‹ Le pays basque et la Basse-NavarreChapitre 51 sur 75 · LA PLACE DE BÉDOUS · texte numérisé non relu

LA PLACE DE BÉDOUS

puis, de là, redescendre à Laruns, sur les pentes du Saint-Mont. Alors, on a percé le massif qui sépare les deux bassins d'Aspe et d'Ossau. Pensez-vous qu'après cela les pêcheurs aient le droit de vendre cher leur poisson frais?

Quant à nous, cette traversée, nous l'avons faite — à mulet, je l'avoue. L'un de ces trois compagnons qui, depuis, nous servit de guide, nous proposa, dès ce jour-là, de le suivre : il me dit, pour m'alléeher , que nous nous arrêterions à Eysus , et que

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nous y mangerions de ses truites. Par malheur pour le brave garçon, il y en avait à Béclous ; l'hôtelier nous les faisait cuire.

Bédous est un des meilleurs centres d'excursion dans cette partie des Pyrénées. Aussi nous y avons pris résidence. La matinée du lendemain nous trouve dans la vallée du Malugar, sur l'autre rive du Gave; nous n'avons fait que toucher à Osse, et traverser le double village de Lées-Athas. Nous montons vers le pont de Serrelongue, jeté au-dessus d'un large et profond ravin. Un pic se dresse, le mont de Soulaing, et nous continuons de monter, laissant tourner nos chevaux au flanc d'un cirque rempli par de grands bois. C'est un morceau de la vaste forêt, dont les diverses parties prennent des dénominations différentes, et que, clans son ensemble, le pays appelle la forêt des Isseaux. Au sortir de ces bois, nous traversons des pâturages, dominés par de hauts remparts de roches. C'est ici que s'ouvre le pas de Guliers. Nous revoyons au nord-ouest les montagnes de Larrau, au nord celles de Barétous, à l'ouest le massif de Sainte- Engrace. Notre but est là.

Le pas de Guliers n'est qu'une brèche dans une longue crête de rochers. De nouveaux pâturages y succèdent ; on y trouve quelques cabanes de bergers; puis c'est le retour de la forêt. Une hètrée colossale. Ces arbres immenses couvrent d'abord de longues pentes capricieuses et très raides, puis un plateau assez large. Le « dessous du bois » ressemble à ce qui se voit dans la forêt de Fontainebleau : des lits d'herbe, des halliers en broussailles, un taillis sous la futaie, des roches isolées, perçant le sol pierreux.

Nous avons déjà plus de quatre heures de marche, et nous nous reposons un moment au port de Suscousse, d'où nous voyons le chemin s'enfoncer à pic dans une sorte de couloir, entre deux rampes sombres : c'est toujours la forêt. Seulement, elle est plus noire; les sapins s'y mêlent aux hêtres.

Ils sont magnifiques, et, si près de Sainte-Engrace, on ne conçoit guère comment ils ont échappé à quelque tentative d'exploi-

tation. Je ne songe pas, d'ailleurs, à m'en plaindre. La sapinière est bientôt si serrée, qu'il nous faut descendre de nos montures et les mener à la main, en cherchant à nous faire jour à travers ces rameaux énormes, qui tombent jusqu'au pied de l'arbre. Elle est vraiment vierge, cette forêt d'Achavar, où n'ont jamais pénétré que de rares touristes avec leurs guides, et les chasseurs d'ours — car il y a des ours dans cette région de bois sauvages enveloppant Sainte-Engrace, et tapissant les versants des pics.

Nous revoyons la lumière après ces ténèbres. A nos pieds est la vallée de FUhaitxa et le confluent des deux ruisseaux qui vont former le Gave de ce nom. Nous entrons dans Sainte-Engrace; et, d'abord, une chose nous frappe : c'est l'allure et la physionomie des habitants. Voici devrais montagnards, tels qu'on en voit dans les vallées du Jura ou des Alpes : grands et blonds, quelques-uns même avec des yeux bleus. Pourtant ce sont des Basques : Sainte-Engrace est le dernier village de la « Haute- Soule ».

Aussi, ses habitants vivent-ils, comme ceux des Alpes et du Jura, de la fabrication des fromages ; c'est la vie pastorale toute pure. Leurs pâturages sont situés un peu partout dans le fond des cirques verdoyants, sur les hauts plateaux, sur les terrasses appuyées aux roches qui surplombent au-dessus du cours de FUhaitxa. C'est aussi laque sont groupés plusieurs des hameaux qui forment la commune; car Sainte-Engrace n'est pas une agglomération fixée sur un point, c'est une succession de villages. Le plus important est l'ancien Sainte-Engrace-du-Port, assis en face d'une gorge tapissée de sapins, et qui marque le chemin du col d'Eraycé, où se trouve la borne frontière de la France et de l'Espagne. Là, autrefois — et l'on pourrait dire même dans l'autrefois d'autrefois — au temps de l'empereur Karl, il y avait un pèlerinage. Les Religieux — des Augustins, comme dans toute cette région — qui avaient là une abbaye, venaienl d'être mis en possession d'un bras de sainte Engrace ou Enchratis, une vierge

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martyre. Il se fit de grands miracles autour de celte relique. Au reste, la légende delà Sainte est inscrite sur un rétable, dans l'église; les peintures et les dorures son! dans le goût espagnol du xvnc siècle — c'est-à-dire un mauvais goût très particulier, quelquefois assez attachant.

De l'abbaye des Religieux du ixe siècle, et d'une construction postérieure, édifiée, dit-on, au xue, rien ne subsiste. L'église est debout; elle est romane, et flanquée d'une des plus énormes et de la plus pesante tour carrée que j'aie peut-être vue. Elle est entourée du cimetière, et je retrouve ici les traditions de la Soûle; je revois les cimetières du pays de Mauléon et de Tardets, tout remplis de fleurs aux couleurs éclatantes et à l'odeur profonde.

Le matin est surtout charmant à Sainte-Engrace ; je veux parler du premier matin, quand le ciel garde encore ses teintes pâles, et ({Lie le soleil dépasse à peine le bord de l'horizon. Le front des grandes forêts est seul éclairé, les rayons glissent sur les terrasses naturelles formées au-dessus du Gave et sur les toits des hameaux; le Gave lui-même est encore dans l'ombre. C'est le plus gracieux des pays perdus, que ce groupe de bourgades et cet entre-croisement de vallées. La montagne l'enserre de toutes parts ; on ne la voit presque point; partout ce manteau noir de la sapinière la recouvre, et la hêtrée y déroule parfois ses plis clairs et comme soyeux. Nous quittons Sainte-Engrace à regret, comme tant d'autres lieux de ce pays pyrénéen, celui de tous les pays du monde peut-être où les aspects sauvages ont le plus de douceur. Le soir nous retrouve à Béclous.

Là, notre itinéraire nous permet de dépenser encore un jour. Mon compagnon est passionnément occupé à prendre un croquis de l'église; quant à moi, je vais ra'asseoir sur les marches branlantes du porche, je promène mes yeux des arcades si curieuses de ces vieilles maisons aux poivrières du château , et au fond de montagnes. Il y a du charme à cette contemplation indolente. Parbleu! j'avais compté sans notre guide de la veille. Très

obligeant, le gaillard, mais insatiable. Ne me propose-t-il point la promenade circulaire, pendant que « l'autre monsieur » dessine !

Et moi de réfléchir, parce que je suis tenté : — Mon brave, ou votre promenade ne mérite pas son nom, ou je n'aurai rien à escalader. — Non, Monsieur. — Enfin, c'est une promenade de demoiselle? — Il sourit, et il le jure. — Nous marchons droit sur Accous. S'il n'y arien à escalader, il y aura certainement quelque chose à remonter, puisque nous commençons par descendre. D' Accous à Lées-Athas ce n'est qu'un saut, dit le guide; — et d'Athas à Osse, une petite traversée. Je n'en ai pas moins marché cinq heures. Il est vrai que j'ai vu la vallée sous tous ses aspects. Le plus frappant est celui d' Accous. Nous y avons fait le lendemain une nouvelle halte.

Le village est tapi dans une sorte de petit cirque au plus bas de cette vallée. Au-dessus, les monts décrivent la figure d'un croissant renversé, hérissé de pointes à ses deux extrémités, et se creusant au milieu en plis profonds, qui sont des lits de neige. Accous est la plus pittoresque des bourgades. J'ai peur qu'elle ne paye chèrement quelquefois la beauté de ce décor. Elles sont menaçantes, ces montagnes, aux cimes ébréchées, mais aux pentes raicles et glissantes; ce sont les pics du Bergon, cYAnchet, de Ronglé, de Permayou, au premier plan ; au deuxième, les hautes cimes cYIsube et de Sesques (2,500 et 2,600 mètres). Pardessus encore ce massif, l'un des plus considérables des Pyrénées, le pic du midi d'Ossau, qui en forme la couronne.

Admirable tout cela. Seulement, il y aies avalanches, contre lesquelles Accous n'a aucune défense. Et ce n'est pas tout : la neige a deux façons de renverser les abris élevés par les hommes; elle les prend par le toit ou les attaque par le pied. A l'extrémité du village, coule un adorable ruisseau. Peste! le traitre! Remarquez bien qu'il porte un nom de femme : la Berthe.

Tl descend du mont Ronglé. Ce n'est qu'un torrentelet écumeux,

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aux cascatelles brillantes; mais, quand de pareils amas de neige le gonflent, ce ne peut être qu'un vrai torrent — et furieux. Nous l'avons vu en petite colère seulement, nous avons pu juger de la grande. Tandis que nous déjeunions dans le village, les nuées s'amassaient. Le tonnerre gronde. Les pics se coiffent de vapeurs rougeâtres, puis d'un noir bleu; on dirait un lac d'encre suspendu entre les hautes roches déchirées. Les éclairs se succèdent, et dans le zigzag de leurs lueurs rapides, on aperçoit les fonds de neige qu'ils éclairent. La foudre roule avec des fracas épouvantables, le lac d'encre enfin crève; quelle pluie!... L'orage s'apaise. Nous entendons un autre bruit sourd. Qu'est cela? C'est la Berthe qui se fâche. Le volume des eaux de l'innocente a quintuplé en une demi-heure.

C'est pourtant sur les bords de la Berthe orageuse qu'est né le « Tibulle » des Pyrénées, Despourrins, le poète gracieux dont nous avons rencontré la tombe, l'an dernier, auprès d'Argelès. Sa maison est là, entre Bédous et Accous, sur un monticule, au pied du Pêne d'Esquit. Un monument en forme de pyramide est encore ici consacré à sa poétique mémoire.

Ce Pêne d'Esquit n'est qu'un grand rempart de granit barrant la route. Heureusement le Gave a su s'en creuser une, et les hommes sur ses bords en ont construit une autre. Mais, audessus de cette muraille grise, une seconde muraille toute verte, et toute droite aussi s'élève. On se demande à quoi servira l'herbe qui croît sur ces pentes absolument verticales ; la plus hardie et la plus expérimentée des chèvres ne s'y aventurerait point sans rouler sûrement en bas. — Le Pêne d'Esquit est situé à une demi-lieue environ d' Accous. La porte que le torrent y a ouverte une fois franchie, on a perdu de vue toute cette fraîche et riante partie de la vallée. Le chemin étroit monte sans cesse. Bédous n'est pas à 450 mètres d'altitude, Urdos que nous allons joindre dépasse 800.

Nous contournons à gauche la base du pic de Arapoup, à la

crête tout effritée, et nous rencontrons, à droite de son confluent avec le Gave d'Aspe, Le grand ruisseau de Lescun, sur lequel est un vieux pont conduisant au village. Plus loin, sur une sorte de terrasse, vient Eygun, et plus haut Cette, dont l'église nous apparaît à deux cents mètres au-dessus de nous, perchée sur une roche. Le curé justement passe, et se dispose à remonter vers son nid d'aigle. Il nous salue avec beaucoup d'obligeance, et

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parait un peu surpris de rencontrer sur sa route des bipèdes qui ne sont ni ses paroissiens ni des muletiers d'Espagne. .Te lui fais observer que voyager dans ses montagnes est tout plaisir; ce n'est que d'y vivre enfermé comme htrtjui peut être rude. Il secoue la tête, et je n'oublierai jamais le geste passionné dont il me montra le petit torrent particulier à Eygun, l'un desesdeux villages. Il est, en effet, bien âpre et bien charmant, ce ruisseau encoléré d'Escuarp, qui descend au liane d'un ravin fermé par une énorme masse de pierres, le pic de Permayou. Et le curé me dit : Est-ce que cela n'est pas beau?

Nous avons employé — je ne saurais dire que nous ayons perdu — une demi-heure à écouter le brave homme parler de sea monta-

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