‹ Le pays basque et la Basse-NavarreChapitre 6 sur 75 · LES DEUX SAISONS · texte numérisé non relu

LES DEUX SAISONS

Biarritz a deux saisons : une d'hiver qui commence en novembre , une d'été qui s'ouvre en août. La première est aux Anglais ; ils y régnent à peu près sans partage. Il aime cela, ce peuple insulaire et isoliste. La seconde appartient à l'aristocratie madrilène. Appartenir est le verbe qui convient; mais les Espagnols sont moins exclusifs, n'étant que péninsulaires. Ils tiennent à Biarritz le haut du pavé, et seraient sincèrement désolés que la société française et parisienne ne vînt point en tenir le bas. Ils la souhaitent, ils la recherchent et ils l'aiment. Il leur plaît très fort qu'elle soit représentée par ses diverses catégories, surtout l'aristocratique et la galante.

BIARRITZ. 'i!)

L'hiver, c'est la saison muette. Plaisirs rares. Maisr après avoir médit de l'Anglais, on peut bien lui rendre justice : ce qu'il aime, lui, ce qu'il adore, c'est le changement de lieu; il ne vient pas chercher, dans les stations balnéaires et thermales, les agitations de la vie extérieure et mondaine. Voyageur à outrance et avant tout, il satisfait volontiers son goût en la compagnie des siens, qui lui suffît; il va par le monde, flanqué de sa fidèle épouse et des fruits d'une union sans orages, — môme à la montagne, où l'électricité est abondante et soudaine. L'image de cette existence un tant soit peu extravagante, mais infiniment morale, pourrait être une locomobile traînant un omnibus de famille.

En décembre, à Biarritz, comme en août, au bord du lac de Genève, passent des tribus : jeunes missesses aux cheveux flottantsjeunes garçons en veste courte etaugrand col plat; — la troupe est tout à fait semblable à un jeu de quilles, — sauf que ces quilles sont de hauteur inégale. Par quel miracle d'optique cette jeunesse d'Albion trouve-t-elle le moyen de paraître longue même quand elle est petite ? Tout cela, d'ailleurs, est propre et frais à plaisir, tout cela sent l'eau froide — et, comme disait Byron, la tartine de beurre. Les parents suivent, la mère avec des restes de beauté quelquefois, toujours avec des raideurs solennelles et une maigreur qui les justifie, — le bois ne saurait ployer; — le père avec cette barbe saxonne dont toute l'Europe connaît à présent les oncles sévères. C'est une mode toute neuve; plus un Anglais est terriblement barbu, plus il est Anglais.

On va sur le vieux port, à l'abri du vent; c'est clans ce coin de la station que la saison est surtout clémente. Le soir, on dépense le temps chez soi : ce qui serait aux yeux des Parisiens et des Madrilènes une ressource de carême. L'Anglais s'en contente. Une lumière plus vive s'échappant par les interstices des rideaux, des sons de piano traversant le silence de la rue, font reconnaître les maisons habitées par la colonie.

Et cette paisible colonie d'hiver s'en est allée depuis longtemps,

quand arrive celle d'été, bruyante, impatiente d'amusements. Ce n'est encore que le commencement d'août : point d'Espagnols — du moins de qualifiés. Les Bordelais, autrefois, ouvraient cette marche du carnaval d'été ; ils vont maintenant à Saint-.Iean-de- Luz. C'est moins coûteux ; et puis, il vaut mieux briller là-bas au premier rang, que de venir ici se faire effacer au troisième. Qui croirait, d'ailleurs, que cet effacement ait jamais pu être silencieux, ne connaîtrait point Bordeaux ! — Dans les premiers jours d'août, les petits Parisiens arrivent, je dis les petits — parce que les personnes grandement classées — ou brillamment déclassées, — vont d'abord à la côte normande, et ne descendent à Biarritz que vers la première semaine de septembre.

C'est aussi le moment où s'abat sur la station la haute volée madrilène. Il faudrait avoir l'honneur d'être admis à la résidence royale d'Alphonse XII pour voir réunis tant de grands d'Espagne. La famille du maréchal Serrano se trouvait à Biarritz, l'an dernier, tout entière : l'une des charmantes filles de la duchesse Délia Torre y introduisit même le goût d'un bijou vraiment nouveau, un collier d'argent, à clous et à pointes, tout à fait semblable à ceux qu'on met au cou des dogues favoris. Fantaisie castillane. La griffe espagnole est partout imprimée sur Biarritz ; là-haut, au sommet de la côte du Coût, s'élève, parmi les pins , la villa du duc de Frias. Il est vrai qu'une autre villa, appartenant à la marquise de Noailles , en est voisine; mais les Xoailles ne sont-ils pas aussi grands d'Espagne ? Je n'ai point le grand livre de l'histoire ouvert devant moi ; je crois pourtant me souvenir qu'ils reçurent cette dignité à l'occasion de l'avènement de notre duc d'Anjou au trône d'Espagne, et en même temps que les Saint-Simon , — ce dont le chef de cette dernière maison, l'auteur des fameux Mémoires , ne fut pas satisfait : lui non plus n'aimait pas le partage.

Ainsi, tout à Biarritz est à l'Espagne. Pourquoi donc les dames espagnoles n'y veulent-elles pas arborer le plus romantique et le

plus beau des pavillons nationaux, la capricieuse, la coquette, l'irritante, la pittoresque, l'amoureuse mantille? Est-ce par courtoisie envers les Français résidants qu'elles se coiffenl de nos chapeaux parisiens? Se proposent-elles d'honorer la Pranceen

ses modistes ? ou seulement de n'être pas différentes des grandes dames françaises qu'elles coudoient? Quelle discrétion et quelle indulgence !

Sur la terrasse du Casino, un homme passe; son air, qui, d'ailleurs, n'est pas farouche, dit assez clairement qu'il serait aise de demeurer solitaire, et il y a clans toute sa personne un je ne sais quoi qui commande de ne point déranger ses volontés. C'est un homme d'Etat, savez-vous ? me dit un député belge, qui ne veut pas être venu de si loin pour paraître mal informé. Si je le savais ! C'est M. Canova del Castillo, ancien premier ministre du roi Alphonse XII. S'il aime l'isolement, il a peut-être ses raisons. Peut-être veut-il épargner à certains... oublieux l'embarras qu'ils auraient à l'aborder. En écartant tout le monde, on se défait des vilains. On a été tout-puissant, on a éprouvé la servilité des hommes, on ne veut pas connaître leur ingratitude ; d'autant que leur bassesse reparaîtrait à l'instant , si Ton redevenait ministre , et qu'on serait alors embarrassé soi-même pour se servir d'eux à nouveau. Or, cela pourrait être utile. La conduite de l'homme d'Etat déchu m'a donc paru, quanta moi, très politique et très fière; elle repose sur l'expérience, elle a son parfum castillan.

A Biarritz, il y a, d'ailleurs, de grands exemples de iidélité politique. On me montre le marquis de la R., carliste quand même. Ces belles devises comportent certaines mélancolies que le marquis n'aime point à faire partager aux autres. L'an passé, il était le grand organisateur des fêtes, où l'on ne veut pas de « mélange ». Il présida surtout un bal qui amena, si Ton en croit la petite chronique, bien des orages dans des paradis cachés ; chaque cavalier avait le droit d'y amener une dame — sous sa responsabilité.

C'est un mot menaçant et une chose très claire. Tant pis pour les intruses et pour leurs paravents! Beaucoup de ces derniers se replièrent, de là ces querelles : Vous n'avez donc pas de courage ? Vous ne m'aimez donc point? Vous craignez donc de braver pour moi des interdictions ridicules ? — Cette fête avait naturellement l'attrait du fruit défendu; et, ne pouvant y mordre, ce fut à l'organisateur que les exilées donnèrent le coup de dent.

L'heure des élégances sur cette terrasse — moins large que le trottoir de nos boulevards, mais longue de deux cents mètres environ, et suspendue au-dessus des flots — est celle qui précède le dîner. Plus tôt, on y vient surtout pour regarder de loin sur la grande plage, au pied de la côte du Coût, se prendre les « bains à la lame ». C'est un des spectacles de Biarritz : il est assez gai, car il a sa partie comique. Ces grandes lames qui arrivent en demicercle ont une grâce qu'égale seulement leur brutalité ; elles renversent les files de baigneuses, qui ne réussissent à se relever que pour retomber un peu plus lourdement sous le flot qui suit, et les culbutes sont accompagnées de cris perçants et de grimaces amusantes qui se voient à la lorgnette. Mais, vers cinq heures, c'est une autre harmonie qui domine le bruit des vagues. Un excellent orchestre à l'entrée du Casino, dans un kiosque, fait entendre des valses et des ouvertures d'opéra.

Les promeneurs arrivent en foule, et déjà les chaises placées au bord de la terrasse, et celles qui entourent les tables disposées au pied du bâtiment, sont occupées. Une chose étonne toujours le Parisien : c'est d'étudier les appétits d'Espagne, qui ne craignent point le chocolat deux heures avant le principal repas de la journée. Des Parisiennes imitent ces robustes Castillanes, mais elles ne nous tromperont point : ce chocolat c'est leur dîner, elles n'en feront pas d'autre. Par le Cid Campéador, en Espagne c'est autre chose; la vaillance des estomacs féminins ne le cède pas à celle des cœurs masculins.

Les deux nations se passent en revue sur cette terrasse. Ces

belles Madrilènes ont le teint doré, avec des traits réguliers que l'âge empalera. La griffe malhonnête des ansgâtera ce joli coloris;

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