LES EAUX-CHAUDES
Si beau qu'un trou puisse être, on n'en a pas moins, tout le temps qu'on chemine au fond, un désir impérieux de revenir à l'air libre, à la chose ouverte. Voilà quelle est la sensation que je n'ai cessé d'éprouver de l'entrée de la gorge des Eaux-Chaudes au pied du pic d'Ossau; je ne sais si je l'exprime clairement.
Le mot de trou n'est point forcé, c'est celui dont on se sert dans le pays pour désigner ce lieu sombre et magnifique, le Hourat. A notre gauche fuit la route des Eaux-Bonnes, bifurquant avec celle que nous allons suivre. Les deux montagnes se resserrent tout à coup, ne laissant à nos pieds qu'un étroit passage au Gave, audessus de nos têtes qu'une bande bleue. Quand le ciel est chargé de vapeurs, c'est presque la noire nuit. Elles montent toutes droites, ces deux murailles implacables. Leurs parois sont abso-
lument verticales et paraissent nues. Cependant quelques saxifrages et (ftielques variétés de muflier* tapissent les anfractuosités des roches; au printemps, quand les premiers allongent leurs grappes blanches , et que la gueule-de-loup est en fleur, ces monts arides revêtent deci , delà quelques vives couleurs; mais, à la fin des étés, ils n'ont plus que la blancheur des ossements. Le torrent roule à plus de cent mètres de profondeur, avec des mugissements diaboliques.
Eh bien, il paraît que ce désert est, en plein hiver rigoureux, le paradis d'un des plus charmants oiseaux de notre Europe, le pic de la Néon (en béarnais), dont le nom scientifique est Tlchodroma pheenicoptera. Il déploie ses ailes diaprées comme celles d'un papillon au-dessus des neiges, et va volant par saccades. De quoi se nourrit-il? — Vous savez bien de quel puissant père nourricier il a été dit « qu'aux petits des oiseaux il donnait leur pâture ».
Des cascatelles s'épanchent pendant huit mois de l'année de ces deux remparts. Décembre, janvier et février les retiennent sous leurs glaces ; en cette fin d'été où nous sommes, elles sont taries. Rien de vivant dans ce défilé sinistre ; et pourtant tout à coup, à gauche, le sommet arrondi d'un mont vert se profile audessus de nos montagnes pelées. Là, deux figures humaines nous apparaissent, deux bergers appuyés sur leurs bâtons, enveloppés dans leurs grandes capes blanches. Nous les voyons en pleine lumière, mais eux, nous distinguent-ils au fond du trou? En ce moment, le chemin décrit au ras du rocher une courbe très brusque ; nous passons sur un pont de deux arches dont les pieds baignent dans le Gave, mais elles ne le traversent point, elles n'ont été jetées que sur le vide. C'est le pont de Hourat.
Il faut avouer qu'au siècle dernier, quand il n'y avaitpas encore de route construite entre Laruns et les Eaux-Chaudes, le seuil de cette station thermale très renommée était singulièrement rude aux voyageurs malades. On gravissait ces escarpements à dos de mulet, par une effroyable rampe pratiquée dans le roc;
puis il fallait descendre par des degrés taillés de même, et sans parapets, la gorge du Hourat. Cet escalier primitif domine d'une hauteur vertigineuse le cours du Gave; de l'autre côté, on retrouvait des mulets. C'est par cette voie qu'arrivèrent l'évêque Roussel expirant, et plus tard Catherine de Navarre, sans parler d'autres grands personnages du xvie au xvme siècle, car, dans cet intervalle, rien n'avait changé.
Vers 1780, on mit en exploitation les grandes sapinières qui dominent les Eaux-Chaudes, et les ingénieurs de la marine taillèrent, sur la rive gauche du Gave, une première route de voiture à travers ces énormes rochers. En 1849, on en a construit une nouvelle sur la rive droite, et il faut bien convenir que jamais route mieux entretenue n'a couru au fond d'un entonnoir. Elle est même relativement très douce, car, grâce à de nombreux lacets, la pente n'est que médiocrement inclinée. Ce pont de Hourat que nous venons de traverser est une merveille. On ne dira point que nous ne rendons pas justice aux ingénieurs quand ils la méritent.
L'avertissement que reçoivent à cet endroit du conducteur tous les voyageurs arrivant en voiture est inutile; une poussière humide qui leur fouette le visage a déjà éveillé leur curiosité. Le Gave en bas fait un bruit de tonnerre, et c'est lui qui, dans sa rage, vient de vous envoyer son écume aux yeux. On descend par un petit sentier d'abord, puis par un escalier de pierre jusqu'au bord du torrent. — Madame, aimez-vous les belles horreurs ? — Si vous n'avez point vu ce tableau, vous n'aurez jamais une idée juste de la méchanceté d'un si petit ruisseau. Le Gave, en effet, n'a pas dix mètres de largeur moyenne; mais il a la force d'un fleuve. Il bat les roches avec des fureurs qui ne sont point si plaisantes, car il les ébranle et les désagrège ; la violence de son courant est telle qu'il emporte d'énormes pierres; il se brise à ces déchirures qu'il a faites; l'eau monte en colonnes blanches qui s'abattent lourdement et rebondissent en une pluie de gouttelettes brillantes. On regarde ces petits prismes humides retomber dans
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les ténèbres; on demeurerait des heures entières au pied de ce beau pont du Hourat.
Au-dessous du pont, la végétation reparaît, enfin, à droite, au tournant de la route; quelques maigres bouleaux laissent pendre leurs longues chevelures et, plus haut, quelques sapins étendent leurs bras noirs sur les rochers. Nous arrivons à un deuxième pont ruiné. Les deux routes se confondent; l'ancienne passait ici brusquement sur la rive droite. Un peu en avant du pont est un vieil oratoire que nous allons visiter. Une inscription latine sur un rocher y rappelle le passage de Madame Catherine de Navarre; elle est à demi effacée; ce qu'on en peut lire encore fait voir qu'elle était pompeuse. « Heureuses pierres qui avez entendu parler Madame Catherine! Feliciasaxa! »
A mesure que nous avançons vers les Eaux-Bonnes, la végétation renaît plus vigoureuse. Le mont qui s'élève au-dessus de la rive gauche du torrent est tapissé de hêtres presque de sa base à son faîte ; quelques clairières s'ouvrent au milieu du bois. La rive droite est également très ombragée ; mais ici on a aidé et corrigé la nature. La disposition des arbres est celle d'un parc au bord de la route; on y a placé des bancs, et nous rencontrons, en effet, des baigneurs qui font leur promenade de l'après-midi dans leur couloir. C'est que, de la station au pied du défilé du Hourat, ce chemin n'est que cela, vraiment : un couloir, d'abord affreux, puis aussi riant que peut l'être ce ruban étroit qui n'a point les chatoiements du soleil. Il parai! qu'en revanche, la gorge connaîl les indiscrétions de certaine bise qui vous met la main à la poche. Allons! ce conducteur est une mauvaise langue! Il prétend qu'au lever du soleil lèvent qui remplit le défilé est glacial en loutc saison. Vers neufheures il souffle encore, mais attiédi, et jus [u'à trois heures environ ne cesse point. Il tempère donc la chaleur du milieu du jour, et il tombe quand le soleil va baisser. La soirjo est calme , et jusqu'au milieu de l'automne elle est près juc chaude, mais souvent humide.
A l'entrée de la célèbre bourgade, vous ne trouverez qu'une