ROUTE DES EAUX-CHAUDES
ligne de maisons; elles sont disposées comme sur un quai, d'ailleurs planté de beaux arbres au-dessus du Gave, et le domi-
LES EAUX-CHAUDES ET LE PIC d'OSSAU. 387
nant encore de cent mètres au moins. L'étroit espace où l'on a pu creuser les cours a été pris sur le pied du Gourzy, qui dresse sa grande ombre noire verticale. De ce côté, c'est le chemin des hauts monts qui s'ouvre, celui de la région que le Ger domine à l'est, comme le pic d'Ossau la couronne au midi. — Sur le Gourzy, au-dessus des Eaux-Bonnes, s'étendent les deux forêts d' Assous et d'Aas. — Cependant notre couloir s'élargit en une sorte de carrefour qui renferme une rue à deux rangées de maisons, comme toutes les rues, puis, en contre-bas, une sorte de promenoir à l'entrée duquel est assis l'établissement thermal. Imaginez un grand bâtiment carré, flanqué de trois autres qui forment le demicercle, et renferment la piscine et ses réservoirs, les buvettes, les cabinets de bains et de douches. Le logis central, construit en marbre , contient des appartements pour les baigneurs , des salons, et au-devant, sur la façade méridionale, regardant la montagne de Goust, une grand salle ou galerie remplie de boutiques. On y vend des capes et des capulets de la vallée d'Ossau, des couvertures espagnoles aux couleurs brillantes, ornées de pompons, des échantillons de marbre, des objets de toilette, des ombrelles, des cannes, des médailles de Lourdes et des journaux libres-penseurs — de tout un peu, pour tous les goûts.
Le jardin de l'établissement est bien entretenu; on y rencontre les groupes les plus disparates, dont le voisinage fait bien voir que les Eaux-Bonnes ne sont pas une station de mode ou de plaisir; on y vient livrer au mal une sérieuse bataille, et comme cet ennemi-là est essentiellement égalitaire et qu'il s'attaque à la belle marquise Chlorincle aussi effrontément qu'à Jeanneton la paysanne, il arrive que très haute dame Chlorincle et la pauvre Jeanneton sont ici horriblement pêle-mêlées. Je vois tout un chapitre d'humour à écrire sur le mensonge des distinctions humaines. Sous un bosquet, sur des fauteuils prétendus rustiques, frères ou cousins de ceux qu'on range chaque après-midi au bord de l'avenue des Champs-Elysées, toute une opulente
famille est assise. Au milieu des siens qui la couvrent d'un regard désolé, voici une jeune fille de vingt ans à peu près, qu'un souffle de- vent renverserait sur le gazon. Ses traits sont réguliers et même assez beaux , mais elle a perdu les couleurs de la vie , elle a des pâleurs de fantôme. Elle est vêtue d'une robe élégante, d'un bleu tendre, sortant des mains d'une faiseuse habile qui n'a pu rendre de l'allure à cette taille émaciée ; on ne peut s'empêcher de penser qu'elle ne serait pas différente sous un linceul. — Eh bien, là-bas, sur un banc de bois adossé au principal corps de logis, une autre famille a pris place — des cultivateurs béarnais, ceux-ci. Au milieu d'eux, une autre pauvre fille, une autre figure de cire. Assise toute droite, mais appuyée, accotée à droite et à gauche sur sa mère et sa jeune sœur, elle tricote machinalement. Ses mouvements comme son attitude ont une raideur automatique. Il semble que si elle essayait de se ployer, elle se fendrait comme un cierge. — Mais voyez le contraste des choses ! Une diversion joyeuse arrive à ce tableau sombre. C'est un couple qui passe — des jeunes gens. La jolie Madame va gazouillant au bras de son mari; on sourit sur leur passage. C'est que les sources des Eaux-Bonnes, qui soulagent ou guérissent tant de maux cruels, passent aussi pour avoir des propriétés tout à fait salutaires aux jeunes époux qui souhaitent passionnément de se voir revivre dans un baby rose, le jouet, d'abord, des jeunes ménages, et, plus tard, le lien des unions vieillissantes — et que ces souhaits jusqu'alors ont été trahis.
Au delà du jardin est un petit promenoir large de huit à dix mètres, bordé d'un côté de grands hêtres au-dessus du Gave, de l'autre de cafés. — De là, se voit le pont au delà duquel commence la route de Gabas. Ne demandez pas son nom. Parbleu ! c'est le pont d'Enfer. En vérité, le torrent, à cet endroit, a la mine si farouche qu'il donne bien l'idée des méchantes rivières furieuses qui s'engouffraient dans le défunt Tartare. Une cascade s'épanche des flancs du Goust. Nous nous asseyons. Le jour
baisse ; dans cette ravine profonde, l'ombre ne tombe point si rapidement qu'on se l'imagine. Le ruban brillant du Gave fait encore monter une lueur. Sur le bord opposé, d'autres promeneurs assez nombreux, qui ont franchi le torrent sur l'un des ponts rustiques jetés en aval de l'établissement, gagnent le pont d'Enfer.
Cette promenade de la rive gauche s'appelle la promenade d'Argoult. Une autre a été pratiquée au-dessus, et suit, sur un parcours de deux kilomètres environ, le flanc de la montagne; c'est la Promenade Horizontale, bornée au sud et au nord par deux pavillons de repos. Sur la rive droite, au-dessus de la ville, est une autre promenade horizontale, qui aboutit à une montée presque douce, conduisant à la buvette Minvielle, sur un petit plateau. De là coule , en effet , la source de ce nom , et cet endroit est le seul aux environs de la station thermale où l'on respire un peu largement. C'est un lieu pittoresque, parfois jusqu'à la vraie beauté sauvage, que les Eaux-Chaudes; mais, encore une fois, ce n'en est pas moins une prison.
Et de même que dans une prison il y a quelquefois beaucoup de monde, et que, pourtant, il ne se fait aucun bruit, le soir, quand, après le dîner, je sors de l'hôtel, je n'entends rien que le mugissement du Gave. Quelques promeneurs encore glissent sous les arbres; je vois briller des lumières aux croisées et dans la rue à la vitrine de quelques boutiques. Point de ces flonflons qui m'ont quelquefois causé tant d'impatience à Cauterets et qui m'en causeront aux Eaux-Bonnes; les malades, ici, sont devrais malades qui se couchent de bonne heure. Point de ces conversations tapageuses qui animent ordinairement les villages béarnais; dans la haute montagne, les habitants de ces lieux fermés sont naturellement graves et silencieux. Cependant des sons de piano sortent de l'établissement; c'est un effet d'imagination peut-être, mais il me semble que l'exécutant aime diablement la sourdine. J'ai l'esprit frappé par l'épaisse obscurité qui m'enveloppe, je marche, regardant la clarté vague du ciel, ce soir-
là très pur, dessinant un V gigantesque au-dessus de ma tête, dans l'échancrement des monts. J'en laisse la pointe en arrière, elle semble s'avancer en même temps que moi ; les deux branches, heureusement, vont s' ouvrant devant mes yeux.
Le jour n'est jamais que tremblant aux Eaux-Chaudes, — mais la nuit y est pesante. Le matin, pourtant, a des jeux légers et charmants sur les cimes du mont boisé qui fait face au village. Les premiers rayons glissent obliquement, comme des flèches tordues, sur la cascade du pont d'Enfer et sur le flanc oriental du Goust. — C'est là que se place naturellement la première excursion des touristes. Le hameau de Goust occupe un plateau situé à cinq cents mètres au-dessus des Eaux-Chaudes. Il n'a que douze maisons, et depuis trois siècles n'en a jamais eu ni plus ni moins, car ce nombre biblique (les douze tribus) est relaté dans un historien de la Navarre, prédicateur de Madame Catherine de Bourbon, et qui écrivait vers 1590. Ces douze maisons sont habitées par soixante-dix personnes qui ne forment qu'une famille. Les gens de Goust ne se marient qu'entre eux. C'est leur loi. Qui l'a faite ? Eux-mêmes. Il y en a d'autres dans le bas pays et dans toute la France que celle-ci pourrait contrarier; mais à cette hauteur, on vit au-dessus des Codes. Goust forme une petite république que les préfets de la grande et des gouvernements antérieurs ont eu jusqu'à présent le rare esprit de ne pas déranger. Cela viendra bien quelque jour, quand il y aura, à Pau, un préfet en humeur de zèle. La république de Goust est gouvernée par un conseil des anciens qui prononce sur toutes les contestations, et celui qui voudrait en appeler à d'autres juges devrait émigrer. Les anciens sont aussi les arbitres souverains de la convenance des mariages ; ils tranchent sans appel la question de savoir si tel garçon convient à telle fille. Après quoi, on va célébrer la cérémonie civile et religieuse à Laruns. Les Eaux-Bonnes ne sont pas une paroisse; elles n'ont qu'une chapelle, et même deux, — une catholique, une protestante.
A Goust, c'est la pure vie pastorale ; on élève les troupeaux, on fabrique des fromages. Le père est comme une sorte de prêtre dans la famille, et l'assemblée des pères — ou anciens — est une réunion de patriarches. L'existence est tranquille, sans maux et sans misères. La mort seule — ou plutôt les morts — embarrassent un peu les gens de Goust; car enfin, pour arriver chez eux, il n'y a qu'un sentier en zigzag dans le mont, et il ne leur est pas aisé de le descendre, chargés du poids d'un cercueil. Mais la difficulté se présente rarement ; on ne meurt presque pas à Goust, où la longévité est miraculeuse. Le même historien dont je parlais tout à l'heure, Palma Cayet, y a vu un vieillard qui prétendait être né en 1482; on était alors tout près de 1600, comme je l'ai déjà dit. Ce qui est certain, c'est que, pour le moment, sur soixante-dix habitants, il y a deux centenaires.
Nous passons la fin de cette journée aux Eaux-Chaudes. J'avoue que ce lieu noir m'obsède. Les images qui ont bercé mon enfance repassent devant mes yeux, la mer près de laquelle je suis né, l'infini des horizons. Depuis, j'ai vu bien des gorges de montagnes, je lésai admirées comme celle-ci; je ne sais quelle somme de bonheur il faudrait me promettre pour me persuader d'y vivre. Cependant nous allons continuer de le gravir cet éternel défilé qui monte de Laruns au pic d'Ossau. Le matin, nous partons dans un landau attelé de deux chevaux vigoureux, conduit par un Béarnais aux grands traits réguliers, à l'allure grave et rude. Ces montagnards sont beaux , mais d'une beauté qui ne satisfait point; il manque quelque chose, comme le fini, à cette ossature puissante ; leur démarche est vive, et pourtant elle est raide. S'ils ne sont point de haute taille, exception, d'ailleurs, assez rare, leur tête n'a plus de proportion avec le corps; l'angle de leur visage parait démesuré. Cette régularité tourne à la charge, n'en déplaise à la mémoire de Henri IV. Ses portraits nous montrent une face royale qui a bien plus l'air d'avoir été taillée dans un morceau de sapin que dans un bloc de marbre. —
Notre conducteur ressemble au roi Henri , mais il est plus âpre au gain que ne le fut jamais cet auguste modèle. Carrosse, bêtes et homme, nous avons payé tout cela au poids de l'or. — Là, vraiment, ne vous récriez point; ce n'est presque pas une hyperbole.
Seulement , je confesse que les chevaux sont bons , et que l'homme est complaisant. Il donne sa bonne grâce pardessus le marché ; mais le marché lui-même a été si serré ! — Enfin il fait le cicérone en même temps que le cocher, et tout à l'heure, sur le mont, là-bas, il fera le guide. — Nous remontons la rive gauche du Gave, et l'on nous a dit que nous allions cheminer sous une sapinière. Au-dessus et au-dessous de nous, le sapin est la seule essence qui ne figure point dans ce cadre très sévère mais très varié. Je vois des hêtres ordinaires, puis une grande hêtrée rouge, des bouleaux, des merisiers, des buis énormes.
A notre droite, nous suivons le bois au flanc du Bouerzy. Nous traversons le petit torrent du Gée , descendant à droite du col qui porte le même nom. Là s'ouvre un sentier de mulets qui nous conduirait à Accous , dans la vallée d'Aspe. A quelques centaines de mètres plus loin , voici un nouvel affluent du Gave; celui-ci vient du pic de Gaziès. La route s'écarte du torrent; la forêt s'étend au fond d'une immense combe. Sur l'autre bord , le bois a cessé , pour faire place à de grandes rampes de roches, toutes nues, toutes blanches, aux déclivités régulières, que domine le pic de Lurdé. Une de ces roches, cependant, se couvre d'un manteau bien maigre de courtes plantes herbacées; elle n'a point la régularité de ses voisines. Notre Béarnais nous met à la devinette : Que voyez-vous là ? — Du granit et un peu de gazon. — C'est le Sezy. Cette pierre-là ne ressemble à rien que vous connaissiez? — Ma foi, non; elle a peut-être une forme bizarre, et voilà tout. — L'homme lève les épaules, et sentencieusement nous dit : Ces