‹ Le pays basque et la Basse-NavarreChapitre 47 sur 75 · SAUVETERRE, SALIES · texte numérisé non relu

SAUVETERRE, SALIES

Le roi de France Philippe III, fils de saint Louis, a été nommé le Hardi, et n'a rien laissé de retentissant q ue son nom. Il occupa le trône quinze ans; mais son règne est bien obscur. L'unique historien du temps, un religieux de l'abbaye de Saint-Denis, sévère pourtant envers son roi, lui reproche d'avoir été plus illettré qu'un sergent d'armes, et le loue, en revanche, « de n'avoir pas été adonné aux actions du monde ». Il faut se méfier de ce chroniqueur-là, puisque nous trouvons Philippe le Hardi dans nos Pyrénées, situées assez loin de son palais de la Cité de Paris.

C'était bien « une action du monde » que de mener une armée en Espagne.

Deux armées françaises traversèrent même le Béarn et le Bas- Navarrais : L'une, sous les ordres du comte Robert d'Artois, oncle de Philippe , envahit l'autre Navarre et s'enrichit au pillage de Pampelune ; la deuxième, commandée par le roi lui-même, veut soumettre d'abord les Béarnais et les Basques, et met le siège devant Sauveterre. C'est en 1275; la cause de l'expédition est la mort d'Alphonse X de Castille, qui laissait un fils, Sanche le Brave, et deux petits-fils, les infants de la Cerda, représentant leur père qui avait été l'aîné. Les Corlès ont élu Sanche. Philippe de France vient pour appuyer les droits des infants, dont la mère, fille de saint Louis, était sa sœur. En passant, il cherche à établir les siens sur ce pays pyrénéen qui relevait plus d'Aragon que de France. — Eh bien! Philippe III échoua devant Sauveterre.

Nous avions donc grand tort, hier soir, de craindre qu'il n'y eût pas ici de ruines. Une petite ville qui a pu arrêter un roi de France et une grande armée doit avoir encore, même après six siècles, des restes de ruines, à moins qu'ils n'aient été rasés. — Vraiment oui, il y a des murs à Sauveterre, et d'immenses. Les voilà ; seulement la nuit et la disposition des rues que nous traversions nous les avaient cachés. Sauveterre est assis sur un plateau de roches qui dominent le Gave au sud ; et c'est sur le versant de ce plateau que le donjon est situé.

Le matin, nous nous rendons à l'église. Le portail à plein cintre, assez habilement restauré, nous arrête tout d'abord. Beaucoup de bas-reliefs mutilés n'ont pu être rétablis ; l'ensemble est pourtant d'une grande beauté. Elle est du xme siècle, cette église, et sa tour carrée est infiniment curieuse, avec ses fenêtres romanes géminées. L'intérieur a été l'objet également d'une restauration très récente. Les trois nefs sont entièrement peintes, comme à Bayonne. Dans la cathédrale de Bayonne, les couleurs

sont criardes et crues; dans l'église de Sauveterre, elles sont fades.

Un enterrement va sortir du saint lieu, et nous reculons devant le cortège. J'aurais volontiers béni, dans tous les cas, ce mort qui s'en va et que je ne connaissais point ; mais j'y suis d'autant mieux disposé en ce moment, qu'il devient pour nous l'occasion d'une belle surprise. Cédant toujours le pas, nous allons jusqu'au bout de la place, qui n'est qu'une sorte de plateforme pratiquée sur un roc, au-dessus du Gave. C'est là qu'un merveilleux tableau nous attend.

A nos pieds, le Gave court à une profondeur de plus de cinquantemètres, sous une grande saulaie grise et chevelue ; il décrit un demi-cercle autour des coteaux. A droite, à la pointe de cet amphithéâtre naturel, voici le donjon de Sauveterre; au-dessus et sur le versant dont j'ai parlé, un prodigieux développement de murailles et de débris de toute sorte, qui grimpent aux roches ; plus loin et plus haut, une autre construction du plus pur aspect gothique. — Je le disais bien, c'est une surprise, et même qui tient de la magie.

Le donjon est de briques. Les quatre murs seulement en subsistent ; mais quels murs! de la base au faite, tapissés des plus énormes lierres que j'aie vus. Cependant, comme la nature sera toujours le premier des grands artistes décorateurs, ce lourd manteau de verdure sombre n'a pas étendu ses plis sur la partie orientale ; la brique pâlie par le temps demeure toute nue, et c'est un effet de contraste d'une vigueur saisissante.

En y regardant de plus près, on s'aperçoit que ce donjon pourrait bien être plus jeune que le reste du colossal édifice; il l'est certainement plus que le vieux château perché au sommet, et qui remonte à la même époque au moins que l'église. Entre ces deux ouvrages principaux, c'est un mariage inouï de pierres et de feuillages. De vieux logis éventrés; de l'ouverture béante s'élancent des arbres de soixante pieds de hauteur. De vieilles terrasses ébréchées portant tout un taillis en corbeille. De grosses

tours vêtues de lierre comme le donjon. Et tout cela s'arrange avec tant d'harmonie que l'ensemble se dessine et se profile en une grande masse compacte, comme au temps où le château de Montréal, le plus puissant de la province, était encore en état de défense, les vigies aux tours du guet, les archers bandant leurs arcs sur les remparts. L'illusion est frappante. Mais de tous ces débris superbes, le plus étonnant et le plus gothique, en avant, à l'ouest, c'est le pont sur le Gave, commandé par une petite tour carrée, de la plus fière mine. — J'ajoute que la méprise à laquelle se sont abandonnés jusqu'à présent les voyageurs qui ont décrit Sauveterre est plaisante. — Tous ont parlé d'un vieux pont détruit dont il ne reste plus qu'une culée.

On chercherait en vain clans le lit du Gave les débris des autres culées, car c'est ici un ouvrage militaire, ou plutôt féodal ; ce n'a jamais été un pont construit ni conçu pour traverser le torrent. Regardez-le bien, le dessin en est sous vos yeux. Une seule arche portant un tablier très étroit s'avance sur l'eau ; derrière, se dresse cette tour qui peut servir de défense, mais qui est surtout une barrière, un poste de péage. — La rivière est à moi, dit le seigneur; vous passerez, mais vous paierez. — Et dans la tour, aux meurtrières est l'arbalétrier, qui répète au besoin, avec des arguments irrésistibles d'obéissance, le commandement du seigneur. Plus tard, l'arbalète est remplacée par l'arquebuse, dont le langage n'a peut-être que plus d'éloquence. A la tête du pont se tient le sergent. C'est entre ses mains que le droit sera payé. La rivière est au châtelain ; cette tour est le signe de la possession seigneuriale. De crainte que le marchand ou le voyageur ne se dérobent, et qu'une barque légère ne passe en dépit des traits qui sifflent, des chaînes sont tendues. Si ce n'est à cela que servait une masse de pierres disposée en avant du pont, on n'en devine point l'usage. — Mais ces tentatives de rébellion devaient être assez rares; le Gave s'est fait ici un chemin dans les roches. Le passage est étroit, le poste était bien gardé.

J'avoue que cette sorte d'ouvrage est rare, très rare; et des auteurs attentifs ont bien pu s'y tromper. Curieux de le voir de plus près, nous descendons vers le Gave, à travers l'enchevêtrement des broussailles et des ruines. Le torrent roule sur un lit formé de nappes de sable blanc, plus loin de galets; des roches en émergent, surtout aux approches de l'autre bord. L'eau s'y brise et, refoulée par le choc, passe presque tout entière sous le pont. Là, elle est profonde: c'est le chemin des barques, il n'y en a point d'autre. Parbleu ! il fallait payer.

L'endroit est frais et charmant. Pour y semer la colère et la crainte, la main des hommes était nécessaire. En amont, le Gave descend tout droit entre des ombrages si vigoureux, que d'une rive à l'autre les branches parfois ont l'air de se rejoindre. Les barques cheminent sous un long berceau; mais, du pont, la vigie les voyait arriver d'une grande distance ; pas un coude qui les cachât. Ceux qui les montaient apercevaient de même les profils énormes de la forteresse sous ce couvert tremblant. En aval, l'ombre cesse, les arbres deviennent plus rares. Cependant ils auraient été bien nécessaires pour rafraîchir la tête du marinier ou du marchand béarnais qui venait d'acquitter le tribut. Les têtes ici ont toujours été vives, et le Béarnais s'échauffe pour bien moins que pour le dépit d'avoir vidé sa sacoche.

Il y a des gens — je suis de ceux-là — qui ne se fatiguent pas aisément de regarder clans le passé, quand ils en trouvent les tableaux sur leur route. J'aurais bien terminé la journée, assis au-dessous de ces buissons, au bord du Gave, les yeux sur l'eau claire et rapide qui s'engouffre sous l'arche du pont féodal. Mon compagnon me fait observer qu'il y a certainement une autre vue à embrasser de l'amphithéâtre de ruines, et je me lève, docile et assez dispos. Je vous fais grâce des sentiers de chèvres que nous suivons pour gagner les derrières du vieux château, en remontant vers la ville, jusqu'à une petite rue, nécessairement un peu moins sauvage, puisque c'est une rue. — De plus, c'est une

trouvaille. Nous voilà de nouveau en plein moyen âge. Nous passons sous une vieille porte fortifiée. Elle est du xive siècle, elle a ses tourelles et ses barbacanes; elle est accolée à une grosse tour. Le système de défense embrassait toute la ville; c'était décidément une puissante seigneurie que Sauveterre.

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