L \ MAISON 1) F. T S A U T
LU U VIE- J IZÛN.
LA VALLÉE D'OSSAU
ARUDY, LOUVIE, LARUNS
Revenus à Oloron, nous le quittons avant le jour et nous cheminons, mal éveillés. Nous traversons plusieurs villages, et tout à coup notre équipage s'arrête. Le conducteur a pris à ses côtés, sur le siège, un prêtre qui se rendait à pied à Arudy, et que nous avons prié et pressé vainemenl d'occuper l'une de nos places au fond de la voilure; c'est cet abbé trop opiniâtre ou trop discret qui dispute avec le cocher. Celui-ci répète un juron que nous avons entendu souvent depuis que nous avançons à travers le Béarn : Péou Diou biban! Le prêtre lève les mains au ciel, qu'il
LA VALLEE D OSSAU, AIIUDY, LOUVIE, LARUNS. 357
paraît prendre à témoin de quelque abomination terrestre. Le patois béarnais — c'est presque une langue — n'est point fermé comme le basque, et nous comprenons qu'il s'agit entre les deux hommes d'une curiosité jadis placée au-dessus de la route et qu'on aurait fait disparaître.
Le cocher parle d'une « pierre des fées »; le prêtre, enfin, s'explique. Là , il y avait autrefois un monument druidique important; on ne le voit plus. Nous mettons tous pied à terre, nous gravissons à gauche un monticule dont le sommet s'étend en forme de plateau. C'est à cet endroit qu'était une table immense de granit, supportée par sept pierres verticales; l'abbé veut bien nous en faire une description exacte. Maintenant , nous n'avons plus devant les yeux qu'une tranchée profonde; le chemin de fer de Pau à Oloron a coupé la butte. Le monument se trouvait dans la ligne du tracé. Tant pis pour l'archéologie ! Le progrès moderne, c'est l'ogre qui dévore tout sur son passage. Notre prêtre est indigné. Quant au cocher, il n'avait pas fait cette route depuis plusieurs mois, il ignorait « qu'on eût cassé la table des fées » ; il se fâche et il jure : « Par le Dieu vivant! » Donc plus de dolmen ; mais du faîte de la colline — ou plutôt de la moitié subsistant de cette colline, puisqu'elle a été coupée en deux — nous embrassons une belle vue.
En face, la vallée d'Ossau; à gauche, dans la plaine, Arudy; à droite, une autre vallée plus petite, qui remonte dans la direction d'Oloron ; une légère déviation, par des chemins assez ravinés, conduit à Saint-Christau.
Nous allons à Arudy. Il faut insister sur ce point que c'est, de ce côté, le dernier village de plaine. Aussi, c'est un petit centre industriel. On y voit des mégisseries comme dans les bourgs de l'Isère; mais ce qui est plus intéressant pour nous, c'est qu'on y rencontre de vieilles maisons et une très curieuse église, avec de belles voûtes à l'envolée qui sont du xve siècle. Une porte très riche de la même époque est placée au-dessous d'un porche qui a
été reconstruit. A l'intérieur, sous ces voûtes légères, repose un évêque; son tombeau est relativement très moderne.
A parler exactement, cette plaine d'Arudy est plutôt un bassin qui s'arrondit au seuil du défilé formé par la vallée d'Ossau ; le Gave en est la ceinture. Dans cet îlot vert tout est rond; des buttes rondes se dressent de distance en distance au milieu des prairies. Le lieu est si calme, qu'on a peine à se figurer qu'il ait pu être le théâtre d'un bouleversement; et, pourtant, il paraît qu'Arudy fut renversé au siècle dernier par un tremblement de terre. C'est apparemment en cadence avec cette fâcheuse convulsion du sol ou quelque autre secousse antérieure que le Gave s'avisa de changer de lit. Il coulait autrefois dans un long souterrain , dont on aperçoit les jours dans ces mêmes prairies criblées de trous. Toute la région présente des cavernes. La plus importante est la « grotte d'Espalungue » fouillée par les savants pyrénéens, et où l'on a trouvé de beaux débris appartenant à l'âge de l'auroch et du renne.
Tout est antique clans la vallée d'Ossau; les Ossalois en sont fiers. Il y a deux siècles, les États de Pau ayant décidé qu'on élèverait une statue à Louis XIV, les gens d'Ossau prétendirent qu'elle ne pouvait être érigée que sur leur territoire, et que cet honneur était dû au plus ancien parmi les peuples des Pyrénées, peut-être parmi tous les peuples. Comme preuve à l'appui, ils n'invoquaient pas leurs pères de la période du renne , mais seulement Jules César qui, sur une pierre jadis bien connue dans la vallée, avait fait graver « son nom et ses armes ».
Malheureusement, la pierre a été perdue.
La grotte d'Espalungue, que nous n'avons pu visiter, s'ouvre assez près d'Izeste, où l'on arrive en longeant le pied d'un massif de roches. Ce sont les rochers de Sainte-Colomme , au faite desquels s'est élevé jadis le donjon des seigneurs de ce nom, qui ont joué, comme on l'a vu, un rôle dans les guerres religieuses. A l'horizon, les monts s'élèvent : le pic Hourat, le mont du Rey,
LA VALLÉE D'OSSAU, ARUDY, LOUVIE, LARUNS. 359
ont près de quatorze cents mètres. La route traverse le village, qui montre, comme Arudy, de jolies maisons. Les restes d'un château le dominent : encore une demeure des Sainte-Colomme sans doute. Ces ruines ont du caractère. Izeste est le lieu de naissance d'un physiologiste illustre, médecin à la mode, au dernier siècle, Bordeu. Son père planta un chêne, le jour où ce fils, destiné à la célébrité, vint au monde. Le chêne dure encore, il est en pleine vigueur ; l'homme est mort depuis cent vingt ans et n'en a vécu que cinquante à peu près — quoique médecin.
On ne fait pas voir, à Izeste, la maison de Bordeu. Il y a, pourtant, de vieux logis. L'un d'eux porte une marque d'ouvrier
de 1600; elle est curieuse. Izeste possède aussi une vieille église, qui n'a d'intéressant que sa situation : le pied de son chevet baigne dans le torrent. Le Gave, ici, n'a presque plus d'eau : c'est qu'une partie s'en écoule encore par des conduits souterrains.
Louvie-Juzon est considéré par les Ossalois comme la véritable entrée de leur vallée; et c'est, en effet, au delà de Louvie que s'échelonnent les dix-sept villages formant le «pays d'Ossau». La plus grande partie en est comprise dans le canton de Laruns, qui est d'une rare étendue. Les aspects y sont variés sans cesse, et cependant le cadre, partout, en est le même : au nord et à l'est, les premiers étages des monts apparaissent nus, dépouillés de leur ancienne couronne de sapins ; au sud et à l'ouest, ils sont, au contraire, chargés de forêts. Par-dessus cette première chaine s'élèvent les grands pics, et, par-dessus encore, se dresse le géant de ce quartier des Pyrénées , le pic du Midi d'Ossau, qu'on aperçoit de tous les points de la vallée. Le Gave la traverse du sud au nord. Dans toute son étendue, la route de
Pau , aux stations thermales des Eaux-Bonnes et des Eaux- Chaudes, longe le torrent; seulement, ce Gave, capricieux entre les Gaves, s'avise quelquefois cle courir à d'énormes profondeurs au-dessous du chemin. — Plusieurs des hauts monts ne perdent jamais leur couronne de neiges.
Le val d'Ossau, bien plus fréquenté que la vallée d'Aspe par les touristes, les enchante, parce que c'est à leurs yeux un pays nouveau, profondément original, et que ce n'est pourtant pas un pays inconnu. Ces eaux orageuses, ces grandes neiges, cette verdure sombre et ces villages suspendus aux flancs de la montagne rappellent les Alpes à ceux qui les ont beaucoup parcourues; ils se retrouvent, ils se plaisent aux ressemblances d'abord, puis les différences les pénètrent. C'est d'abord cette pureté des beaux ciels, et cette vivacité des couleurs que les Alpes ne connaissent pas. La traversée de la vallée d'Ossau par un jour ensoleillé suffît à expliquer la passion que les Ossalois ont pour leur pays.
O Mountagnes d'Aiïssaù deùs Dius faborisades Que loungtemps bastés boscs jou bejey reberdi, Peûs artistes, peiis reys, peùs princes bisitades Au miey de basté bein jou bony bibé et mouri O mountagnes d'Aùssaiï
O montagnes d'Ossau, aimées parles dieux, que je voie longtemps reverdir
[vos forets !
Vous êtes visitées par les artistes, les princes et les rois. Je veux vivre et mourir au milieu de vous, O montagnes d'Ossau.
Je ne donne plus ici que la traduction française de ce chant national :
Comme le berger Qui embellit sa maîtresse Avec des bagues d'or, des dentelles et dos rubans,
Le ciel a épuisé sur toi son amour En te parant de- attraits les plus brillants, O val d'Ossau.
LA VALLÉE D'OSSAU, ARUDY, LOUVIE, LAUUNS. 361
Nos grottes, nos bosquets, nos cascades rapides Coulant en flots d'argent le long des roches Font accourir pour boire à tes sources renommées Les riches étrangers de l'Orient, O montagnes d'Ossau.
J'ai dit que les Ossalois se piquaient fort d'antiquité; ils le peuvent. Nous verrons plus d'un vestige romain dans la suite de notre voyage. César désigne ces montagnards sous le nom d'Osquidates, du basque osca, gorge ou entaille ; les Romains y ajoutèrent la terminaison ates — les habitants de la gorge. Nous verrons aussi comment ces Ossalois sont avec les Celtes de la Basse-Bretagne les derniers représentants de la «Gaule chevelue». Les hommes, en effet, portent les cheveux longs, flottant aux épaules. Leurs vêtements ont changé de forme depuis ces temps lointains, mais ils gardent encore un caractère d'antiquité. C'est pour les hommes, surtout les jeunes gens, une veste rouge sur une sorte de gilet blanc, laissant voir la chemise plissée au cou, et rehaussé par une ceinture rouge qui retient les culottes de velours ou de drap grossier, le plus souvent brun. La partie qui succède à ces culottes est difficile à déterminer : sont-ce des bas? sont-ce des guêtres ?
Sûrement cela forme guêtre sur le pied, dont l'extrémité est nue dans le soulier ou la sandale. Ces grands garçons pimpants — car les Ossalois sont de grande taille — portent des jarretières en cordon de soie, de couleurs assorties et toujours les plus brillantes. Leurs longs cheveux pendants par derrière sont coupés ras sur le front; ils ont le large berret brun, formant parasol.
Toutes les pièces de l'habit des femmes sont curieuses. C'est d'abord le capulet écarlate en drap, doublé de soie, quand la belle est riche, et, par-dessous, un petit bonnet rond serrant toute la tête. Les cheveux sont disposés en longues tresses flottantes. Le corsage est noir , à parements rouges. Les Ossaloises ont
deux jupes ; celle de dessous est ordinairement rouge , celle de dessus est relevée par devant, pendante par derrière comme un pan de tunique. Quelques-unes ajoutent le tablier blanc à cet ajustement très compliqué ; d'autres bordent d'un ruban blanc ou bleu leur jupe de dessus. Les bas ont la même forme que ceux des hommes; pas de pied; ils vont s' évasant sur le soulier.
J'ai vu dans les hauts vallons du pays de vieux pâtres qui portaient la veste en laine brute, de la couleur de leurs moutons, et la cape espagnole. Sous cet habit primitif, ils n'avaient pas moins grand air; ils m'ont fait songer à ce que dit des gens d'Ossau l'historien basque Olhagaray : « Ils ne savent endurer aucune atteinte dans leur liberté, l'entreprise fût-elle même poussée de la main du Roi ». Et parlant de leurs fors ou coutumes écrites, — Olhagaray ajoute que ces monuments respirent la fierté de la montagne. Ces Ossalois ont eu pourtant des seigneurs particuliers, avant les comtes de Béarn et les rois de Navarre; mais il paraît que ces vicomtes-là étaient des seigneurs « constitutionnels » — malgré eux, probablement — et que les vassaux traitaient de pair à pair avec ces moitiés de maîtres. Plus tard ils exigèrent que leurs jurats — ou délégués — aux États de Béarn eussent une table à part, au haut bout de la salle. Et ainsi, ils établissaient sans réplique qu'ils étaient les premiers d'entre les Béarnais.
Je crois que je ferais bien de revenir à Louvie-Juzon, après cette école buissonnière dans le champ de l'histoire. C'est un bourg important, mais il n'y en a d'autre témoignage que son hôtellerie. Nous en trouvons la cour remplie de landaus chargés d'Anglais qui partent pour les Eaux-Bonnes. C'est ici que la route de Pau se relie à celle d'Oloron ; l'hôtel des Pyrénées regorge toujours de voyageurs. Le landau est dans cette partie du pays l'équipage adopté ; il est lourd, disgracieux, assez commode; les Anglais s'y retrouvent comme chez eux, car ce sont eux qui l'ont inventé. L'hôtellerie est située sur la rive gauche du
LA VALLÉE d'OSSAU, ART DY, LOUVIE, LARUNS. 363
Gave, le village sur la rive droite, dans un cadre de montagnes pelées. Louvie a de vieilles maisons et une église pittoresque, qui nous montre les premières rusticités de l'ogive; elle est flanquée d'une tour carrée qui porte une flèche. Solide et fière, cette tour! le reste est un peu branlant.
Avant de prendre sur la rive droite du torrent la route que nous avons décidé de suivre, nous poussons une pointe sur le chemin de Nay et de Lestelle, qui par un col assez prochain nous conduit dans le vallon de l'Estaressou. C'est encore une église, celle de Mifajet, qui nous attire. Le prêtre que nous avons amené d'Oloron nous a dit qu'elle était du xe siècle. Je crois qu'il lui a prêté cent ans de trop, ce qui n'est pas une affaire. C'est une fondation de l'un des Gaston, fils des Centulles, les premiers vicomtes de Béarn, dont la dynastie fit place en 1173 îx celle de Moncade. Un hôpital y était joint; la ferveur hospitalière était donc universelle au moyen âge, en pays pyrénéen. L'église est certainement curieuse, et sa crypte seule mérite que le touriste, passant à Louvie, se détourne légèrement de son chemin.
A la tête du pont reliant les deux bords du Gave, nous commençons à suivre la rive droite. Nous trouvons Castets-Gelos à un kilomètre; la vallée se resserre; au fond s'élancent les deux dents du pic d'Ossau. Castets porte sur deux éminences rocheuses, l'une couronnée par l'église, l'autre par un vieux donjon. Est-ce ici un coin des Pyrénées ou des bords du Rhin?... Le Gave contourne la première roche nue, le château se dresse sur la crête; au pied, sur la berge et dans le vallon, se déploie un large rideau de verdure; le contraste est saisissant et très gai.
Sur la roche du second plan, qu'un ravin sépare de la première, l'église, perchée comme la tour, montre une abside du xve siècle. De petites voûtes à nervures sont supportées par des piliers ronds décorés d'armoiries, les armes du seigneur : de gueules à un chêne arraché de sinople. C'est un attentat direct aux règles du blason, qui ne permet point couleur sur couleur. L'église estre-
peinte, et ces écussons sculptés dans la pierre ont été barbouillés comme le reste ; la pièce en était sûrement d'argent ou d'or. Cette église a été la chapelle du château, auquel le reliait un pont suspendu sur la ravine entre des murailles crénelées. Audevant, le cimetière forme terrasse. La vue y est incomparable. Nous suivons jusqu'à Laruns la vallée et ce Gave tumultueux, capricieux, celui de tous les tributaires du grand Gave de Pau qui ressemble le plus à son orageux suzerain. — Après avoir rassasié nos yeux de ce tableau , nous sommes bien obligés de descendre pour remonter sur l'autre roche; du pont couvert d'autrefois , il n'y a plus de traces ; quelques restes de murs seulement. Le donjon est une tour carrée, semblable à beaucoup de celles que nous avons vues, surtout dans une autre partie des Pyrénées, dans les vallées de Barèges et d'Argelès; elle est découronnée, d'ailleurs en assez bon état.
Le défilé d'Ossau s'élargit au-dessous de Castets-Gelos ; le Gave, dans un caprice bizarre, forme deux bras. Sur l'autre bord s'ouvre un nouveau bassin assez semblable à celui d'Arudy. Là, sur le versant d'un mont, est Billières, dont les maisons blanches tranchent joliment au milieu de la verdure. Au-dessus s'étend le plateau de Bénou, qui porte les restes d'une forêt de sapins et de grands pâturages. Une route passant au col de Marie-Blanque conduit à la vallée d'Aspe; en la creusant, on a découvert plusieurs cromlechs; cette trouvaille fera compensation pour le monument détruit par le chemin de fer d'Oloronà Pau. — Le Bénou est un grand rendez-vous de chasseurs ; les cailles y abondent, les chevreuils n'y sont point rares; on y a même tué des ours.
Il nous faut revenir à Louvie-Juzon, où nous reprendrons notre carrosse. A pied, nous pourrions traverser la vallée et les deux bras du torrent sur des ponts de bois. On n'en peut imaginer de plus primitifs : deux branches d'arbres soutenues par des pieux qu'on n'a pas même équarris, qu'on a tout bonnement
LA VALLÉE D'OSSAU, ARUDY, LOUVIE, LARUNS. '-Utï)
plantés dans le Gave. L'édifice est fragile et dansant ; il est vrai que le Gave, à cet endroit, n'est pas profond; mais il n'est pas non plus pavé de plumes !...
Après Louvie, le premier village est Bielle ; c'est aussi, dans un autre sens, le premier village du canton, car Bielle fut la capitale, le Capdeuilh de la vallée. Là se réunissaient les Jurats chargés de régler les affaires du haut et du bas Ossau, de Gabas à Louvie ; là se trouvait le dépôt de leurs archives. Dans la salle de la mairie d'à présent , on voit un curieux tableau de bois , portant , sculptés en relief, les noms des villages et l'indication du nombre des feux qu'ils comptaient. La date en est à demi effacée; pourtant, nous avons cru lire : 1090. J'ai, d'ailleurs, transcrit la disposition de ce singulier monument des âges, et le voici :
FÛECQ ET RENC PER RECEVE LA VOUTS EN IVRADE PER COSTUME ET MEMORIA PERGUDE
PRIMO LARUNS A 123 FOECS
il Ste-Covlovme 98 xi Gère-Bélesten. . . .
m Bielle a 77 xn Aste-Béou
iv Bilhères 55 xm Aas 15
v Louvier-Juzon. ... 60 xiv Izeste 12
VI Buzi 63 xv Bescat 12
VU Arudy 62 xvi Louvie-Soubirou. . . U
vin Casteigt 33 xvn Assouste 4
ix Béon 29 xvm Géleu 4
x Sevignaccf 27
M. S. DlV NOUS DOV PAX
Le nom de Bielle semble dériver de Villa ; — on y rencontre, en effet, des restes incontestables d'une habitation romaine — et, par exemple, une superbe mosaïque. Etait-ce, comme le prétendent
les érudits locaux, une villa, celle du propréteur? Cette opinion, fondée sur d'ingénieuses raisons, est celle de M. Sanchette de Laruns, à qui l'on doit beaucoup de travaux sur le pays, et qui a dressé une carte du touriste chez les Osquidates , sorte de guide parlant tout à fait précieux; d'après d'autres savants, ces débris seraient ceux d'un antique établissement thermal. On ne peut dire de cette opinion qu'elle en vaut une autre — car, enfin, il n'y a pas de sources à Bielle.
Mais ne mettons point, comme on dit, la charrue avant les bœufs. Cette mosaïque, je l'ai vue; ce tableau des paroisses de l'Ossau, je l'ai copié. Seulement, ce n'est point par le hangar qui recouvre la première, ni par la mairie qui renferme le second, que nous avons commencé la visite de Bielle. Au-devant du village, il y a une petite chapelle, fraîchement restaurée : c'est le lieu d'une dévotion fort ancienne. En ce temps-là, les Northmans, venant de saccager Oloron et n'étant point rassasiés de pillages, remontèrent le cours du Gave. Tous les habitants d'alentour se réfugièrent à Bielle, qui était fortifié. Seule, la femme du seigneur de Béon, entourée de ses suivantes, ne daigna faire diligence, et les barbares s'emparèrent de cette troupe de belles Ossaloises ; c'était une bonne prise.
Le seigneur de Béon, désespéré, a la hardiesse de s'avancer vers les Northmans et de défier leur chef en combat singulier. Il était jeune et délicat , le chef était gigantesque ; le duel de David et de Goliath se renouvela, mais cette fois pour la gloire de la fille d'Eve, autant que pour celle de Dieu. La possession de la jeune dame de Béon était le prix convenu de la victoire. A genoux pendant le combat, elle invoque avec ses femmes la protection de la Vierge, dont la toute-puissance dirige le bras du châtelain, Goliath tombe. Les assiégés de Bielle profitent du désordre que la mort de leur chef a jeté parmi les Northmans, sortent à grands cris et les taillent en pièces. C'est sur le lieu même où se fit l'invocation de la châtelaine que la chapelle fut érigée.
la vallée d'ossau, arudy, louvie, laruns. 3G9
Maintenant, et après dix siècles, le sanctuaire de l'Ayguelade a conservé la vénération du peuple d'Ossau. A l'entrée de l'hiver, quand les pasteurs quittent la montagne, ils se rendent à la chapelle avec leurs femmes, et remercient d'abord la Vierge de les avoir préservés, eux et leurs troupeaux. Puis ils vouent ces troupeaux à Notre-Dame, et déposent sur l'autel l'offrande d'une toison et de quelques pièces de monnaie.
Béon est situé de l'autre côté du Gave, au pied d'une énorme muraille de roches; on y voit encore un castel , mais surtout on admire ces rochers magnifiques, la Pêne de Béon. Quant à Bielle, c'est bien le plus curieux des grands villages, avec ses maisons du xvie siècle, même du xve. L'une d'elles a été fortifiée; les' morceaux d'une tour marquent l'emplacement de la vieille enceinte. L'église, placée sous l'invocation de saint Vivien, en mémoire de Viviant, évêque de Pampelune et chancelier d'Aragon, est de style gothique; mais il est évident qu'elle a été construite avec les débris d'un monument romain. Il faut donc bien admettre que Bielle a été une station romaine d'une réelle importance. Saint- Vivien possède aussi des piliers de marbre — quatre colonnes devenues célèbres par la réponse des jurats d'Ossau à Henri IV, qui les convoitait et les demandait au nom de son droit royal :
« Bous quet mesté dé noustès coos et de noustès bées ; mei « per ço qui cy déùs pialas deu Temple, aquets que soun di Diii, « dap eig que pat bejats. »
« Vous êtes maître de nos corps et de nos biens, mais pour ce « qui est des piliers du Temple, ils appartiennent à Dieu; parle- « mentez donc avec lui. »
Et le Roi dévora son envie.
L'église a duré plus que l'abbaye, dont elle était sans doute une enclave; on peut même croire que ce furent les religieux — des Bénédictins venus d'Aragon — qui eurent l'idée d'employer à sa
construction les débris du palais romain, — car j'incline fort à l'opinion de M. Sanchette. Mais, en 1569, Montgommery et ses huguenots passèrent sur la vallée d'Ossau comme sur tout le Béarn; ils valaient bien les Northmans. La politique du général calviniste était partout la même : il laissait subsister les églises, qui devaient servir au nouveau culte, il rasait les monastères. Celui-ci remontait au xie siècle. Il avait été fondé en 1080 par le dernier vicomte d'Ossau, qui prit le froc et termina chrétiennement, parmi ses moines, une vie de noble bandit. C'est alors que le val d'Ossau passa aux mains des vicomtes de Béarn, mais librement , après que le prince eut juré de conserver les « fors ». Encore les Ossalois entendaient-ils que les vicomtes renouvelassent ce serment-là de temps en temps : ce qui est neuf est toujours plus solide, en matière de constitution et de garanties. Guillaume Raymond jura au xme siècle, Gaston Phœbusjuraau xivc, et la vallée continua d'être comme une petite république, au milieu de la vicomte.
De l'église et des ruines informes à présent du monastère, nous nous rendons au misérable abri de planches qui défend les mosaïques contre les froidures et les pluies. Il vaut décidément mieux, en effet, employer le pluriel, car il s'agit de sept mosaïques dont sept chambres étaient pavées. On voit encore quelques vestiges des murs qui les séparaient. C'est toute une aile de l'ancienne villa qu'on a découverte seulement en 1842; on y trouva également alors un sarcophage en marbre blanc qui renfermait un squelette. Nous rencontrerons à Làruns une autre relique précieuse, exhumée certainement de ces ruines.
.Mosaïques et sarcophage n'appartiennent point à l'âge de la décadence; c'est de la bonne époque du nie siècle, peut-être du IIe. Rien n'empêche de penser qu'un grand personnage romain avait iixé sa résidence d'été là, sur les bords du Gave, en regard de ces monts aujourd'hui dépouillés, alors couverts de forêts vierges. La chasse des fauves y pouvait être un plaisir quotidien.
LA VALLÉE D'OSSAU, ARUDY, LOUVIE, LARUNS. 371
Les ours devaient être nombreux et le sont encore assez, des hêtrées d'I zeste aux sapinières de Gabas, pour qu'un seul homme, à peine âgé de cinquante ans, aujourd'hui en ait tué quarante.
Nous avons demandé à voir le chasseur Loustau. Le plus fameux exploit de ce héros de la montagne est d'avoir abattu un ours si désavantageusement connu dans ce quartier de la montagne, que les habitants lui avaient donné un nom : c'était Dominique. Ce vénérable Dominique, — car il était vieux, — dévastait les bergeries depuis plus de dix hivers, s' attaquant aux troupeaux quand la neige, remplissant les bois, le privait de toute nourriture végétale. Il avait pris, d'ailleurs, tant de goût à la chair du mouton, qu'il croquait la bête en plein été même. Quand le chasseur l'eut tué, on vit bien que cette damnable voracité lui avait été profitable; on n'avait point souvenir d'un gaillard d'ours si gras et si fort. — Malheureusement, nous n'avons pu rencontrer Loustau, il était en chasse.
De Bielle à Louvie-Soubiron, la route a le charme surtout de la variété. Au-devant de nous, la première chaîne pelée. Quelquesuns de ces hauts barrages de roches offrent des figures étranges : ce sont des renflements et des replis profonds et réguliers clans la pierre; on dirait d'énormes buffets d'orgues. Au second plan s'élancent des pics déchiquetés, tout blancs; nous commençons d'apercevoir le pic de Ger.
La vallée est extrêmement peuplée. Nous traversons de nombreux villages — A gauche de la route, un étang s'ouvre sous des saules; le marécage se prolonge bien au delà de la zone de l'eau, formant, sous de grands joncs, ce que, dans certaines provinces françaises du Nord, on appelle des « molières » ; au-dessus monte une hêtrée. Il parait que ce coin esta la mode parmi les baigneurs des Eaux-Bonnes; c'est le but de fréquentes promenades, et je ne sais quel prétentieux personnage lui a donné le nom de l'joasis. Il semblerait que le reste du pays est aride! La vallée, au contraire, est partout luxuriante de verdure. A droite, sous de hauts
peupliers, mes yeux s'arrêtent sur une vieille gentilhommière à pignon, flanquée d'une tourelle. On y arrive par une avenue herbeuse qui témoigne de la rusticité des goûts du locataire ; ici, il faut marcher en sabots. Plus loin, sur le versant du mont d'Aspeigt, est campé le hameau de Gère ; un vieux castel à peu près raccommodé et certainement habité le domine. Au pied des monts Lauriolle et Bareille, tous deux atteignant dix-huit cents mètres, voici Louvie-Soubiron. Riche village où l'on exploite des carrières de marbre aussi fin que celui de Carrare. Il paraît même que nos statues de la place de la Concorde sortent de Louvie; la matière en est irréprochable, et c'est dommage qu'on n'en puisse toujours dire autant de l'exécution.
Après Louvie-Soubiron, Béost, petit hameau, dont l'église romane est un monument historique. Béost a des maisons des xve et xvie siècles, comme toutes les bourgades de la vallée. La place est décorée d'une jolie fontaine. Je m'y arrête, écoutant une jeune Ossaloise qui puise de l'eau et qui chante.
Peu berduré j'ou m'en entré...
La mélodie est très douce; la fille à la jupe rouge n'est pas farouche : La belle enfant, voulez-vous nï apprendre cette chanson?
Mais « la douce bergerette, fresque comme la rousette », n'entend pas un mot de français. J'ai recueilli la chanson d'une autre bouche, moins fraîche, celle d'un habitant de Laruns, et la voici :
Je suis entré par le verger; J'y ai trouvé trois fleurs; Je les ai cueillies et liées Pour les envoyer à mon ami.
Mais à qui confierai-je ce message?
A l'hirondelle ou à l'épervier ?
L'hirondelle a la tète bien légère Et l'épervier est menteur.
J'irai donc moi-même , Et j'aurai un baiser.
LA VALLÉE D'OSSAU, ARUDY, LOUVIE, LARUNS. 373
Le même montagnard obligeant m'a dit une autre chanson, il m'en a même écrit l'accompagnement, car c'est un compagnon bien doué, artiste et érudit en toutes choses un peu. Cette deuxième composition est bien différente de la première; ce n'est plus la fanfare coquette sur les lèvres de l'amoureuse , c'est la note mélancolique dans la bouche de l'amoureux berné. La musique, d'ailleurs, n'en a rien d'original, et je me borne à en transcrire les paroles, suivant le texte béarnais d'abord.
Il peut paraître intéressant de le comparer au texte français.
Plus de cent cops tey dit Marie Que per tu mouré chi d'amou Que per tu plourie tout lou die Que per tit soy deus la doulou Louein de plagné ma pêne Ney nés nade attention Et cheus brigue de gène Railles moun afïlictiou.
Aii loc d'escouta la tendresse, Qui moun co l'bouléré pourta; Au loc d'abé drin de féblesse, Enbers jou qui't bouytan ayma Nou hès cruelle hille Qu'aluga moun ardou; Moun praùbé co se grille Au miey deii houec d'amou.
Si tu coumprénès la soul'frence Qu'im causes despuch ta loungtemp?
Noun aiires tan dendifférence Harés cessa lous mes turmens.
De grâce sies aymable, Ajes pitiat de jou.
Sic- drin charitable Enbers toun aymadou.
Je t'ai dit plu< de cent fois, Marie,— que je mourais d'amour pour toi ; — que pour toi je pleurais tout le jour; — que pour toi j'étais dans la douleur. — Loin de me plaindre, — tu dédaignes mon amour. — et sans aucune gêne tu t'en railles.
Au lieu d'écouter la tendresse que mon cœur a pour toi, — au lieu d'avoir un peu de penchant pour moi, — tu ne fais, cruelle fille, qu'attiser mon ardeur. — Mon pauvre cœur brûle au milieu de ce feu d'amour.
Si tu comprenais la souffrance— que tu me causes depuis si longtemps, — tu n'aurais pas tant d'indifférence, — tu ferais cesser tous mes tourments. — L»e grâce, sois aimable. - aie pitié de moi, — et sois un peu charitable envers ton amant.
Enfin, j'ai appris aussi à Laruns la chanson de l'ours.
Laruns, je l'ai déjà dit, a un territoire immense, dont près <l< (3,000 hectares en foret. C'est là, plus qu'à Bielle encore, et même qu'à Assouste, village situé plus près fies Eaux-Bonnes, au flanc de la « Montagne verte », que se produisent les grands chasseurs. Blazy et Eschot étaient de Laruns; le fameux Courdé, qui tua soixante ours environ et finit par périr sous les griffes d'un de ces fauves, était d' Assouste. Les accidents, dans ces chasses, ne sont point rares; le vieux Berge ajuste un ours dressé sur une pointe de rocher au-dessus de lui ; la bête tombe, mais l'atteint au passage en roulant vers I'ahime, lui emporte une livre de chair, - et, pour tout dire, la fesse droite. 11 en demeura misérablement boiteux, mais n'en retourna pas moins à l'affût.
LA VALLÉE D'OSSAU, ARUDY, LUI/VIE, LARUNS. 377
Si j'écrivais sur le ton inimitable d'Alexandre Dumas, dans ses Impressions de voyage, je dirais que j'ai fait une chasse à l'ours, et je la raconterais. Il n'est pas donné à tout le monde de cultiver la gasconnade avec la bonne grâce et la verve du maitre. J'avoue donc n'avoir point chassé le monstre, mais j'ai entendu le récit de ces chasses de la bouche d'un compagnon d'Eschot et de Blazy. La dernière à laquelle il prit part passa pour l'une des plus heureuses que ces hardis compagnons eussent faites. L'ours fut surpris, ce qui est rare. Il bâillait au soleil, assis sur une plaque de neige, quand il reçut une première balle, et brusquement il se dressa. Le plomb avait dû l'atteindre au museau, car il poussa un grognement furieux, qu'un jet de sang accompagna. Il mesurait des yeux la distance qui le séparait de l'ennemi, dont il avait deviné la retraite ; mais entre lui et le fourré sous lequel les chasseurs se cachaient, s'ouvrait un ravin trop large pour que, même d'un de ses bonds prodigieux, il pût le franchir. L'ours prit le parti de la retraite, et reçut, en ce moment, la deuxième balle qui le tua.
Les chasseurs, qui viennent d'abattre une si riche proie, fabriquent en hâte un brancard avec des branches de sapin , et portent comme ils peuvent leur énorme gibier jusqu'aux Eaux- Chaudes. — C'est surtout dans la région qui s'élève au-dessus de cette station thermale, que l'ours est commun; on le trouve dans la forêt de Gabas et sur les hauts versants des pics boisés qui avoisinent le grand mont d'Ossau. — Celui-ci avait été chassé dans les sapinières de Sesques.
Aux Eaux-Chaudes, les vainqueurs se procurent aisément un chariot. On y place la victime, tout enguirlandée et enrubannée, on la coiffe d'un berret de montagnard, on s'amuse à lui donner une façon de posture humaine. Dans cet équipage, on descend vers Laruns ; le peuple entier du canton, averti déjà, est accouru ; et rien ne peut donner l'idée de l'entrée triomphale que l'on prépare aux chasseurs. Le cortège s'avance, précédé par les
jeunes gens qui vont dansant et poussant des cris joyeux. Soudain la chanson de l'ours éclate.
On Ta blessé! on la tué! — Qui? — L'ours — Le roi d'Ayous de MagnebatL —
Il se promenait par le Houreq -. — Mais Blazy qui le guettait l'a abattu.
Sur un chariot bien garrotté, on l'a promené en triomphe. — Les entants du village3, heureux, crient sur son passage : Voilà! voilà l'ours!
On l'a d'abord conduit chez le maire, qui a donné deux beaux écus — peutêtre davantage — fier de récompenser le courage de nos chasseurs.
Dans la forêt, un autre a été signalé — on a décrit sa tournure. — Mais s'il veut livrer la bataille, on lui réglera son compte avant la fin de juin.
Le maire a dit aux conseillers : Celui-ci peut-être est un peu petit. — Mais si l'on prend le plus grand, quel plaisir! Nous doublerons la prime — c'est notre devoir.
Laruns est plus qu'un bourg : deux mille cinq cents habitants ; c'est presque une ville. C'est, à coup sûr, un endroit très qualifié, le plus en vue dans l'Ossalois, une manière de capitale à présent, comme autrefois Bielle. L'entrée en est très frappante ; on suit d'abord une rue assez étroite, bordée de vieilles maisons, secrètement tremblantes sans doute, car un avis imprimé du maire recommande aux voitures d'aller au pas. A l'extrémité de cette rue, s'ouvre une place très vaste, dans un superbe encadrement de montagnes. Mais ce cadre gigantesque est heureusement assez éloigné, il ne surplombe pas, il n'étouffe point; on jouit de l'air libre et d'une vive lumière. La place est moderne, décorée d'une jolie fontaine; la plupart des maisons, surmontées de grands toits pointus, sont pittoresques ; plus loin est le bâtiment de la halle sous de grandes arcades. A droite, dans une autre rue grimpant sur une pente, on achève de construire une église qui va remplacer un vieux sanctuaire croulant. Vous pouvez juger par (e dessin de la porte que nous mettons sous vos yeux, si ce mnnu-