LA GORGE ET LE FOUT D'URDOS
LA VALLEE D'ASPE. 3q3
gnes. Il y est né, il ne les a jamais- quittées que pour aller au séminaire, puis il y est revenu. Il mourrait de nostalgie partout ailleurs.
Ce Permayou vous a tout bonnement ses 2,400 mètres. Il couvre encore de son ombre le village d'Etsaut, faisant face à Borce, de l'autre côté du Gave. Etsaut est ancien et charmant. Un vieux pont, une vieille église entourée de vieux grands arbres, de vieilles maisons à pignon, de vieilles ruines par-dessus tout cela, c'est un tableau complet. L'un de ces vénérables logis est du xve siècle; on l'appelle la Maison du Chien, parce qu'une tête de chien a été sculptée sur un de ses curieux contreforts. Mais il y a bien d'autres habitations à Etsaut qui ne sont guère plus jeunes. Toutes ont été bâties avec une richesse qui étonne, en belles pierres bien appareillées. Quelques-unes ont des portes ogivales, beaucoup des croisées à meneaux. La tour éventrée est superbe. — Et pour achever ce décor, de l'une des grandes roches à pic qui dominent le village, une cascade sort et s'épanche.
En sortant d'Etsaut, nous franchissons un pont plusieurs fois séculaire; les feuillages des hêtres suspendus sur le torrent le recouvrent; c'est comme un berceau sur l'abîme. Au fond le Gave , qui coule maintenant à notre gauche , mugit ; on ne le voit pas. Nous sommes au seuil d'un défilé, où ne pénètre qu'un jour grisâtre, et tout à coup, sur un rocher colossal, s'avançant en pointe sur le torrent qu'il domine de plus de 150 mètres, nous apercevons des murailles. Cette roche se dresse à l'angle d'un profond et vaste ravin, auquel viennent aboutir les pentes de Lescarpuru, de Lasserons, de Gaziès et d'Aule. Au pied de ce dernier mont se creuse un petit lac. Un nouveau pont relié la route à la base du rocher. C'est le sempiternel pont d'Enfer.
Un escalier sans fin monte au fort, — car c'est bien là le fort d'Urdos. Il a plus de 500 marches, et, comme une partie du fort lui-même, a été pratiqué dans le roc vif. L'énorme monolithe est partout percé de casemates, dont les embrasures s'ouvrent
comme des gueules béantes. De là, on assassinerait une armée, homme par homme. Seulement il est difficile de concevoir comment on y supporterait, clans le défaut de l'air respirable, la fumée acre de la poudre. C'est une épreuve qui vraisemblablement ne sera point faite, car nos voisins n'auront pas envie d'attaquer le formidable ouvrage. Au-dessus de la roche qui forme la première ligne de défense, d'autres murailles s'élèvent d'étage en étage. On les découvre mieux lorsqu'on a franchi le défilé. Des batteries sont toutes prêtes à balayer le vallon, et la route est tracée désormais sur la rive droite du torrent. En avant est le village d'Urdos.
Le chemin s'écarte légèrement du Gave et court entre des monts boisés à leurs flancs et couronnés de roches toutes blanches, qui ont l'aspect de nouveaux ouvrages militaires ; on dirait des tours et des bastions sortant de l'épaisseur du bois ; puis un autre défilé se présente, puis un autre vallon. Nous atteignons le confluent de l'Espugna et du Gave. Une usine abandonnée, dont le nom indique la destination ancienne, la Fonderie, est assise entre les deux torrents. Le Gave d'Aspe s'enfonce dans une gorge qui est son domaine par excellence à lui, son premier chemin pour arriver dans le monde, où le turbulent va faire tant de bruit. A l'extrémité de la gorge, un sentier de montagnards et de chèvres nous tente : c'est celui du col ou pas d'Aspe, qui n'est pas situé à moins de dix-sept cents mètres.
Mais nous devons d'abord atteindre le port d'Urdos ou le Somport — Summus joortus — ancienne voie romaine qui, de Csesarea Augusta, conduisait jadis à travers la vallée à la cité d'Huro, puis à l'autre cité (hypothétique) de Benehamufn, où l'on a voulu voir Navarrenx. Nous traversons la forêt de Sausane. Nous touchons au Somport, et nous n'irons pas plus loin. Au delà, c'est l'Espagne.
Une partie de l'armée d' Abd-er-Rahman a franchi ce col et suivi toute la vallée pour envahir notre sol gaulois ; le gros des forces
LA VALLEE D ASPE.
du lieutenant des khalifes avait traversé le col de Roncevaux. Les nuées de cavaliers Maures, armés du large cimeterre, allaient bientôt se briser contre la muraille des fantassins Francks, armés de piques et de francisques. On revit les infidèles dans cette vallée d'Aspe, mais décimés, et portant le corps de leur chef tué dans les champs de Poitiers. Seulement, ils passaient comme le feu de l'enfer sur les villes et les villages, ne laissant pas une maison debout, pas un homme, pas un enfant vivant.
La vallée d'Aspe, que nous venons de parcourir dans toute sa longueur, n'a pas les grandes lignes de la vallée d'Ossau, où nous allons entrer. Presque partout, elle est étroite; mais elle est aussi partout curieuse et variée à l'infini. C'est d'ailleurs une des moins connues de toutes les Pyrénées.