‹ Le pays basque et la Basse-NavarreChapitre 49 sur 75 · L'ÉGLISE DE SAINTE-MARIE · texte numérisé non relu

L'ÉGLISE DE SAINTE-MARIE

Adroite de la route, sur un monticule, un château regarde ce magnifique déploiement des monts. Il est flanqué d'une chapelle; le maître peut bien remercier Dieu pour avoir permis qu'il fût si superbement logé. Une haute futaie enveloppe cette demeure, qui peut vraiment faire envie à l'homme le plus sobre en ses désirs ; la chapelle me parait être du xvc siècle; je la vois mal dans le crépuscule qui grandit. Nous descendons sur une forte pente, nous traversons un petit Gave : c'est le Vert, qui vient de la vallée de Barétous.

Sous une roche embroussaillée, un grouillement d'êtres humains s'agite devant un feu clair et pétillant qui me parait faire

bouillir une marmite posée sur un foyer de pierres. Mon conducteur jette une sourde exclamation méprisante, et, dans sa colère, oublie si bien de retenir ses chevaux, que l'un d'eux vient à butter. Je le gourmande un peu, il s'excuse : — Bon ! dit-il. C'est la faute de ces bohémiens.

N'étant pas humanitaire par métier et n'aimant guère les propos inutiles, je ne cherche pas à lui faire honte de ses mauvais sentiments envers ces parias qui, suivant un vieil auteur, « se multiplient aux monts pyrénéens comme vermine » ; je tâche seulement de bien connaître toutes les raisons de l'horreur superstitieuse que les bohémiens inspirent aux Béarnais, surtout aux Basques, car ils sont plus nombreux dans le pays de ces derniers. Mon conducteur est Basque.

Eh bien ! c'est lui qui m'apprend de toutes ces raisons la principale et la plus curieuse. Rien n'ôterait de son esprit, qui est cependant assez vif, la persuasion que ces gens-là participent du diable. Et pourquoi ? Parce qu'ils ne meurent point.

Les bohémiens vivent vieux, très vieux. On en rencontre de presque centenaires, hommes ou femmes, qui évidemment ont atteint les limites extrêmes de la vie. Un jour, on cesse de les voir; ils ont disparu, mais ils ne sont pas morts. Et la preuve qu'ils ne le sont pas, c'est que jamais, au grand jamais, on n'a su où aucun deux était enterré. Jamais, au grand jamais, on n'a trouvé la trace d'une fosse, ni au bord des chemins, ni au plus épais des bois. Cet étrange mystère entourant la fin de ces pauvres êtres errants a plusieurs fois préoccupé l'autorité, au point de lui faire faire des sottises. On a violenté les bohémiens, on lésa enfermés; il y eut même, en 1803, une véritable persécution légale dirigée contre ces malheureux. Ceux qui sont morts en prison témoignaient la plus profonde horreur, à l'idée de l'ensevelissement qui leur était réservé. Ceux qu'on a dû relaxer sont revenus au lieu ordinaire de leurs courses vagabondes et, comme leurs pères, il* ont disparu, rien que disparu. Il faudrait donc admettre que

les bohémiens enfouissent leurs morts dans des endroits inaccessibles , peut-être sous le cours des ruisseaux , à la façon d'Attila, enterré sous un fleuve. Mais voilà ce que les Basques ne croient pas possible — ils continueront d'être persuadés longtemps encore que ces « maudits » ne meurent point.

Je n'ai pu vérifier les dires de mon Basque. En aurais-je eu le loisir, je ne l'eusse pas fait, peut-être. J'aime mieux ses contes.

A droite, nous laissons le village de Monmour, Mans Maurorwn, — nom qui rappelle la domination des Sarrasins. A Oloron, j'ai trouvé une fontaine qu'on appelle Houn d'Ous Mourous, fontaine des Maures. Le souvenir des Sarrasins est vivant dans le pays d'Oloron, — bien moins pourtant quecelui desNorthmans qui détruisirent la ville, sans y laisser debout une pierre. Les évêques oloronais étaient seigneurs de Sainte-Marie, dernière bourgade à laquelle nous arrivons — et titrés barons de Monmour.

Sainte-Marie d'Oloron est une grosse bourgade, séparée d'Oloron par un Gave. — Je la traverse rapidement; j'ai vu dans la pénombre la tour d'une église, je passe un pont ; le torrent me parait descendre entre deux rives très différentes : l'une escarpée, portant des maisons où les lumières s'allument ; l'autre, couverte de prairies. Nous nous engageons dans une longue rue très populeuse qui, tout à coup, s'ouvre à gauche et me laisse entrevoir un haut rideau d'arbres, des peupliers, sans doute. Au-devant brille encore le miroir de l'eau ; à travers les feuillages, j'aperçois une autre clarté mouvante. Point de doute, c'est une ile entre les deux Gaves d'Aspe et d'Ossau, qui se réunissent ici et forment le Gave d'Oloron. La rue toute droite se referme, pour se rouvrir un moment après. C'est une grande artère, — comme diraient nos édiles parisiens; — des rues ou des ruelles viennent la croiser. Plus loin encore, un pont à franchir. Celui-ci, sûrement, est jeté sur le Gave d'Ossau, qui roule, en bouillonnant à grand bruit, au pied de vieilles murailles, lue lampe allumée

devant une croisée ouverte forme un cercle de lumière sur lequel se profile un débris d'ouvrage fortifié. On dirait que là il y eut une porte de ville.

Un moment après, nous rencontrons une sorte de carrefour bordé de maisons modernes et bourgeoises. A un balcon, sur un transparent lumineux, s'étale l'enseigne d'une société financière

qui, depuis Eh, quoi! jusqu'à Oloron !... Puis nous arrivons à

une grande place , largement assise en contre-bas d'un haut quartier. Ce mamelon qui s'arrondit au-dessus de la pente n'a-t-il point porté une forteresse? — A gauche de la place, une promenade plantée de grands arbres ; à droite, des cafés illuminés : c'est ici le cœur de la petite cité, qui doit être si pittoresque et si riante au soleil. Ces cafés sont précédés de tables placées entre des arbustes — comme à Paris — dans les quartiers tranquilles, où les remous de la foule ne risquent point de mettre les feuillages par terre. Là est aussi l'hôtel principal. Comme notre équipage va s'engager sous la porte cochère, un fracas épouvantable de ferrailles et de claquements de fouet arrête tout net l'empressement de mon conducteur, peu soucieux de s'engager dans une bagarre. C'est la grande diligence à cinq chevaux des Eaux- Chaudes et des Eaux-Bonnes, qui arrive à droite par une route ouverte au-dessus de la promenade.

Elle est remplie de voyageurs; composition très bizarre. Des Anglais naturellement, trois Anglais : veston clair, casque de feutre gris, orné du voile de mousseline blanche; ils sont juchés et baragouinent sur la banquette, entre les malles. Dans l'intérieur, une troupe joyeuse se démène, et c'est bien ici troupe qui est le mot, car je reconnais d'abord une célèbre chanteuse d'opérette. Ce sont des artistes parisiens qui viennent de donner des représentations aux Eaux-Bonnes. Dans la rotonde, car ce vieil édifice roulant a encore sa rotonde, je vois deux prêtres, deux dames, trois enfants, dont un baby tout rose endormi dans les bras de la mère ; l'aïeule mène les

plus âgés, un garçonnet qui rit et une fillette qui chante. Enfin, du coupé, une autre dame et un vieux monsieur muets, glacés par la douleur, aident à descendre; un jeune homme, leur fils, cruellement chancelant et pâle. Hélas! les Eaux-Bonnes ont de la puissance, mais elles ne font pas de miracle...

1 ne heure après , j'ai dîné , je redescends vers le premier pont. Dans l'ombre transparente d'une nuit sans vapeurs, il m'est aisé de reconnaître la situation de l'antique petite cité. Petite, et pourtant si longue! — Le vieil Oloron était là ; le Gave d'Ossau lui servait de limite et de défense. A cet endroit, il est profond et rapide. Le château s'élevait là-bas, sur la hauteur. Je sais qu'il fut détruit par un incendie, vers le milieu du xvnc siècle : la grande tour s'écroula ; le gouverneur d'Oloron, quelques années après, fît raser les débris.

C'est une villette ancienne qu'Oloron, — siège d'un évêché dès le ve siècle. Son évoque saint Grat figure au concile d'Agde, rassemblé par Alaric, roi des Visigoths. La cité s'appelait Iluro ; on la nomma plus tard Oloro, au xie siècle Eleron; Froissart dit Oron: Marca, Oleron. Elle est une des cinq cités du duché de Gascogne, démembrement de celui d'Aquitaine; les Sarrasins s'en emparent et la pillent, mais tous leurs méfaits demeurent effacés dans la mémoire du peuple des vallées par la terrible incursion desNorthmans, au ixc siècle. De la ville, rien ne resta. Les habitants échappés au massacre s'enfuirent dans les défilés d'Aspe et d'Ossau. Les pirates n'osèrent trop les y suivre; ils avaient pourtant toutes les audaces, ces Northmans farouches et invincibles, mais ils n'avaient pas le pied montagnard. Oloron demeura longtemps un amas de ruines. Un vicomte de Béarn, Centulle IV, résolut de les relever. Il accorda à tous ses vassaux, comme aux étrangers qui viendraient s'y établir, une charte d'affranchissement. Il parait que les premiers arrivants furent des Aragonais; il y a dans Oloron du vieux sang d'Espagne.

Sainte-Marie, également détruite, se relève en même temps.

Deux ponts sur les deux Gaves réunissent les deux bourgs. Entre les deux un faubourg s'étend. On peut croire qu'il fut aussi fortifié. Des murs de défense enserraient sûrement la haute butte, dont l'église de Sainte-Croix occupe le faîte, au-dessus du Gave d'Aspe, qui coule du sud au nord. La ville proprement dite, à

l'Église sainte-croix.

l'ombre du donjon, s'appela le bourg majeur; la partie descendant sur la pente, au-dessus de la jonction des Gaves, le bourg d'en bas. Oloron, au moyen âge, est une seigneurie qualifiée; les vicomtes de Béarn ont établi dans leurs Etats, je l'ai déjà dit, trois « vigueries » : Oloron, Sauveterre, Navarrenx; ils croient devoir doubler l'honneur de leur titre en s'intitulant vicomtes de

Béarn et d'Oloron. Sainte-Marie est le bien de L'évêque. A Sainte- Croix, il y a un Chapitre, et ces chanoines sont riches. En bas est un couvent de Cordeliers. Les têtes oloronaises sont vives; elles s'échauffent pour les hérésies manichéennes ; le seigneur y est plus engagé lui-même que ses vassaux. Gaston VI n'a point fait librement don de Sainte-Marie à l'évêque : c'est le rachat de ses erreurs et le gage de la pénitence.

Le roi Louis XI vint à Oloron; la chambre où il coucha est conservée dans un reste des vieilles fortifications qui sert de prison à cette heure. En 1523, les Espagnols, qui prirent Sauveterre, essayèrent également d'emporter Oloron; le connétable de Castille se présente avec une seconde armée; les Oloronais font une sortie vigoureuse, et le seigneur connétable se retire. D'autres épreuves vont venir. Ce fameux évêque Roussel, que nous avons vu si maltraité à Mauléon par les gens de la Soûle, a obtenu le siège d'Oloron par la protection de Marguerite de Navarre. Il essaie d'abord de gagner aux nouvelles doctrines les chanoines de Sainte-Croix : pas un chanoine ne broncha. Les Huguenots eurent besoin de beaucoup de patience en Béarn, car leurs affaires n'avançaient point; mais ils avaient pour eux les Reines.

Marguerite d'abord, puis Jeanne d'Albret, femme d'Antoine de Bourbon. Quand il fut mort, ce roi Antoine l'irrésolu, tantôt obéissant à sa femme qui le menait vers Genève, tantôt entraîné par les Guises qui le ramenaient vers Rome, rien ne gêna plus Jeanne d'Albret , et nous avons déjà vu qu'elle interdit dans ses Etats le culte catholique. Or, le tableau des deux partis catholique et protestant, à Oloron, est curieux; il est aussi très dramatique. La Reine a livré la ville au ministre Ponteto. Elle lui a même donné le nom de « ministre de la parole de Dieu », avec l'église de Sainte-Croix, pour y prêcher le nouvel Evangile ; les chanoines sont emprisonnés ; le chef du parti huguenot est un marchand, le sieur Lugor, que sa mine farouche a fait surnommer le Loup. Les Cordeliers, chassés de leur monastère, se sont jetés dans les

vallées d'Aspe et de Barétous, qui se soulèvent; c'est la guerre.

Dans la ville, une troupe catholique reste en armes, conduite par les fils d'un seigneur basque, les Esgoabar raque. Terride marche sur Oloron, et moitié par force, moitié par connivence avec les catholiques, il s'en empare. Le comte d'Arros veut le reprendre, il y échoue. La ville, pourtant, fait retour à l'autorité royale et à la Réforme. Mais le roi de Navarre étant devenu le roi de France, le roi très chrétien, le fils aîné de l'Eglise, et bientôt n'étant plus Henri IV, les protestants ne sont plus que tolérés à Oloron, comme ailleurs. Louis XIII, dans sa promenade à travers le Béarn, enlève aux Oloronais leur compagnie de milice indépendante, rend Sainte-Croix au culte ancien, et laisse pourtant au culte nouveau Sainte-Marie, là-haut sur la colline de l'ouest. Mais les catholiques surent aussitôt la reprendre. L'évêque alors est Arnaud de Maytie, fils de ce Maytie qui avait porté la hache dans la chaire de l'église de Mauléon , pour la renverser sur Roussel. Il parait que l'évêque Arnaud ramena beaucoup de dissidents ; mais il n'avaitpoint les allures expéditives de l'intendant Foucault, qui fut envoyé en Béarn, après la révocation de l'Edit de Nantes. Un foudre de persuasion, cet intendant Foucault ! Il arrive à Oloron, et commence par faire raser le temple. Au bout d'un mois, il a reçu l'abjuration du ministre Goulard et de quatre-vingt-seize familles. Il avait ses missionnaires, qui étaient des dragons, comme dans les Cévennes. L'année révolue, Foucault fit un beau rapport; il y exposait que sur deux mille six cents protestants, il en avait converti deux mille deux cents. Et voilà comment il menait la besogne !

Tout en songeant à l'histoire agitée d'une ville si riante, j'ai suivi la longue rue; je me retrouve au-dessus de cette échappée sur la campagne qui en fait l'agrément, au-dessus de File qui sépare les deux Gaves, et là, adossé au mur, à hauteur d'appui, je regarde parce soir d'été passer les promeneurs. Une troupe de filles et de femmes, qu'on me dit employées dans une fabrique

aux environs du faubourg, et qui reviennent du travail, jette dans ce tableau tranquille une note discordante ; ces commères-là sont effrontées comme des pies. Mais des couples glissent doucement dans l'ombre; sur le seuil des maisons, des familles sont assises; cesgens-làcausentgaiement, sans faire beaucoup de bruit. Je me souviens qu'un ancien fonctionnaire des Basses-Pyrénées m'a vanté la politesse des mœurs oloronaises et la beauté des femmes, que j'ai déjà observée plus d'une fois dans mon voyage; il me disait : C'est la population la plus civilisée et la mieux plantée de toute la France.

Une chose me frappe dans ces lambeaux de conversations qui arrivent à mes oreilles : c'est la douceur des voix. Parbleu ! Jeliotte était d'Oloron, Jeliotte le « roi de l'Opéra », dont Voltaire a parlé souvent dans ses lettres. Ainsi ces confins de la Soûle ont donné le premier chanteur du règne de Louis XV, comme le Labourd donna dans Garât le premier rossignol du Directoire et de l'Empire. Un auteur basque, l'abbé d'Ilharce, s'étant attaché à prouver que les Basques descendaient des C'antabres, aurait-il eu raison de dire que ce nom de Cantabres donné aux montagnards par les Romains venait de Khantor ber, — les doux chanteurs? — Jeliotte, ayant fait fortune, revint se fixer à Oloron ; il donna le goût de la musique aux bourgeois de la ville. Mais, pour en avoir le goût sincère, il fallait aussi qu'ils en eussent les moyens. — Une voix en ce moment s'élève à mes oreilles, de l'île entre les Gaves et du couvert de peupliers. Une voix d'homme, claire, chaude, bien timbrée; c'est une « haute contre », ce chanteur rustique, comme Jeliotte. Ce ténor chantant dans file une romance, d'ailleurs assez vulgaire, n'arrivera sûrement point à la haute fortune du « roi de l'Opéra », dont les mémoires du temps nous disent : « Il n'était ni beau ni « bien fait, mais pour s'embellir il n'avait qu'à chanter; on eût « dit qu'il charmait les yeux en même temps que les oreilles. Les « jeunes femmes en étaient folles; on les voyait à demi-corps

« élancées hors de leurs loges donner en spectacle elles-mêmes « l'excès de leur émotion.... Jeliotte jouissait, dans les bureaux et « les cabinets des ministres, d'un crédit très considérable; car « c'était le crédit que donne leplaisir.il l'employait à rendre, « dans la province où il était né, des services essentiels. Aussi y « était-il adoré ».

Un autre personnage béarnais de la fin du xvme siècle fait aussi quelque figure dans les archives d'Oloron. C'est Féraucl, le conventionnel, député des Basses-Pyrénées, envoyé en mission dans son propre département. On lui avait signalé Oloron comme un foyer de modérantisme ; mais il fut bientôt convaincu de n'être pas moins tiède que ceux qu'il devait réchauffer. Le comité de salut public le remplaça par Monestier, du Puy-de- Dôme, qui se mit en route; la légende assure qu'il marchait suivi d'une guillotine, instrument de persuasion plus parlant encore que ceux dont s' était jadis servi l'intendant Foucault, mais que les Basses-Pyrénées connaissaient mal, et n'avaient pas le désir de connaître. Le Neuf Thermidor arrêta Monestier sur le chemin. Quant à Féraucl, on se rappelle sa fin tragique. Le 1er prairial 1795, la Convention étant envahie par une insurrection, et le président Boissy d'Anglas étant menacé, Féraud se jeta au-devant de lui. On le nomma; les forcenés entendirent mal, et crurent se trouver en face de Fréron le thermidorien, le chef delà « Jeunesse dorée». Le malheureux Féraud fut tué d'un coup de pistolet; sa tête détachée fut mise au bout d'une pique.

Cependant, dans la grande rue d'Oloron, toutes les boutiques s'éteignent, les portes des maisons se ferment; une écharpe de brume monte des Gaves et vient coiffer les peupliers. Je retourne vers l'hôtel. — Le lendemain, ma première station sera sûrement à ce pont, dont les abords m'ont fait voir dans les demi-ténèbres ces vieux murs fantastiques se profilant au-dessus du Gave d'Oseau.

L'obscurité ne m'avait point trompé : des maisons ont été éle-

ULOilUN.

vées sur des débris de remparts ; — des maisons à galeries, à pignons, avec des avant-corps, des toits d'ardoises retombant — et si bas que ce sont moins des toits que des revêtements, dont la couleur sombre se détache sur le double fond clair du ciel et de l'eau. Le pied des murs baigne naturellement dans le tor-

MAISOXS SUR LE QAVE D' OH 9 AU.

rent; des carrés de jardins ont été pratiqués dans les brèches ; de grands arbres s'élancent, plongeant leurs racines dans les fissures des pierres où les orages ont fait couler l'humus avec les pluies. A droite du pont, l'ancienne porte qui m'avait frappé, la veille, dans la nuit, a été transformée en une habitation, moins commode sans cloute que pittoresque. Le pont n'a qu'une arche dont la courbure se dessine à une grande hauteur au-dessus du

torrent. C'est bien un fils des montagnes que ce petit Gave tumultueux. Il descend presque en ligne droite, par une profonde tranchée, à l'extrémité de laquelle on aperçoit la silhouette d'un mont, — d'un seul. Le tableau ne saurait être plus large que le cadre. Du haut de ce pont, il semble qu'on ait l'œil appliqué à une lorgnette ; on voit ce qui tient dans le champ de la lunette, et rien au delà. En aval, le Gave, battant toujours la vieille enceinte, court à son confluent, au pied de la colline. Les deux torrents enveloppent l'île verdoyante que l'on connait déjà d'une ceinture brillante, aux ruissellements d'argent.

Au delà du pont, dans les ruelles qui croisent la grande rue, voici d'autres logis aussi curieux que ceux qui bordent le Gave. Je n'ai vu qu'à Oloron ces formes capricieuses, qui sont comme le mariage des deux types basque et béarnais. Certaines de ces galeries de bois rappellent aussi l'Espagne ; elles se détachent de la façade comme des « miradors » rustiques. Elles servent à tous les usages, et surtout à sécher le linge. Des draps blancs s'y balancent comme des pavillons. D'autres maisons offrent un dessin encore plus particulier. Sur l'une de leurs façades, audessous du haut pignon, s'ouvrent de larges fenêtres basses, grillagées, qui ressemblent à des cages à poules ; sur l'autre, un prodigieux auvent fermé, une autre cage surplombe, soutenue par des traverses debois.Si l'on poursuit jusqu'aux chemins, — ce ne sont plus des rues, — qui grimpent à l'assaut de la colline, dont le faîte, à son extrémité occidentale, porte l'église de Sainte-Croix, on retrouvera le même mélange qu'en bas de masures et de parties de remparts encore debout, ayant formé la première enceinte. Des morceaux de tours et de bastions sont encastrés dans des murs en torchis. Et toujours, en haut comme au bord du Gave, ces grands toits d'ardoises aux airs d'immenses capuchons.

Dans l'ancien faubourg, en face de l'île, un coin est surtout curieux par ce chaos inouï de constructions hétéroclites. Le miroir de l'eau les présente renversées ; le courant déplace les

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images, et parfois les brise; on se croit le jouet de quelque fantasmagorie.

La rue principale est, au contraire, assez régulièrement bâtie. Le carrefour ouvert à la tête du pont, et précédant la grande place , montre même quelques vastes maisons édifiées à la fin du dernier siècle ; Oloron eut alors une gloire peu durable, ayant été pendant un an, de 1795 à 1796, le chef-lieu du département. — A la descente, vers le Gave d'Aspe, les logis sont en général tout à fait modernes, sauf au voisinage du deuxième pont — (le premier à l'arrivée) — où se retrouvent encore beaucoup de vieux vestiges et le caractère de l'ancien « bourg d'en bas ». A mi-chemin, entre les deux ponts, une avenue monte, plantée de beaux arbres. — Le côté gauche est bordé d'un grand mur aveugle; ce n'est qu'un large morceau de l'enceinte, encore solide sous les lierres qui le couvrent. Ce débris regarde le nord. L'autre face, au midi, est en perspective du développement des monts. C'est cette haute colline qui de ce côté cache aux Oloronnais de la ville les gradins des Pyrénées.

En revanche, ils ont la vue d'une campagne verte et blonde : des chaumes aux revers des mamelons, des bois à leur sommet, des prairies dans les vallonnements, et des maïs dans la plaine. Cette vue nécessairement, du point élevéoù je me suis arrêté, est plus belle que des fenêtres de la ville. Je suis l'avenue, montant toujours; elle forme un coude assez brusque; je domine désormais le bas quartier de Sainte-Marie et le Gave d'Aspe, je découvre déjà des cimes neigeuses au midi , tout en longeant le pied d'un monument laid et pompeux du xvme siècle, dont l'ancienne destination est assez claire. Des mitres et des crosses ornent le fronton placé au-dessus de la porte principale : c'est le palais épiscopal , maintenant affecté à une communauté de femmes. A cette époque, Sainte-Croix était redevenue l'église cathédrale.

La veille, l'hôtelier m'ayant prêté, le soir, une excellente chronique d' Oloron — un très savant livre — et très clair — par

M. l'abbé Menjoulet, j'y avais lu le récit d'une tragi-comédie, à la suite de laquelle les évêques, au temps jadis , auraient quitté Sainte-Croix pour Sainte-Marie. Il paraît qu'au xne siècle, une dispute s'éleva entre le Chapitre et l'un de ces prélats ; un chanoine alors «aurait baillé » un soufflet à la joue épiscopale. L'auteur de la chronique rapporte cette légende seulement pour mémoire, et la repousse comme outrageuse et peu vraisemblable. Je partage son avis. — En passant, je dois faire remarquer qu'Oloron n'a plus d'évêque.

Sainte-Croix est peut-être la plus superbement plantée des illustres églises de France, sur ce haut sommet, regardant toute la chaîne. Cette position de forteresse donne d'abord à penser qu'elle a pu être enveloppée d'une enceinte de murs. Cependant , il n'y en a point de trace, si ce n'est un peu plus bas, en avant de la façade orientale du palais des évêques, une tour carrée flanquée de ses barbacanes ; mais ce vieux reste, si vieux qu'il soit, est très postérieur à la construction de l'église, qui est du pur roman du premier âge, — ou qui en a été avant les restaurations modernes. De ce côté, je me trouve en présence d'un « rabistoquage » lamentable. Un porche à été ajouté au monument, — on l'a recouvert d'ardoises! — Au-dessus d'un portail construit de nos jours sur la face du couchant, voici deux tourelles ; les pignons en ont été revêtus de pierre ! Heureusement une superbe porte sur l'autre face regarde une rue descendant à pic vers la ville, qui fut autrefois et qui est encore le vrai chemin de l'église. J'entre et j'oublie les ardoises. Oui, l'intérieur de Sainte-Croix est plus que curieux; c'est en effet du pur roman, — si pur, si voisin du style latin, que c'est presque de l'art antique.

Ils sont romains, ces superbes cintres ; et c'est du latin aussi, et du plus beau, que cette coupole du centre reposant sur des arcs croisés. Seulement, le xvme siècle a passé par ici ; il « rabistoquait » comme le xixe; c'était peut-être moins laid, mais c'était plus ridicule. Des coquilles ont été peintes en grisailles

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sur les pendentifs; la chaire est du Louis XV; — le maître-autel, étincelant de dorures, est d'un autre genre de rococo, plus insupportable, de l'art espagnol du xvne siècle.

Détournons les yeux de ces reluisantes misères, regardons les piliers posés sur de larges assiettes, décorés seulement de boules à leurs pieds, qui soutiennent les voûtes de la nef; admirons les sculptures des chapiteaux. Mais, hélas! l'église a trois absides; intérieurement à l'une des deux plus petites, voici une porte toute neuve encore, une porte byzantine. Remarquez bien que l'autre abside latérale offrait un modèle ; de ce côté une porte existait, et, naturellement, une porte romane. Ce modèle, il n'y avait pourtant qu'à le copier !

La fondation de Sainte-Croix est attribuée à Centulle IV, le même vicomte de Béarn qui releva Oloron après le passage des Northmans. L'église serait donc du xie siècle. L'évêque alors en possession s'appelait Amatus; j'ai lu, je ne sais où, que son nom et la date de 1081 étaient gravés sur le chapiteau de l'un des piliers; je l'ai cherché vainement. Il n'importe guère, car on ne saurait sérieusement contester à Sainte-Croix une antiquité si rare. De tout temps l'église a renfermé des tombes ; les dalles funéraires qu'on y voit aujourd'hui sont toutes du siècle passé. Des morts nouveaux auront alors délogé et remplacé les vieux morts. Les inscriptions, à demi effacées , laissent voir qu'il y eut à cette époque une bourgeoisie Oloronaise nombreuse, et probablement riche; car ce sont ici des tombes bourgeoises. Dans l'incursion rapide que j'ai faite à travers l'histoire oloronaise, j'ai omis de dire que la ville souffrit beaucoup de la première guerre avec l'Espagne, pendant la Révolution. Les négociants d'Oloron avaient des correspondants ec même des comptoirs dans les principales villes d'Aragon ; ces correspondants furent chassés, les comptoirs pillés. — Encore une fois, n'oublions pas que jusqu'en 1788, l'un des mieux placés parmi ces bourgeois, c'était l'ancien chanteur de l'Opéra. Il y avait l'hôtel Jeliotte.

Je redescends par cette rue ou ce raidillon, bordé de vieux logis, — qui conduit du portail nord de l'église à la ville. De ce côté, le palais épiscopal est tout gothique. Au-devant, des portiques, une sorte de cloitre à grandes ogives. La rue coupe le boulevard planté d'arbres qui monte à Sainte-Croix, en contournant la colline. Plus bas, entre des maisons du XVIe siècle, avec leurs fenêtres à meneaux, des escaliers à demi rompus me ramènent à la grande place. Je suivrai de nouveau la longue rue, je traverserai le bourg d'en bas, je franchirai le pont construit sur le Gave d'Aspe, pour joindre Sainte-Marie sur l'autre bord.

Vieux pont, aux arches massives, contrebutées par des piliers ronds. En amont, le Gave entre ses deux rives, l'une bordée de tanneries séparées de l'eau par un chemin si étroit que deux personnes y passent de front à peine; l'autre couverte de prairies, auxquelles succèdent des jardins et des vignes montant au flanc du coteau de Sainte-Croix. C'est bien le tableau que j'avais deviné dans la nuit.

Ce que je n'avais pu voir , c'est d'abord une curieuse chute d'eau s'échappant d'un moulin, presque à la tête du pont, du côté de Sainte-Marie; c'est ensuite l'étonnant effet de ces grands revêtements d'ardoises des tanneries, sous l'ensoleillement d'un jour d'été, parmi la verdure; — et surtout c'est la vue des monts, là-bas, au midi, cette succession merveilleuse des vallées vertes, des étages sombres de roches, et de la haute couronne des neiges. On s'oublierait encore des heures, accoudé au parapet du pont. — En aval, le torrent s'apaise; il caresse au passage les gazonnements de File; les grands peupliers se bercent au vent. C'est une autre vue d'une douceur infinie; mais peut-elle valoir la première ?

L'église de Sainte-Marie d'Oloron m'a paru la seule curiosité de la bourgade. Elle est assise au faite de la colline et montre, d'abord, un grand porche sous une tour carrée. L'ouvrage est très intéressant par son antiquité relative; c'est le gothique primitif,

OLOHON.

c'est l'ogive à sa naissance. Il est, d'ailleurs, évident que ce porche a été appliqué à l'église postérieurement à sa construction, car le portail magnifique qui se voit à l'intérieur est tout roman. Il est divisé en deux travées formées de deux arcades plus petites, en plein cintre, encadrées dans une plus grande. Au tympan, Jésus sur la croix; aux sculptures de l'archivolte inférieure, une couronne de monstres et de ligures humaines, des en-

MAISOX A OLOROy.

fants et des poissons, puis les vieillards de l'Apocalypse. La porte, très ancienne, à clous fleuris, est divisée par une colonne qui s'appuie sur des bas-reliefs, représentant des captifs enchaînés et placés dos à dos. Au-dessus de la porte, deux hommes d'armes. L'église a la forme d'une double croix, et c'est certainement un beau type d'édifice religieux du xine siècle. Cependant l'abside est du xve. Au reste, les constructions des divers âges se heurtent dans Sainte-Marie. Disparates qui s'expliquent par les vicissitudes que le monument a traversées. Suffisant pour une

église d'archidiaconat, il ne l'était plus pour un sanctuaire épiscopal, quand l'évêque y revenait, abandonnant Sainte - Croix. Lorsque le bourg fut leur bien et leur seigneurie, en vertu du don de Gaston VI, repentant de son hérésie, les prélats voulurent sans cesse réparer et ajouter. De là cette abside du xve siècle, qui, sans doute, en a remplacé une antérieure, incomplète ou ruinée.

L'église de Sainte-Marie est précédée d'une place récemment plantée d'arbres, d'où la vue serait presque aussi belle que de Sainte-Croix, si l'on n'avait bâti au-devant un hospice. Après cela, tout est pour le mieux : ces grands tableaux de la nature et des monts sont ici le privilège des pauvres et des malades. On ne voudrait pas le leur envier.

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