l'état de la muraille. Heureusement, elle était neuve. Henri d'Albret avait joliment travaillé, sans le savoir, pour sa fille Jeanne. S'il n'avait édifié cette forte place de Navarrenx, où les défenseurs du culte réformé trouvaient alors leur dernier refuge, le calvinisme aurait été entièrement rejeté hors du Béarn. Le centre et l'âme en étaient ici, et ce fut Navarrenx qui le sauva, en résistant héroïquement à Terride qui l'assiégeait. Messire Bassillon, (railleurs, n'était pas le maître de la place en ce moment ; il devait s'incliner devant le comte d'Arros, qui s'y était jeté avec les capitaines Casabant, La Motte, Moret, Barselay, Cortade. J'ai déjà raconté comment ces vaillants donnèrent à Montgommery le temps d'arriver à leur secours. Navarrenx avait dû beaucoup souffrir, et sa ceinture neuve fut certainement endommagée, puisque Terride avait vingt canons. On la répara. La belle petite place eut beaucoup de gloire, et probablement assez de profit. La reine Jeanne, rentrée en ses Etats, proscrivit le culte romain dans le Béarn et confisqua les biens du clergé. Il est à croire que messire Bassillon y trouva son compte — et qu'il eut les maisons presbytérales et les champs qui en dépendaient, au lieu des dîmes; — au lieu du revenu, le fonds.
Cinquante ans après, c'est Louis XIII qui règne. Il a dix-neuf ans et il est aux mains du connétable de Luynes, mais c'est Richelieu, déjà ministre sous le favori, qui est l'âme du gouvernement. Quant au connétable , il s'enrichit et s'amuse. Cependant la guerre religieuse paraît se réveiller dans le royaume. Ce n'est qu'une apparence : il ne s'agit plus de la lutte d'une religion nouvelle et d'un peuple qui n'en veut point, comme au siècle précédent; c'est maintenant la révolte d'un parti contre l'autorité royale. Le foyer de la sédition est dans la Gascogne et le Béarn. Luynes vient assiéger Montauban, et bientôt est obligé de lever honteusement le siège mal conduit ; il veut continuer la campagne, mais il meurt d'une lièvre maligne. Pendant ce temps, le roi lui-
même marchait en Béarn. Il arrive à Navarrenx, et c'est là que fut rédigé l'Edit de Réunion. Le Béarn, qui gardait encore sa constitution indépendante, ne va plus être qu'un des trente-deux grands gouvernements de France. Le culte catholique y est rétabli, l'Eglise romaine remise en possession de ses biens ; et pour dédommager les ministres protestants qui avaient été pourvus des anciens bénéfices, on leur assigne des pensions sur le trésor royal. — Quant aux simples gentilshommes qui avaient eu leur part de ces dépouilles, on les leur reprit, tout uniment.
Navarrenx a donc logé la Cour d'un roi de Fiance, V arrièrepetit-fils de cet Henri d'Albret qui avait construit la ville. Richelieu, qui accompagnait le roi, a promené par ces rues « tirées au cordeau » sa robe qui n'était encore que violette. Ce n'étaient pas ces terribles plis rouges qui, plus tard, semèrent autour d'eux le frissonnement de la peur, avec la résolution d'obéissance. Navarrenx a vu les grands chapeaux empanachée des seigneurs et les grandes rapières des capitaines. Le spectacle ne l'étonna point ; de tout temps, la belle petite place avait été remplie de soldats et de seigneurs.
J'ai dit que nous étions ici sur la frontière du pays souletin. Il y avait même eu jadis un accord entre le vicomte de Béarn et le vicomte de la Soûle, qui tous deux promettaient de « représenter à Navarrenx les criminels des deux seigneuries ». Là, une justice mixte , composée des délégués des deux vicomtes , les faisait pendre.
Suivant toujours cette ligne qui borde le pays basque , nous allons visiter Sauveterre et Salies. Ces deux curieuses villettes ont entre elles ceci de commun, qu'elles sont situées toutes deux entre le Gave d'Oloron et le Gave de Pau. Salies est encore dans le pays-lisière. Sa population était naguère presque entièrement basque. Je dis qu'elle l'était, parce qu'avant d'y arriver, je sais déjà que Salies a perdu par l'émigration plus de la moitié de ses habitants.
le gave d'oloron, navarrenx. 293
« Je devrais partir joyeux, dit un chant basque. — Mais quelle tristesse s'allume au tond de moi? Mon cœur, mon cœur, comment seras-tu consolé?
« Naître dans le beau pays basque et peut-être mourir dans les Amériques, quel sort méchant!... Je dois pourtant m'y endurcir. Mon cœur, mon cœur, comment seras-tu consolé? »
Pour aller de Navarrenx à Salies et Sauveterre, les chemins ne manquent point. Nous aurions aimé à passer par Lagor, que nous avions vu dans un précédent voyage. Si vous avez, comme moi, le goût des landes couvertes d'ajoncs et de bruyères , avec la couleur âpre et chaude que les grands espaces déserts et sauvages revêtent en ce pays, allez à Lagor. Le soin de prendre nos lettres au bureau de poste nous ramène de Navarrenx à Orthez. Trajet assez court de vingt-quatre kilomètres, que nous ferons en voiture. A droite de la route, on reconnaît sans peine les vestiges d'un ancien camp : ne vous méprenez pas à l'épithète, il ne s'agit pas des Romains. Ce camp pourrait bien avoir été celui qui servit aux troupes d'Henri d'Albret, peut-être à la petite armée de Louis XIII. La route suit un petit cours d'eau, le Laas; des maisons de plaisance la bordent, vieilles maisons très rustiques, et nous traversons de nombreux hameaux. Notre conducteur a reçu l'ordre de presser ses chevaux, car nous voulons joindre Orthez avant que monsieur le receveur de la poste n'ait fermé ses guichets.
A mesure que nous avançons , la petite vallée du Laas se montre plus boisée; des bouquets de haute futaie couronnent aussi les collines. Nous traversons l'emplacement d'une ancienne forêt si vaste qu'elle en prit, en latin, le nom parlant de Sylva Lata. Dans le langage populaire, c'était tout simplement le Faget, le lieu des hêtres. La forêt enveloppait les domaines de la puissante abbaye de Sauvelade. Au seuil du village, nous mettons pied à terre pour visiter l'église, édifice roman du commencement du xiie siècle, puis, en sortant de Sauvelade, nous rencon-
trons le confluent du Laas avec le Lâa. Un peu plus haut, court le Lalaas. Un vieux château entouré de grands ombrages élève au-dessus des hautes branches ses pignons tremblants.
La ville est proche. Nous sommes au bourg de Magret, et mon compagnon m'attend, assis au bord du chemin qui s'embranche avec celui de Sauveterre, tandis que j'entre dans Orthez et que j'en sors à nouveau, toujours trottant. A la vérité, j'ai tort de m'appliquer ce participe-là; ce sont les chevaux qui trottent.
Jolie petite route que celle de Sauveterre, et très carrossable pour un ruban si étroit, qui va ondulant au gré d'un sol accidenté. Adroite, nous découvrons Orthez; de ce côté, la ville même présente un tableau très coquet. Elle monte en étages; des masures et des villas, des toits moussus et écrasés, des murailles blanches et des feuillages grimpent au coteau qui domine le vieux donjon. Le peuple et le bourgeois plongent à présent dans l'aire du seigneur : c'est le mouvement des temps; et il y a eu bien des temps et beaucoup de mouvements depuis ce Gaston Phœbus, le grand comte dont nous allons voir le dernier refuge à l'abbaye de l'hôpital d'Orion. Bientôt, un rideau de collines nous cache Orthez; nous cheminons tantôt sous de beaux ombrages, suc un plateau très riche, tantôt entre des mamelons entièrement habillés de fougères. Au-dessus, nos yeux peuvent suivre, sans la perdre un moment, la ligne bleue des monts.
Au fond d'un vallon très étroit, couché à l'ombre, et comme sous le moutonnement de plusieurs coteaux boisés, voici l'hôpital d'Orion. J'ai dit que c'était une abbaye; j'ai eu tort : ce fut une commanderie, avec la maison hospitalière qu'elle entretenait. Point d'autres restes que la chapelle du temps, toute croulante : une petite nef, avec deux bas-côtés très étroits, chacun ayant leur abside accolée au chœur. De longues fenêtres à lancettes l'éclairent Hun joui' blafard, sauf du côté de l'occident, où le soleil, qui décline, (ait glisser une flèche lumineuse. Les voûtes, soutenues par de lourds piliers présentant des chapiteaux à crochet,
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sont dans un état lamentable de mutilation. Voilà tout ce qui subsiste du lieu choisi par Gaston Phœbus pour mettre — comme on devait dire plus tard à la cour de Louis XIV, ou comme disait, du moins, Saint-Simon, — « un intervalle entre la vie et la mort ».
C'est bien un lieu de paix profonde et de recueillement infini. De son logis, dans cette commanderie contiguë à l'église, le brillant seigneur, qui avait été plus même qu'un seigneur, qui avait été un grand prince, — ne voyait que la ramure noire des bois montant aux flancs des coteaux; il s'était mis volontairement au fond de cette prison mouvante, et n'avait au-dessus de ses yeux qu'un coin du ciel. C'est là que ses repentirs allaient tout droit, s'il en avait. Il pouvait bien en avoir, car, à côté de grandes actions, il en avait commis de troubles et de violentes. Le dégoût du pouvoir et de la vie était venu par l'abus que ses passions en avaient fait. Surtout il ne se pardonnait point le cruel traitement que sa méfiance avait infligé à son propre fils, et désormais, vieux avant l'âge, car il n'avait pas cinquante ans, il attendait l'heure. Le plus amer, c'était que ce fils, longtemps enfermé dans un cachot, accusé d'avoir voulu empoisonner son père, ne pouvait être moins impatient de sa délivrance. Les jours n'étaient plus où, dans un de ses châteaux — Mazères en son comté de Foix — le comte recevait le roi Charles VI. — L'année suivante, ce puissant roi de France ne devait plus être que Charles le Fol, et Gaston, son hôte, se débattait contre les blessures de la conscience, quelquefois aussi cruelles que celles de la raison.
Quant à nous, voyageurs chétifs, que le remords ne déchire point, qui n'avons jamais commis de forfaits célèbres — peut-être parce que nous n'avons jamais eu le pouvoir qui en donne l'occasion et en allume la tentation — nous n'avons plus aucune raison de demeurer au fond de cet entonnoir.
C'est le mot. Aucun autre ne serait exact. Nous avons aisément glissé à la descente sur ces parois verticales, il faut les remonter pour regagner notre carrosse à sonnettes. Et nous éprouvons,
comme Gaston Phœbus, que le retour des choses d'ici-bas est rude. — La route, que nous avons rejointe enfin , va montant encore, montant toujours. En revanche, le soleil baisse, décidément. A Burgaronne, nous embrassons toute la vallée du Gave d'Oloron, qui est ici très large. Les lueurs du couchant l' éclairent obliquement, de longues traînées brillantes courent sur les prairies et sur l'eau, les toits des villages étincèlent. Le paysage est joli. — Seulement joli. Presque pas de reliefs montagneux; un cadre agreste, c'est tout. La route enirc dans Sauveterre, et nous devenons inquiets.
Nous savons que la ville contient les plus belles ruines peut-être de la province, et nous ne les voyons pas. Cependant, nous avons traversé toute la ville; nous sommes arrivés au point d'intersection de cette route avec celle de Salies à Saint-Palais. La voiture s'arrête devant une hôtellerie; le conducteur nous dit qu'elle est excellente. Nous dînons, et le conducteur n'a pas menti.
Mais ces ruines ?