LA STATION
L'entrée dans Biarritz présente un contraste parfait avec ce facile et riant voyage. On descend du chemin de fer par une pente rapide et une allée noire. D'un côté des maisons basses, de l'autre un haut mur aveugle. Après les maisons un autre mur, dominé par de grands arbres maigres, et couvert d'affiches rouges, roses, vertes, jaunes. Dans ces arbres un écriteau qui se balance : Café du Helder !
Seigneur Dieu ! avoir fait plus de deux cents lieues pour retrouver les enseignes du boulevard des Italiens ! Malgré soi on recule — non d'horreur, comme dans les tragédies classiques — mais d'impatience , comme il arrive trop souvent dans la comédie humaine.
De l'angle de ce deuxième mur part une ligne lumineuse, l'œil naturellement la suit. On aperçoit au loin comme un coin de miroir bleu et mobile. Serait-ce la mer? Est-ce vraiment ici Biarritz ? Ce pourrait aussi bien être Enghien.
Cependant les affiches ne laissent pas de doute. Elles annoncent un concert suivi de bal, le soir, au « palais Biarritz ». Soit ! Nous y sommes. Ce n'est pas sous ces traits-là que nous nous figurions ce lieu d'enchantements. C'est une déception assez plaisante que de s'être mis en route pour le paradis, et de trouver devant soi, à l'arrivée, quoi ? la porte du café du Helder.
Cependant, ne nous décourageons point. Nous voici dans une sorte de carrefour. Derrière nous la rue noire, au-devant la ligne bleue ; c'est sûrement le chemin de la mer. A droite, une avenue très sombre également; mais, du moins, cette obscurité est due aux arbres qui l'ombragent; elle est bordée de chalets. A gauche, une autre rue monte. Ah ! celle-ci est bruyante, animée, remplie de monde.
D'abord des cafés, plutôt des buvettes. Des Espagnols en veste et culotte de velours ornées de grelots de laine jaune, des Basques assis aux tables extérieures, devant des verres vides qu'ils ne songent pas à remplir. Ils parlent, et c'est leur babil étourdissant qui les grise. Chacun de ces groupes forme un tableau plein de couleur et d'amusement. Les Basques ici sont les maîtres, ils sont chez eux ; toutes les fois qu'il y a tapage et débordement de vie quelque part, c'est le Basque qui mène le branle. Race étrange et mystérieuse, qui porte assez joyeusement ce mystère de ses origines. Ce sont des Basques qui conduisent ces landaux de louage qui passent attelés de chevaux maigres d'une vigueur extraordinaire ; il leur faut du bruit comme à leurs conducteurs ; les harnais sont garnis de sonnettes. Si le cocher n'écoutait que son humeur, il irait toujours d'un train d'enfer; mais les promeneurs sont nombreux. Les équipages demaîtres se mêlent à ces grandes boîtes roulantes des loueurs, et voici un embarras de voitures, ni
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plus ni moins qu'à Paris, eh ce1 endroil célèbre qui a reçu le nom de « Carrefour des écrasés ».
Cette grande presse donne tout d'abord l'idée du nombre d'étrangers en résidence dans cette villette étonnante. — Les cochers s'injurient, les maîtresse lèvent du fond de leurs calèches, dans la louable intention de mettre le holà, et reconnaissant à l'instant la profonde inutilité de cette tentative, ils prennent le parti de se rasseoir. Les clames s'agitent avec impatience sur les coussins; on reconnaît des visages espagnols ; mais pourquoi ne sont-ils pas encadrés de la mantille nationale ?
La rue monte; à gauche, elle est coupée par une petite place ombragée d'arbres, bordée de maisons basques, recon nais sables à leur forme pointue et à leurs grandes traverses de bois peint dans le crépi de chaux blanche; à droite, elle s'ouvre brusquement. L'échappée est soudaine et magnifique sur le flot bleu. Ce chemin de la mer, on ne se demande pas si on doit le prendre ; on s'y jette avec une sorte d'avidité ; c'est l'instinct de l'éblouissement. On arrive sur une assez étroite esplanade, et d'abord on ne pense qu'à plonger ses yeux dans cette étendue infinie et brillante.
Et puis on regarde autour de soi. Au loin, des dunes et des roches grises : c'est le cap Saint-Martin, que domine un phare. Vne falaise rocheuse court le long de la mer et borde des hauteurs couronnées de bois de pins et de quelques villas : c'est la cote au Coût, ou côte du Château, se prolongeant jusqu'à un grand bâtiment de briques, sans style et sans grâce, qui ressemble à ce que, dans certaines stations balnéaires, on appelle « l'établissement ». C'est en effet le palais Biarritz, — aujourd'hui une hôtellerie, un lieu de fêtes publiques et banales ; — ce fut autrefois la villa Eugénie.
De ce pesant édifice , à l'endroit où nous sommes placés , s'étend une vaste plage, décrivant une courbe légère, où s'élèvent les bains. Au-dessus, la falaise monte parétages, portant d'autres
villas précédées de terrasses etde jardinets assez maigres. L'aspect n'en est pas moins charmant, car ces demeures sont coquettes ; le feuillage délié du tamarin, qui est plutôt un plumage, se balance au-devant des balcons ; on ne songe point à demander d'autre verdure à ce sol sablonneux. On n'a d'yeux que pour ce clair soleil qui rit sur ces murailles blanches, et pour cette mer aux teintes molles et profondes.
Cette colline demi-circulaire, qui s'élève au-dessus de la grande grève, s'appelle la côte du Moulin. A nos pieds, elle vient aboutir à un amas de rochers, sur lesquels une plate-forme a été conquise. C'est là qu'est le casino, avec sa célèbre terrasse, où l'aristocratie Madrilène et les baigneurs de France passent, en septembre et en octobre, la fin des après-midi. La terrasse est pourtant orientée au nord ; mais ici les soleils sont encore dans toute leur force, quand, à Paris, les calorifères s'allument. Au-dessous des rochers delaChicaougue — c'est le nom de ce petit chaos marin — se trouve le Port aux pêcheurs, avec son bassin de refuge, et de l'autre côté du port le promontoire de l'Attalaye.
Un autre chemin y conduit, la grande et l'on pourrait dire l'unique rue de la petite ville. Certes, il existe en peu d'endroits au monde une voie si diverse et bigarrée. On y voit toutes les recherches de la boutique parisienne, de vrais tailleurs, de vrais bijoutiers, et des marchands d'objets d'art, à côté de taudis enfumés où se vendent les denrées de consommation quotidienne et les produits du pays. Mais bientôt le mouvement se ralentit, la rue devient moins populeuse, puis à peu près déserte, et cependant elle va toujours bordée de maisons moins neuves, moins pimpantes, mais précédées de terrasses que décorent de grands arbres, malheureusement taillés en boule. C'est le vieux Biarritz, le coin le plus frais, le plus tranquille, mais le moins recherché; il n'est pas mondain.
La voie suit une pente rapide et aboutit au Port -Vieux, c'est-à-dire à une anse étroitement resserrée entre des rochers; la
mer se brise aux deux pointes. On ne peut souhaiter de plage plus tranquille etplus sûre. Aussi, là s'élève un autre établissement
de bain, disposé en trois énormes corps de bâtiment ; on me dit que Biarritz a souvent dix mille baigneurs ; je n'en suis pas étonné. A l'établissement de Port-Vieux, la foule est énorme à l'heure du jusant, — car, si étroite que soit l'ouverture, le flux y jette encore quelques lames.
De la terrasse des bains, nous voyons devant nous l'autre versant du promontoire de l'Attalaye (en vieil espagnol, lieu de guet). Il supportait jadis un donjon dont on retrouve l'emplacement avec quelques pans de murailles. La base en était apparemment moins branlante alors qu'aujourd'hui, car elle ne consiste plus qu'en des roches rongées, percées par le flot. Les ingénieurs ont voulu renchérir sur ces jeux de la nature ; ils ont pratiqué un tunnel dont la voûte du moins est solide; son utilité n'est pas évidente. Le faîte est maintenant chargé d'un sémaphore. On y grimpe par un sentier en colimaçon, à travers les éternels tamarins; et l'ascension serait-elle rude, qu'arrivé au but, on oublierait sa peine. C'est qu'en effet, du haut de ce promontoire la vue ne rencontre plus d'obstacles sur la grande mer. A gauche, elle embrasse la chaîne espagnole, qui part de l'embouchure de la Bidassoa, pour se développer vers le sud, — la superbe côte cantabrique. Ces colosses, radieux pendant le jour, grandissent encore quand vient le soir et qu'ils se découpent à la fois en masses d'ombres sur les clartés du ciel et sur celles de l'eau.
En face de l'Attalaye est un cône déroches éventrées, formant arcade à jour: c'est le Cucurlon ; il est surmonté d'une statue de la Vierge. Au reste, entre les rochers on aperçoit, en y regardant de plus près, des blocs artificiels; ce sont les débris d'une digue qui devait relier le promontoire de l'Attalaye à quelques masses rocheuses, et opposer ainsi une forte digue — œuvre de la nature pour moitié, et pour l'autre « travail d'art », — aux turbulences du flot. Seulement la partie d'art est renversée, la partie de nature
s'est désagrégée chaque année un peu davantage. L'ingénieur propose, la tempête dispose. Il n'y a que l'ingénieur qui en soit étonné.
Au-dessus du Port- Vieux, un autre promontoire se dresse; il était coiffé jadis d'une petite tour qu'on appelait le fanal de Port- Hart. Un fanal, entendez-vous bien? ce n'était pas un phare. L'appareil — peu mathématique — consistait en une chambre pourvue d'une cheminée énorme, où l'on jetait une charretée de broussailles. La fumée et les étincelles faisaient reconnaître au pêcheur l'entrée du port. Maintenant, de la tour, il ne reste rien, pas même le sol qui la portait. Une route y passe, clans une tranchée, au-dessus d'une affreuse et pittoresque crevasse, où le flot s'engouffre avec des plaintes étranges et une furie diabolique. Les touristes de Bretagne, en villégiature à Biarritz, y viennent curieusement; cet accident leur rappelle ce qui se voit partout sur leurs côtes, ils se croient chez eux. Un pont traverse ce petit abîme; le chemin conduit à la côte des Basques. — J'allais oublier de donner le nom de ce pont rustique — car il l'est. On l'appelle le pont du Diable. Parbleu!
C'est un beau lieu que cette « côte des Basques ». Aussi est-il presque entièrement négligé par les baigneurs. On y rencontre bien quelques promeneurs deci, delà, et même, à l'extrémité du quai bordant le flot, on voit un troisième établissement de bains. D'un coup d'oeil, on reconnaît que ces promeneurs font partie de la colonie de Biarritz , — mais partie extérieure : ils n'en sont pas.
Ils n'ont pas même l'air de se soucier d'en être. Ce sont des récalcitrants à ce qui se fait; or, fréquenter la côte des Basques, ça ne se fait pas. Cependantla perspective des montsespagnols y estplus large encore et plus belle que de l'Attalaye. On y découvre en plus une ligne rude et coquette de falaises qui se poursuivent jusqu'à Saint- Jean-de-Luz. Elles paraissent rudes à cause de l'escarpement de leurs flancs ; elles sont coquettes par leur belle cou-
leur qui passe, suivant les heures, du blanc d'argent au gris de plomb.
Quant aux bains, on ne saurait s'étonner qu'ils soient peu suivis, car la côte des Basques est sans défense contre la grosse mer. Il semble que des courants arrivent du large et que, se brisant d'abord aux récifs du cap Figuier, qui s'allonge là-bas à la pointe de la côte espagnole, ils forment de puissants remous dans cette sorte de baie en demi-cercle, dont l'autre pointe est le Cucurlon. Le flot bondit en superbes jets d'écume contre la côte des Basques ; il n'y a que des nageurs éprouvés qui puissent, sans péril, passer à travers ces furieuses colonnes d'eau, dont la force est redoutable. C'est un amusement pour les Basques, vigoureux, agiles, intrépides. A de certaines époques de l'année, ils se rendent à cette côte par centaines, par milliers; la troupe est précédée des instruments nationaux, le fifre et le tambourin. Ils se jettent à l'eau; ils connaissent tous les dangers, dont le principal est le fond des basses roches aiguës qui suit la grève ; ils se jouent à éviter ou à fendre la lame, et se donnent en spectacle à toute la population accourue pour les voir ; ils ne sont pas venus pour autre chose. Qui dit Basque, dit un peu fanfaron.
D'ailleurs, ce peuple a un proverbe très sage qui dit : « Le monde ressemble à la mer : on voit s'y noyer ceux qui ne savent pas nager ». Il est vrai que les proverbes ayant été faits pour se contredire entre eux, YEscuara. (la langue basque) en a un autre : « La mer n'a point de branches auxquelles on puisse se raccrocher quand on se noie ; la femme du marin est mariée le matin, et veuve le soir ».