AUVETERRE. LE GRAND DONJON
Mais ce ne fut jamais une seigneurie indépendante; les princes de la maison de Béarn, de tout temps, y ont directement commandé. D'abord, ils paraissent y avoir ouvert un lieu d'asile ; le nom de la ville l'indique, et les chroniqueurs nous disent quelle eut des « sauvetés anciennes ». En 1265, elle est debout dans son énorme et forte ceinture. Sauveterre est le chef-lieu d'une des trois vigueries de cette partie du comté ; les deux autres sont Navarrenxet Oloron. La ville est très qualifiée; son curé a le titre de Caperaa, major, prêtre majeur. Un bailli de robe y tient son prétoire à côté du viguier. Lieu de justice.
Jusqu'au xve siècle, les vicomtes ajoutent sans cesse à ses remparts. En 1523, le prince d'Orange, menant une armée de Charles- Quint, ravageant tout sur son passage, brûle Hastingues, emporte Bidache, et vient assiéger Sauveterre, défendue par le baron de Miossens. Le général espagnol avait une forte artillerie; il ouvrit la brèche aux murs de la place, qui avaient déjà beaucoup souffert, et donna l'assaut. De cette époque date la ruine que nous avons sous les yeux. Henri d'Albret voulut la relever; le temps et l'argent lui manquèrent : il avait tout mis dans Navarrenx.
Nous avons passé sous la vieille porte; de ruelles en ruelles, par des escaliers curieux et tremblants, en nous laissant glisser sur des pentes quasi-verticales entre des débris de murs, et descendant pour remonter , montant pour redescendre , nous gagnons le pied du château en aval du pont. De là, le décor est sûrement l'un des plus beaux qui se puisse voir en pays de France, surtout quand le soir arrive. Nous le contemplons en ce moment sous le plein soleil; mais nous y sommes revenus à l'heure du couchant. A gauche, le château avec ses vastes toits pyramidaux, ses pignons, ses tourelles, ses bouquets d'arbres parasites, sa gigantesque robe de lierre, ses morceaux de jardins, ses débris de terrasses, forme l'une des pointes et la courbe du croissant; à l'autre pointe se dresse le donjon et s'envole le clocher de l'église. Le pont, au premier plan, se découpe en vigueur sur le fond lumineux.
Tout cet ensemble est encore si puissant et si vivant, les débris que l'on retrouve partout, les murs d'enceinte, par exemple, de la petite place de guerre, et à l'intérieur de la ville, de tous côtés, des bâtiments, la plupart du xme siècle, sont si bien conservés dans certaines de leurs parties, et tout cela offre un si frappant intérêt pour l'art et pour l'histoire, qu'une pensée vient à mon compagnon. Le voilà embarqué dans des raisonnements irréfutables, et, pour conclure, il me démontre que, vraiment, il serait digne d'un grand Etat comme le nôtre de reconstituer Sauveterre. — Je
lui réponds gravement : Nous sommes en un temps où l'Etat rase et n'édifie point, et comme cette préférence stupide date de loin, on aura bientôt tant rasé que rien ne subsistera plus. — Il baisse la tête; la passion des vieux murs lui donnerait bien envie de me contredire ; — mais c'est un homme de bonne foi.
On rasera Sauveterre quelque jour ; ce n'aura pas été assez de le laisser crouler. C'est sur cette assurance lamentable que nous le quittons. Au bas de la ville, nous avions déjà rencontré souvent un ouvrage moderne, et n'avions point pris le loisir de l'examiner: c'est un fort beau pont sur le Gave; il ouvre la route de Saint- Palais. Elle nous paraît si engageante, cette route, que nous y perdrons encore un jour. A deux kilomètres, nous franchissons un Gave , qu'on pourrait appeler un Gavelet , comme on dit les Nivelles, des petites Nivee, dans le pays de l'ouest. C'est un affluent du Saison. Un peu plus loin, après avoir gravi un chaînon boisé qui sépare deux vallées, nous traversons le Saison luimême, un peu avant son confluent avec notre Gave d'Oloron. Le torrent, que nous avons vu si orageux entre Mauléon et Tardets, ne demanderait ici qu'à être plus paisible; mais il trouve son lit hérissé, ce n'est pas sa faute.
Il coule entre de grandes lames de schiste grisâtre, qui coupent le fil rapide de ses eaux ; il bondit, il écume, il gronde. Sur chacune de ses rives, un village est assis. Du côté de Sauveterre, c'est une commune béarnaise; du côté de Saint-Palais, c'est une commune basque. Nous touchons ici le point de limite le mieux tranché peut-être qu'il y ait dans tout le pays, entre le territoire des deux races.
La route nous conduirait donc à Saint-Palais; mais nous ne la poursuivons pas plus loin; nous revenons sur nos pas. Le soir, nous serons à Salies.
Tous les guides et tous les auteurs s'accordent à dire que Salies est une ville ancienne. Je le crois bien ! — Suivant la légende, elle doit sa fondation et son nom à une source abondante d'eau salée,
qu'un sanglier fît découvrir au ve siècle de notre ère. Le quadrupède s'était mis en traitement de lui-même, sans ordonnance de médecin; on le surprit faisant sa cure, et les hommes en profitèrent. S'ils avaient observé plus tôt l'instinct des sangliers, quelque proconsul romain affaibli aurait retrouvé la santé à ces sources miraculeuses , tandis que le premier visiteur illustre qu'on y connaisse est un duc de Gascogne. Et ce n'est pas étonnant! l'histoire du sanglier suffisait à faire toucher du doigt la Gascogne en cette affaire.
En l'an 1000, Salies est aux ducs souverains d'Aquitaine, qui, vers la fin du xic siècle, le cèdent à Centulle IV, vicomte deBéarn. Le présent n'était pas riche; le suzerain donnait à son noble vassal une manière de république qui , en réalité , n'appartenait qu'à elle-même. Les gens de Salies s'étaient organisés en corporations, sous le nom de Bézies, ou voisins, pour exploiter à frais et profits communs la source déjà célèbre. Cinq ou six siècles durant, l'association ne fut qu'une grande nourricière de querelles. En 1587, un règlement royal mit enfin les intéressés d'accord. Les revenus de la fontaine furent désormais équitablement et régulièrement distribués entre les « part prenants ». Le roi de Navarre alors, et bientôt de France, était Henri IV ; les habitants de Salies se trouvèrent au premier rang de ses sujets, qui lui durent la « poule au pot ».
L'organisation édictée en 1587 est encore en vigueur. Quarante notables sont élus tous les cinq ans, en réunion générale, par tous les « part prenants », et, à leur tour, élisent quarante administrateurs. Les veuves, les filles majeures et les femmes mariées elles-mêmes, participant au profit, ont place à l'honneur et sont électrices. La question du « droit des femmes » est tranchée à Salies.
La ville des baigneurs est toute neuve ; la ville des indigènes a
conservé sa physionomie ancienne. La prospérité y étant arrivée
au xvie siècle, nombre de maisons datent de cette époque. Elles
sont assez pittoresques avec leurs galeries de bois; mais il y en avait naguère de désertes. J'ai dit que l'émigration a été considérable à Salies, depuis vingt ans. C'est que, si l'exploitation médicale des sources y a créé une industrie étrangère, l'industrie locale, c'est-à-dire la salure des porcs parlant par respect ! comme disent les paysans du centre et de l'ouest de la France), y a été profondément atteinte par la découverte et la concurrence des salines de Dax. Les hôteliers s'enrichissent, et leur fortune est même d'autant plus sûre, que les sources sont reconnues à cette heure comme les plus riches de toute l'Europe en éléments salins. Aussi, les malades y arrivent en foule. Le métier de Logeur devient aussi lucratif qu'il peut l'être à Cauterets ou à Luchon ; l'aisance a reparu. Salies est en pleine transformation; de grandes hôtelleries s'y sont élevées, on y construit même des villas. La végétation y est assez riche, et l'on a aisément aménagé un parc. Le chemin de fer de Puyôo à Saint-Palais va s'ouvrir. La colonie, déjà très nombreuse, est surtout intéressante par la présence d'une foule de pauvres enfants et de jeunes filles, à la pâleur maladive. Le sel chasse la lymphe et enrichit le sang. Ces enfants et ces fillettes se guérissent; les parents s'amusent. Il y a des flonflons d'orchestre, le soir, clans ce vieux Salies, dont les échos, autrefois, ne répétaient que les sons de la cloche municipale appelant les « part prenants » à la délibération commune. J'ai entendu les flonflons, j'aurais préféré la cloche.
Salies est pays de vignobles. Les coteaux qui l'entourent portent des pampres sur leurs flancs et des taillis à leur faite. On nous recommande l'excursion de la Pêne de Mû. Elle est curieuse. La Pêne (Pena, cime rocheuse en forme de cône, la pointe d'une pyramide porte les traces fort reconnaissables d'un camp romain et d'un bourg fortifié au moyen âge. Là, était vraiment une villette détruite, qui s'appelait, au XIe .siècle, le Mur. Jean de Béarn, sénéchal du comté, en était seigneur en 1 184 ; il prit part au complol dont un seigneur de Gramoni était l'âme, et qui avait pour objet
l'enlèvement de la jeune reine Catherine de Navarre, et l'empêchement à son mariage avec Jean d'Albret. Les conjurés furent vaincus, Jean de Béarn ruiné, son donjon et sa ville rasés. De la Pêne de Mû, la vue est fort belle. Le Gave de Pau — nous y sommes revenus — coule au pied d'une muraille de roches déchi-
i s i RU E A BAC v ET i: K KK.
rées. A l'ouest, on découvre le cours de la Bidouze, et noyées clans la double brume qui s'élève de la plaine marécageuse traversée par la rivière indolente — et qui accourt de l'Océan — les deux grandes ruines de Guiche et de Bidache.
Un peu plus loin, dans la même direction, voici la grosse tour carrée de la Bastide Villefranche, qui s'appelait autrefois la Bastide de Béarn. C'est qu'en effet le château avait été construit
vers 1330 par Gaston II de Foix, père de Gaston Phœbus;ce devait être laforte boucle d'une ceinture de murailles que le comte voulait opposer aux incursions perpétuelles des Basques. — Enfin, à deux lieues environ de Salies, au sud, sur le Gave d'Oloron, nous retrouverons Sordes et son abbaye.
Mais nous devons rentrer à Salies, d'où nous avons résolu de joindre Oloron. Seulement, ce perpétuel souci des lettres attendues m'oblige à repasser par Sauveterre et Orthez, pour retourner à Navarrenx. C'est une route à faire de nuit, pour ne point perdre de temps.
J'ai compté sur une grasse matinée pour me récréer un peu après ce long cahotement par les routes montueuses — et voilà bien le cas de dire que je comptais sans mes hôtes. Un grand bruit, le piétinement, le brouhaha des foules me réveille dès l'aube; des bêlements et des mugissements s"y mêlent. J'ouvre la croisée de ma chambre, à l'auberge où je suis descendu. La grande rue toute droite de Navarrenx est pleine d'un peuple tout entier, peuple bigarré : Basques en blouse courte, alertes, agissant, se dépensant en cris, en flots de paroles ; Béarnais, plus grands, plus lents, plus graves, dont le patois harmonieux et coloré, qui a la prétention aussi d'être une langue, se heurte au vieil Escuara. Voici le choc des deux peuples. Ils sont aux prises sur le champ de foire, — car c'est d'une foire qu'il s'agit, — et dans les cabarets, où l'on termine et l'on arrose les marchés. Les femmes sont nombreuses : les Béarnaises, plus massives, sont les plus belles; les filles d'Oloron s'en vont radieuses sous le petit mouchoir rouge ou bleu qui leur sert de coiffure, avec leurs cheveux noirs et brillants, leurs traits réguliers, leur teint clair. Cependant voici des femmes basques conduisant de grands ânes gris; elles ont le fin visage bistré, et la vive tournure de leur race. L'une d'elles a sans façon enfourché sa bête. Elle est tout simplement à croquer, cette amazone rustique, noblement campée sur son baudet.
Dans une courte rue transversale qui conduit aux remparts, les
Basques dansent. Un fifre et deux tambourins, voilà l'orchestre. Les hommes sautent sur la pointe du pied, les épaules effacées, le corps tout droit, tendu en avant, raide comme une barre ; ils touchent la terre à peine, et pourtant ils rebondissent à un demi-mètre de hauteur. C'est le fameux « saut basque », un exercice chorégraphique bien moins que gymnastique. Il y faut des jarrets d'acier. Le « saut » terminé, les femmes se mêlent aux danses, qui perdent leur caractère ; mais les danseuses le conservent. Elles se trémoussent au bras du cavalier, qui les excite par de vigoureux Houp ! Houp ! — Une troupe de Béarnais vient à passer. On les reconnaît à la seule largeur de leur berret, qui en Béarn prend les proportions d'un parasol. Ils lèvent les épaules; ces pétulances basques leur font pitié. A leur tête marche un homme déjà vieux, droit comme un chêne ; il porte la croix de la Légion d'honneur sur sa blouse. Mon voiturier, qui parle français et qui me sert un peu de guide dans cette foule, l'aborde et l'appelle : Mon commandant. — C'est un riche propriétaire, qui a été soldat, qui est retourné à la charrue, l'heure de la retraite arrivée, et qui, pour occuper ses loisirs, s'est fait son propre fermier.
Je ne suis point fâché d'avoir vu sous ce nouvel aspect cette calme et régulière villette de Navarrenx. Le soir, je vais prendre la route d'Oloron, au « petit soleil tombant ». A six heures nous partons. La route est belle et très gaie. De vieilles maisons à pignon dans tous les villages. Parmi de grands noyers qui forment un bocage noir, j'en vois une dont le pignon précisément est seul resté debout. Il est duxve siècle; la fenêtre à meneaux est belle ; ce fut la façade d'une gentilhommière.
Les villages sont nombreux, mais il n'est pas besoin d'y regarder bien attentivement : l'allure et la forme des maisons, celle surtout des églises, les porches supportant des tours carrées à clocher, tout dénonce d'anciens villages basques. Les habitants, par cette belle soirée, se tiennent sur leurs portes;
ce sont des Béarnais. Le Basque émigré, la lisière de son domaine se resserre ; le Béarnais, dans les hameaux, prend sa place.
La route court au-dessus du Gave d'Oloron, sur la rive gauche, à une hauteur de cent cinquante mètres au moins. La pente vers la rivière se couvre de champs de maïs, puis de prairies; sur l'autre rive, de nombreux villages encore. Les maisons à toits rouges se perdent dans les arbres. Nous courons, nous -piquons tout droit sur la grande chaîne; tous les jeux du soleil couchant sur les cimes se déroulent devant mes yeux. Les monts m'apparaissent d'abord sous un éblouissant manteau blanc d'argent; sur les versants, la lumière s'obscurcit par degrés, les teintes grises, bleues, violettes, se succèdent; l'ombre monte, et les pics eux-mêmes ne sont plus que des silhouettes se détachant des masses noyées dans les premières vapeurs de la nuit.
SACVI TERRE. L'ÉGLISE.