OLOHOX. LA ETE DE LA JUSTICE
LA VALLEE D'ASPE
Avant de quitter Oloron, l'envie bien naturelle m'est venue de gravir, une fois encore, la promenade que domine Sainte-Croix, afin de considérer d'en haut le chemin que j'allais parcourir. Si l'on pouvait ainsi apercevoir, dans la réalité de la vie, le but que l'on s'est donné, n'y marcherait-on point d'un pas plus droit et plus sûr? De cette hauteur, j'embrasse la plaine qui se déroule jusqu'aux premiers contreforts des monts. La chaîne s'élève, et je découvre, vers le milieu de ces gradins superbes, une dépression très marquée : c'est l'entrée de la vallée d' Aspe.
Je ne chemine plus seul. Une route, sortant de la ville, longe le grand Gave; ce n'est point celle que nous allons prendre. Une autre plus petite, et beaucoup moins bien entretenue, va nous conduire à Saint-Christau. Je n'aime pas à dépenser trop de
géographie inutile; cependant, il faut bien déterminer la situation de Saint-Christau, qui se trouve à l'extrémité d'une petite vallée transversale , prenant naissance à Louvie-Juzon, ou plutôt à Arudy, et qui, par conséquent, met en communication les deux grandes vallées parallèles d'Aspe et d'Ossau.
Nous traversons le Gave d'Aspe sur un pont qui n'est guère plus large que notre voiture, et que de beaux ombrages enveloppent. Le chemin s'enfonce sous ce couvert, dominant presque sans cesse le torrent qui coule à droite dans de vastes prairies. Partout de petits groupes de maisons qui ne sont pas même des hameaux. T>out ici est frais et pittoresque. Aucun trait particulier au tableau. Coin de pays très peuplé. Au bord du Gave, une usine abandonnée; j'en suis aise. Que diable venait faire l'industrie au milieu de cette charmante rusticité-là?
Le premier grand village est Eysus. De l'autre côté du Gave, nous avons reconnu successivement Bidos, Gurmençon, Arros, sur des hauteurs. A Gurmençon, l'industrie aussi est arrivée; ce village a une papeterie. Arros ne fut point le siège de la fameuse seigneurie de ce nom, située dans le département voisin. Sur cette même rive gauche, voici maintenant Asaspe. A Eysus, si les boutiques des marchands de denrées n'étaient ouvertes, et si je n'entendais, en passant, des cantiques chantés dans l'école des filles, je croirais que la bourgade est déserte ou endormie sous son grand manteau d'arbres de toutes les essences et de toutes les formes. Au-dessus du torrent, sur un monticule, se dresse un vieux château, qui n'est pas encore tout à fait une ruine. J'ai trop décrit de châteaux; passons. Celui-ci fut construit par Gaston X, comte de Béarn. Veuillez bien remarquer que ce Gaston X de Béarn, c'est Gaston III de Foix, Phœbus lai-même, le héros.
Le chemin, après Eysus, bifurque et conduit d'un côté à Lurbes, de l'autre à Saint-Christau. C'est ce deuxième bras de la fourche que nous prenons; il est profondément encaissé. C'est vé-
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ritablement un «chemin creux», au-dessus duquel les arbres forment berceau; puis il traverse un joli bois. Voilà le vestibule verdoyant de Saint-Christau.
A Saint-Christau, la nature proprement dite est heureusement fort belle par elle-même; car elle ne serait pas embellie par la misérable nature humaine qu'on y rencontre. L'usage de ces Eaux est ancien. Il y avait là, autrefois, une commanderie vassale de l'abbaye de Santa Cristina, en terre d'Aragon; un hôpital y était annexé, comme à presque toutes les commanderies des Pyrénées, et recueillait les lépreux tombés sur la route d'Espagne. Saint-Christau est aujourd'hui lieu de cure pour toutes les maladies cutanées. Les sources — il y en a cinq — , ont une propriété particulière. Les malades sont nombreux, car il paraît certain qu'ils y trouvent un soulagement à des maux insupportables.
Le séjour est charmant. Les deux établissements des Bains- Vieux et de la Rotonde, ce dernier tout neuf, sont assis au milieu d'un vaste parc. La vie rustique est là, à la portée de ceux qui en aiment les tableaux : le hameau et une ferme bordent ces grands bocages. Le parc a des aspects très variés, des pelouses, de belles fontaines qui épanchent des cascades , alimentant une nappe d'eau surprenante. Et si je lui donne cette épithète qui ne l'est pas moins, c'est qu'elle n'a vraiment aucun des caractères qu'offrent les lacs dans les pays de montagne. Imaginez un étang plutôt, tel qu'on en voit clans nos provinces du centre ou de l'ouest, avec une eau seulement plus claire. Un miroir d'acier qui se balance, au lieu d'un miroir d'étain; le « lac » est tout encadré d'énormes saules.
C'est là l'originalité de Saint-Christau; elle est très saisissante : un coin de la nature septentrionale, de la nature de nos vallées de la basse Bourgogne ou du Poitou, en pleines Pyrénées, et si avant sur les chemins escarpés du Midi. L'été y verse des feux qui devraient être cuisants ; j'y ai constaté 35 degrés de chaleur à l'ombre, — et pourtant cette ombre était assez fraîche. On ne
souffre point, on se laisse mollement exister, sans mouvement, sous ces bienfaisants feuillages , d'autant que le mouvement est inutile. Ce nid de fraîcheur est en réalité très étroit. Il est adossé à une montagne boisée et comme blotti dans ses plis ; c'est le mont Binet, qui achève l'illusion, car il se présente d'abord en petits mamelons verts, formant rideau de fond, tout comme des coteaux bourguignons ou poitevins. Qui croirait que l'heureuse vallée soit si profonde? Ce mont Binet est une vraie montagne, un morceau très authentique du massif pyrénéen ; mais il a la bonne grâce de s'élever par étages. D'en bas, on ne se doute point du tout qu'il est la base d'un pic — le mail Arrouy, qui n'a pas, s'il vous plaît, moins de 1,300 mètres, et qui est comme une sentinelle placée aux avant-postes, — toute une armée de pics neigeux venant par derrière.
Il faut donc se méfier de cette bourgade-là ; c'est une Capoue. Si l'on ne se surveillait point, on s'y endormirait toute une semaine. C'est pourquoi nous en partons résolument, ayant arrêté que nous déjeunerions à Lurbe; nos estomacs nous répondent de notre courage. Il est vrai qu'ils sont un peu déçus, lorsque nous avons remonté le bras gauche et descendu le bras droit de la fourche. Ne croyez pas un seul instant que Lurbe offre une hôtellerie où l'on puisse déjeuner aussi confortablement qu'au café Anglais, à dix ou douze fois meilleur marché !
C'est un pauvre village. Très vieux, et montrant quelques vestiges d'anciens logis. Mais le chemin qu'on suit en le quittant est magnifique, car il laisse voir, en s'élevant sur les pentes, tout le développement de la vallée. Devant nous, va s'ouvrir un nouveau vallon transversal, relevant coquettement ses bords au-dessus du petit Gave de Lourdios qui vient se joindre à son grand frère, le Gave d'Aspe, sous nos yeux. Un peu plus loin, c'est Issor, puis Lourdios-Ichère, et plus haut, la forêt d'Isseaux; plus loin, les grandes hêtrées d'Arette, enveloppant, de l'autre côté, la vallée de Barétous.
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Mais nous laissons derrière nous le confluent des deux Gaves, nous suivons la vallée cl' Aspe, dont le véritable seuil est ici ; auparavant, ce n'en étaient que les approches. Voici le cap (VAspe — tète de l'Aspe. Tête casquée, hérissée de pointes. Une gigantesque barre de roches se présente devant nous : c'est le Pêne d'Escots. Cette formidable muraille semble nous dire : Vous n'irez pas plus loin au sud, petits téméraires du nord!... Nous verrons bien ! — Cependant le Pêne a quelquefois contre le voyageur des arguments et des moyens !...
Les deux routes qui suivent les deux rives du Gave sont bien forcées ici de se rejoindre; celle qui vient d'Oloron, et que nous n'avons pas prise à notre départ, traverse le Gave sur un beau pont. C'est le pont d'Escots. La vallée n'a pins que la largeur du chemin et du Gave, qui, tous deux, contournent le Pêne. Sur l'une des roches, nous pouvons lire cette inscription qui n'est pas encourageante :
C'est ici le 4 juillet 1826. que Paul Hyacinthe de Tourreau Commandant la place de Jaca fut écrasé par un quartier de rocher qui se détacha de lamontagne.
Son frère Charles de Tourreau, capitaine au 12e de ligne, vient, la main tremblante d'émotion, rappeler un événement qui jeta la consternation dans une famille nombreuse, qui déplore encore la perte de son aîné. Ch. de T.
Le malheureux commandant, lui, n'alla pas plus loin... Après notre campagne de 1823 en Espagne, nous tenions encore quel-
ques places frontières en gage ; c'est ce qui explique comment un officier français avait la garde de Jaca, place d'Aragon. C'est près de Jaca qu'était situé le monastère hospitalier de Santa Cristina, dont Saint-Christau était la succursale en terre de France. Tout près de cette inscription, sur les mêmes roches, une autre est gravée, mais, en vérité, elle est un peu plus vieille. Purement romaine.
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Point de date. Le temps semblait appartenir à ces Romains, comme le monde, et ils ne daignaient en marquer les divisions. L'inscription dit seulement avec la clarté suffisante que le duumvir L. Valerus Veranus a réparé la route de la vallée. Cette voie entre la France et l'Espagne est donc établie depuis quinze ou dix-huit siècles, et de tout temps il s'y fît un grand passage, — de pèlerins surtout, au moyen âge. On venait d'Angleterre et de Flandre, l'Europe entière s'allait mettre aux pieds du grand saint Jacques. Les Basques arrivaient par troupes, car le saint se faisait un plaisir tout particulier de soulager les maux étranges dont ils souffraient. On conduisait les jjossédés au tombeau de l'apôtre, au-dessus duquel l'étoile du miracle avait brillé.
Mais bien loin, avant Santiago de Galice, tout près de ce pont d'Escots où nous sommes, il y avait un autre lieu de pèlerinage; et, par ces chemins âpres, on vit un jour passer un riche pèlerin se rendant à Sarrance. Il avait « une robbe de satin cramoisy, fourrée de bonnes martres », et il était entouré d'une suite nombreuse. Parbleu ! c'était un riche seigneur. — Le premier de tous les seigneurs vraiment, puisque c'était le roi de France.
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Hélas! il menait avec lui son maître, messire Jacques Cottier, son médecin. — « En cinq mois, le roy Loys donna à ce « maistre Jacques cinquante-quatre mille escus comptants et « l'évesché d'Amiens pour son neveu et autres offices et terres « pour luy et ses amis. Le dit médecin luy étoit si très rude que « l'on ne diroit point à un valet les outrageuses et rudes paroles « qu'il lui disoit. Et si le craignoit tant le dit seigneur qu'il ne l'eust « osé envoyer hors d'avec luy. Et si s'en plaignoit à ceux à qui « il en parloit, mais il ne l'eust osé changer comme il faisoit tous « autres serviteurs, pour ce que ledit médecin lui disoit audacieu- « sèment ces mots : « Je sçais bien qu'un matin vous m'envoyerez « comme vous faites d'autres, mais par la... ! (un grand serment « qu'il juroit) vous ne vivrez point huit jours après... Or, onc- « ques homme ne craignit plus la mort, et ne fît tant de choses « pour y cuicler mettre remède ; et avoit tout le temps de sa vie à « ses serviteurs dit et prié que si on le voyoit en nécessité de « mort que l'on luy dist fors tant seulement : « Parlez peu », et « qu'on l'emust seulement à soy confesser, sans luy prononcer « ce cruel mot de la mort ; car il luy sembloit n'avoir pas coeur « pour ouyr une si cruelle sentence. »
En 1462, on avait vu déjà en Béarn Louis XI, qui venait de signer à Sauveterre un traité avec le roi Jean II d'Aragon. Celuici cédait le Roussillon et la Cerclagne, en retour de l'alliance française contre le roi Henri IV de Castille. Vers 1482, le roi de France reparait dans les Pyrénées; il vient régler la confiscation de l'Armagnac. En ce moment, il est tout-puissant. « Pùen ne « désiroit le roy et la royne d'Espagne, sinon qu'amitié. En Alle- « magne, avoit les Suisses qui luy obeyssoient comme ses sub- « jects. Les roys d'Escosse et de Portugal estoient ses alliés. « Partie de Navarre faisoit ce qu'il vouloit. Ses subjects trem- « bloient devant luy. Mais il trembloit devant la mort. Il avoit « fait de rigoureuses prisons, comme cages de fer et autres de « bois, couvertes de plaques de fer par le dehors et par le dedans
« avec terribles ferrures de quelques huict pieds de large et de la « hauteur d'un homme et un pied de plus. Plusieurs l'ont maudit ; « — mais faut revenir à dire qu'ainsi comme de son temps furent « trouvées ces mauvaises et diverses prisons, tout ainsi avant de « mourir , il se trouva en semblable et plus grande prison et « autre plus grande peur il eust que ceux qu'il y avoit tenus. « Laquelle chose, je tiens pour partie de son purgatoire... Or, « regardez s'il avoit fait vivre beaucoup de gens en suspicion et « crainte soubz luy, s'il en estoit bien payé, et de quelles gens il « pouvoit avoir sûreté puis que de son fils, fille et gendre, il avoit « suspicion. Je ne le dis point seulement pour luy, mais pour « tous autres seigneurs qui désirent estre craints. Jamais ne se « sentent de la revanche jusques à la vieillesse; — car, pour la « pénitence, ils craignent tout alors... »
Voilà ce qu'écrivait Philippe de Commines,et il connaissait bien son maître. On le voit donc sur les chemins de Sarrancc,au milieu de ses valets et de ses gardes, flanqué de son médecin , ce grand politique qui avait été un si méchant homme et un roi à l'âme si basse. Il est chétif, courbé, hideux; il ne rêve pour les autres que pièges et gibets ; mais pour lui, il a dans ce rêve sanglant le cauchemar de l'enfer. En arrivant devant le Pêne d'Escots, il dut croire que le diable avait élevé cette muraille pour l'empêcher de pousser jusqu'à Sarrance, aux pieds de Notre-Dame. Le diable aussi pouvait détacher une roche de ce bloc énorme, et le puissant Louis XI passa bas courbé , tremblant et plus livide. — Il faut lire tout entier le chapitre de Commines intitulé : — « Comparaison des maux et douleurs que souffrit le roy Louis à ceux qu'il avoit fait souffrir à d'autres ».
Il n'y a presque point de canton des Pyrénées où une apparition de la Vierge n'ait donné naissance à un pèlerinage plus ou moins durable. Celui qui se fait à Sarrance est très vieux et encore très honoré. Une petite chapelle au bord de la route, et trois ou quatre fois réédifiée, a toujours indiqué le lieu du mi-
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racle. Dès le xiie siècle, un hôpital encore s'était fondé dans le
voisinage de l'Oratoire; plus tard, il y eut une abbaye d'Augustinsau xive siècle ; le pèlerinage était déjà très célèbre au x\"'. Louis XI y vint, précédé sans doute et suivi de grandes foules ; — car les pèlerins de Saint-Jacques avaient pris l'habitude de s'écarter légèrement de leur chemin, pour se rendre à Sarrance. Cette grande affluence fut longtemps une source de richesses pour Oloron, où ils campaient. Les restes de l'abbaye se voient encore, mais ils sont informes et méconnaissables. Les torches de Montgomeryont relui en passant par là. Jamais on ne vit si terrible brûleur et raseur de couvents; s'il ne traita point de même les églises, c'est que la politique huguenote commandait plutôt de les transformer en temples du nouveau culte. Aussi celle de Sarrance est debout. Elle est même fort belle, et porte avec une crânerie montagnarde la grande tour de son clocher.
Le village a l'air cossu. Il est décoré d'un beau pont tout neuf. Les maisons ont de grands toits d'ardoises comme celles d'Oloron. La vue est riante et sauvage; nous suivons à pied la route qui se continue au bord du Gave, que nous allons franchir à cinq ou six kilomètres de là, sur le pont Suzon. Une vieille chanson de nos pères me revient en mémoire : « Ah! Suzon! fraîche Suzon!... » D'un trou béant dans une paroi de rochers, roule un flot de cristal , et le bruit de la cascatelle accompagnerait bien ma chanson. La route d'Issoret de Lourdios-Ichère débouche sur ce pont si gracieusement nommé; et, comme nous n'avons %essé de monter depuis Sarrance, nous avons sous les yeux le riche bassin de Béclous. — Remarquez, je vous prie, que nous voilà rentrés en pays basque.
Ce bassin, à parler plus exactement, est un cirque, dont les bords sont formés cle vallonnements verts, alternant avec des amoncellements de rocs décharnés ; au-dessus, se déploient les rideaux des grands monts aux cimes neigeuses ; au fond, et à travers une végétation vigoureuse, le Gave ondule, formant
plusieurs bras et embrassant des îles. Le village de Bédous est au premier plan de ce tableau circulaire; plus loin, à gauche, c'est Accous ; sur les hauteurs vertes, Osse, Lées-Athas, Lées ; — entre Accous et Lées, encore un barrage formidable ; le Gave et la route s'enfoncent dans les roches.
Bédous est la capitale de cet admirable coin de pays. Placé comme le voilà, très haut à l'entrée de la vallée, le village n'a
LE GATE A BEDOUS.
rien à craindre des inondations ni des avalanches. La route d'Espagne qui le traverse lui apporte l'aisance; le Gave qui roule à ses pieds lui donne la gaieté. Il vaudrait mieux dire les deux Gaves, car le torrentelet d'Aydius ou Gabarrecat vient ici se joindre au torrent. On a fait l'honneur à ce méchant ruisseau très profond de jeter des ponts sur ses bords; plusieurs sont vieux, tous sont pittoresques.
Sur ce bruyant Gabarrecat , se trouve aussi un petit établissement de bains, Suberlaché, donl les sources ferrugineuses
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attirent peu d'étrangers, mais sont très en faveur auprès des habitants des villages voisins; aussi viennent-ils y remplir des jarres. L'eau de Suberlaché passe pour refaire les estomacs et pour rendre l'appétit. Recommandée aux millionnaires qui l'ont perdu et qui savent pourquoi. — Ils ont naturellement le désir de le recouvrer, — afin de se donner les moyens de le reperdre.
Le village même de Bédous est incomparable ; jamais on ne vit si fin décor d'opéra-comique. Imaginez un long clocher en avant d'une vieille église toute calcinée, — « culottée », comme diraient les peintres, par le soleil et la pluie des orages. Ce clocher est posé sur un porche branlant auquel on monte par dix marches. L'église occupe l'un des côtés de la place, encadrée de vieilles maisons à arcades; quatre rues escarpées et toutes noires viennent y aboutir. Par-dessus les maisons, d'autres toits plus élevés, en poivrières; ce sont les tourelles d'un vieux château qui se mire là-bas dans les eaux du Gabarrecat, étendant sa terrasse jusqu'à un barrage de roches formant écluse.
Au milieu de la place, une petite fontaine. Elle est classique, cette fontaine; nous l'avons retrouvée dans tous les villages des deux vallées d'Aspe et d'Ossau. Il ne faut pas oublier que cette place de Bédous est comme encadrée deux fois, par les montagnes vertes d'abord, puis par les hauts monts. Voilà le fond de tableau que ne rendraient pas aisément les décorateurs.
En revanche, le « metteur en scène » ferait son profit de la vie intense et du bruyant va-et-vient qui nous amuse, — car nous sommes arrivés par un jour de marché. Des femmes apportent sur leurs têtes d'énormes corbeilles remplies de raisins et de tomates. Un groupe d'hommes dispute sur le prix d'un mouton; ils décrivent, avec leurs bâtons ferrés, des moulinets si furieux que la bataille, à l'instant, paraît devoir s'allumer. Ils n'y pensent guère. Ce peuple a les façons vives, il est prompt aux gestes, — et voilà tout.
En ce moment, trois gaillards passent près de nous, presque
courant, portant — sur la tête aussi — d'autres paniers pleins de truites. Il y en a d'excellentes dans les deux Gaves, et ces gens si pressés vont les vendre aux Eaux-Chaudes. Le chemin remonte le Gabarrecat et grimpe, à travers une forêt de sapins, jusqu'au village d'Ayclius; ce n'est que le tiers de la route. Il faut ensuite monter, sous de nouvelles sapinières, jusqu'au col de Las Arques, sur le pic Lorry, à une hauteur de dix-sept cent soixante mètres ;