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LES EAUX-CHAUDES

Messieurs n'ont donc pas d'yeux, qu'ils ne voient pas un lion accroupi dans l'herbe.

En ce moment, à droite, la sapinière commence. Ces sapins sont les plus beaux que j'aie encore rencontrés dans les Pyrénées. Ils ont une vieille gloire, puisque, enfin, c'est à eux que les Eaux- Chaudes ont dû, au siècle passé, d'être mis en communication avec le monde des vivants d'en bas. Sans les ingénieurs de la marine qui sont venus pour exploiter les géants de Gabas, la station thermale n'aurait pas eu de sitôt sa première route. La superbe forêt s'enfonce dans un nouveau défilé plus étroit. Les sapins descendant du sommet étendent leurs bras au-dessus de la route; ils couvrent la pente du précipice, au fond duquel gronde le Gave, que nous avons cessé de voir. Des sapins sur nos têtes, des sapins à nos pieds. L'instant est de ceux qu'on n'oublie point : tout à coup, par-dessus cette prodigieuse ramure, le pic du Midi apparaît. Les deux dents de sa fourche s'avancent sur nous et nous menacent.

Nous franchissons les deux torrents de Broussette et de Bious, sortant des deux vallées du même nom, dont il faut bien reconnaître le dessin très particulier. Elles enveloppent le mont et l'isolent de la chaîne. Il est là, justement comme le pic du Midi de Bigorre, son rival, en sentinelle avancée de l'armée des géants. Cependant, grâce à un effet de perspective, lorsque nous sommes entrés dans Gabas, il nous parait plus éloigné que tout à l'heure, lorsque nous le voyions du milieu des sapins. En avant de l'ouverture des deux vallées, des montagnes plus basses se déploient en demi-cercle et le repoussent : c'est le Biscaout, le pic Lavigne et le Chérue. Mais le grand mont qui se recule ne s'en montre pas moins à nos yeux dans tous les détails de sa bizarre et fière structure. Quel cataclysme a fendu dans toute sa partie supérieure ce rude cône de granit ? Une large fissure sépare maintenant les deux pyramides tronquées. La plus haute et la plus large à sa base présente du côté de l'ouest des dentelures profondes ; la plus

petite et la moins élevée est sensiblement inclinée — mais d'une inclinaison si raide que personne, jusqu'en 1857, n'en avait tenté l'ascension.

Quant à Gabas, cet heureux village-là est fait pour être décrit et loué en deux mots : il a simplement tous les charmes. De deux côtés la forêt l'enveloppe — de deux autres côtés les grands monts. Assis entre les deux Gaves, dans un large espace ouvert, il est riant et ensoleillé. Il faut même avouer que le soleil y a plus de morsures en ce moment que de caresses. Vingt-huit degrés à l'ombre d'un porche qui précède son étrange et vieille église, et il n'est que dix heures! Devant nous, dans un bas repli du pic Lavigne, dont le pied est tapissé de prairies, des faneuses, en jupes bariolées, corsage rouge et large chapeau de paille, mettent en petites meules l'herbe sèche. Un vieux chasseur s'achemine vers l'église; il a le fusil au dos, un long bâton à la main, et porte sur ses épaules son butin du jour, un isard, dont les pattes se rejoignent sur sa poitrine. C'est Simon Berges. Le vieux est depuis plus de soixante ans un redoutable ennemi pour ces pauvres isards et pour les chevreuils du Biscaout. Simon Berges dépose sa proie sous le porche, sur un banc, et va entrer dans l'église. Nous le suivons. Ce porche branlant a précisément l'air d'un de ces singuliers chapeaux d'ardoises dont on recouvre les lavoirs publics; seulement les appuis qui le supportent sont de pierres.

Quant à l'église elle-même, il faut, pour y pénétrer, descendre d'abord plusieurs degrés; ce sanctuaire est une cave. Une autre singularité, c'est qu'elle est peinte toute en rouge, comme l'étal d'un boucher. D'ailleurs, point de mauvais style; c'est du xve siècle assez correct. Mais, si c'est un reste du grand hôpital de Gabas , succursale jadis du monastère de Santa Cristina d'Aragon, ce reste est bien misérable. L'hôpital, pourtant, était un des plus grands des Pyrénées , et ce passage était l'un des plus fréquentés par les pèlerins. Aussi les abbés de Santa

Cristina étaient des maîtres populaires en cette paroisse reconnaissante du bien qu'ils lui avaient fait. Les habitants de Gabas leur conduisaient, à travers la montagne, un tribut annuel de huit moutons et de quatre béliers. Les troupeaux de l'abbaye avaient partout le droit de pâture, et ses bergers les menaient jusqu'au flanc du Gourzy, à la lisière des forêts d'Assouste et d'Aas.

Simon Berges est en prière clans l'église. Quanta nous, revenus sous le porche, nous nous arrêtons surpris devant un spectacle nouveau. Un escadron de légères nuées vient passer sur le soleil, et le pic du Midi à l'instant se coiffe d'une brume lumineuse. Le vieux chasseur, qui a terminé son oraison, nous apprend que ce phénomène se voit sans cesse, au printemps surtout, quand l'atmosphère est encore chargée de vapeurs; alors il se produit chaque jour plusieurs fois. Mais déjà voilà ce tamis d'argent qui se déchire , les deux pointes du mont s'élancent de nouveau dans l'espace.

Nous tenons Simon Berges et nous l'invitons à causer sur le pays. Le vieux hoche la tête; il veut bien ce que nous voulons, mais il ne sait rien. Son pays à lui, c'est le bois et la montagne, ce n'est pas le village. Eh parbleu! qu'il nous parle de la montagne, de ses chasses , de ses isards et de ses chevreuils, même des ours, s'il y en a! Et malgré nous, voilà que nous sourions. Cela ne l'étonné pas. Le bonhomme a remarqué que les « Messieurs de France » ne veulent pas croire aux ours, et qu'ils n'en peuvent pas parler sans rire. Pourtant, il n'en manque point là-haut sur le Biscaout; c'est leur endroit favori, à ces bêtes. Cette année, le printemps était venu de bonne heure; tout à coup la neige revient. Là-bas, de l'autre côté de la sapinière, dans le vallon du Gée , en une seule nuit, les bergers ont perdu six moutons. L'étable, qui n'est là que de précaution, et qui ne sert point à l'ordinaire, ne fermait seulement pas. Deux ours bruns — et il faut se méfier de ceux-là, parce qu'ils aiment la chair — ne trouvant plus de nourriture là-haut sous le manteau blanc, étaient

descendus. On a tué l'un de ces deux voleurs, mais l'autre, la femelle, est toujours par là, et l'on croit qu'elle a trois petits.

Même, ils ont causé, le mois passé, une belle affaire! Les filles des Eaux-Bonnes étaient venues dans la forêt de Gabas pour y cueillir des fraises, qui sont excellentes sous les sapins. Tout d'un coup, voilà qu'elles redescendent en criant comme des pies borgnes ; il y en avait de ces délurées-là qui étaient plus mortes que vives. Elles ont dit qu'elles avaient rencontré toute la famille. Dame! c'est bien connu, l'ours c'est gourmand de fraises, pour le moins autant que le chrétien. D'ailleurs, il n'aurait pas fait de mal à ces filles. Pourtant, c'est un brun. Faut avoir l'œil. Après ça, le noir est rare. Il n'est pas méchant. Seulement, on l'a bien plus chassé dans les temps, parce qu'il en valait mieux la peine ; sa peau se vend plus cher.

Ces récits du vieux chasseur ont la couleur de la montagne ; nous l'invitons à se rafraîchir dans la fonda voisine de l'église. Aussi bien, il s'y rendait pour y vendre son isard. Jusqu'à la fin du mois de septembre, les trois hôtelleries de Gabas doivent être approvisionnées, car des parties y viennent sans cesse des Eaux- Chaudes, où la saison est moins courte qu'aux Eaux-Bonnes. Justement, un landau arrive, portant trois voyageurs, un jeune homme long bien plutôt que grand, une femme aussi longue et très parée, une autre femme courte, vive et brune. Ne demandez point si celle-ci est d'Espagne! Du perron qui précède la fonda, nous découvrons tout le village. Au fond est un petit castel, demeure délicieuse, à l'ombre des premiers contreforts du grand pic : c'est le château d'Espalure. En avant, au bord du Gave de Bious , une autre fonda sous des bosquets. Ecoutons encore Simon Berges. Cette deuxième auberge-là, c'était, il y a vingt ans, celle de la grande Maria.

Maria était bien vieille ; jamais elle n'avait voulu se marier. On voit de grandes belles filles à Gabas et dans les vallées , mais on n'en avait pas vu de taillées comme cette luronne-là!

C'était comme une géante. Et de la force plus que trois hommes ! Eh bien, dans les temps, des soldats français passèrent ici pour aller en Espagne, et le cœur de la grande Marie s'était féru pour un voltigeur. Holà! les vieux qui durent encore l'ont bien connu. Il était tout petit, avec une figure rose et de grosses épaulettes jaunes. Il y alla en Espagne, et il fut tué, le pauvre mignon soldat. Maria pensa bien en mourir lorsqu'elle l'apprit, et, quand elle fut relevée, elle fit un grand serment de rester fille. Elle a tenu pendant tout près de quarante ans cette auberge, qu'elle avait héritée de son défunt père. Fallait voir comme elle vous menait ça ! Tout le monde la respectait et, si on y manquait, elle tapait dur! Un jour, elle vous a pris par sa ceinture rouge un muletier espagnol qui avait le vin mauvais et qui cassait tout; elle l'a jeté d'un coup, comme un mauvais paquet, sur le chemin... Mais tout le monde est mortel, quoi! La Maria a eu son tour...

En ce moment, et comme en cadence, nous entendons un bruit de grelots. C'est un cortège de mules qui arrive; nous ne le voyons pas encore, car la route d'Espagne va tournant au pied du mont, après qu'on a franchi le pont jeté sur le Bious ; mais bientôt il parait. Douze mules caparaçonnées, pomponnées, chargées de sacs de laine; six muletiers, vraies figures d'Aragon sous leur sombreros, vestes de velours bleu à broderies jaunes, ceintures écarlates, jambières de cuir. Le couteau de l'un d'eux sort de la poche de sa culotte; voilà leur enseigne à ces bons compagnons, et la raison qu'ils vous plantent en plein ventre, dans une querelle. Il faut la force de la Maria, le bras de la géante, pour les saisir, sans qu'ils usent de ce joujou-là.

Nous entrons dans la fonda, où les trois voyageurs qui nous ont précédés sont assis déjà devant un fin repas, vraiment : truites, cuissot d'isard, cailles rôties. Quanta nous, notre repas est plus sommaire ; mais nous l'arrosons de Rancio. L'hôtesse qui nous sert ne ressemble guère à la « grande défunte » de l'autre fonda; c'est une femme encore fort jeune, coiffée d'un capulet noir, qui fait

ressortir la couleur chaude de son teint. Musset aurait dit : Elle est jaune comme une orange. — Elle est aussi de fine tournure etde formes élancées, avec des yeux sombres. Eh ! oui, Simon Berges peut bien dire quil y a de jolies filles à Gabas !

Au pied de l'hôtellerie, les chevaux nous attendent; notre cocher béarnais s'est transformé en guide. Rapidement nous montons la vallée, ou plutôt la gorge de Bious. Au-dessus de nous des sapins, au-dessous le Gave, qui, sans cesse se heurtant à des barrages de rochers, épanche des cascades furieuses, parfois des cascatelles plus lentes et d'une grâce infinie. Ce chemin nous rappelle celui du pont d'Enfer à Cauterets; il est moins long, plus varié, peut-être plus beau.

Les roches grandissent, la sapinière est plus serrée, le lit du torrent se creuse encore ; la forêt est interrompue par une haute muraille de granit, puis elle recommence et maintenant, coupée seulement par le sentier, occupe le versant jusqu'au Gave. Nous marchons au-dessus de cet énorme dôme sombre, que percent de distance en distance des sapins plus élevés, les uns en pleine vigueur, dressant leur pointe d'un vert tendre, les autres dépouillés et tout pelés, enlevant en gris lumineux leurs grands bras morts sur la masse noire. Ces cadavres d'arbres sont énormes ; tous ont été frappés de la foudre ; ce défilé superbe est un couloir d'orages.

Ce spectacle nous ravirait en pleine jouissance de la beauté pittoresque et sauvage, si la crainte du plus méchant accident ne venait nous troubler : le chemin est littéralement rempli de vipères. Ces hideuses bêtes sont là, paresseusement couchées sous le soleil cuisant, car il est midi; les rayons tombent verticalement sur nos têtes et, malgré la fraîcheur voisine des sapins, l'air flamboie. Il semble qu'elles vont s'enrouler au pied de nos chevaux. Mais non, elles nous font place et s'écartent assez lestement, trainant leurs anneaux pour aller reprendre leur posture inquiétante un peu plus loin, sur des roches que nous allons

raser au passage. La pensée de recevoir un reptile venimeux en manière de fouet au visage n'a rien de rassurant. Notre guide pourtant lève les épaules; il jure « parle Dieu vivant » que jamais il n'est arrivé d'accident sur cette route. Les roches s'accumulent, montent comme des escaliers gigantesques; et nous voyons encore sortir des têtes plates de leurs fissures. Ces degrés taillés dans la croûte granitique portent les sapins les plus grands que nous ayons encore vus , et parfois de longs frênes à la feuille claire et déliée. J'ai déjà observé que cette essence prospère à des altitudes considérables, mais elle indique presque constamment le voisinage de l'eau.

Aussi le chemin, décrivant un coude très brusque, nous met en présence d'une cascade. Le bruit en est violent et pourtant, intercepté par l'épais rideau des sapins, n'arrivait pas à nos oreilles; nous commençons d'entendre cette belle cascade au moment où nous la voyons. La nappe étincelante roule de chute en chute. Jusqu'ici nous avons eu constamment le Gave à notre droite; il semble que nous devions nous en écarter désormais, car une roche colossale se dresse, et nous voilà forcés de contourner sa base. C'est là qu'une nouvelle surprise nous attend. La vallée entière se déploie sous nos yeux, et rien ne nous cache plus le développement du mont.

Le Gave traverse un bassin dont le fond et les bords ont comme une étonnante fraîcheur de jeunesse : des prairies, de gigantesques hêtrées sur les premiers mamelons, les sapins sur les flancs du pic, et le pic lui-même, émergeant de cette ceinture verte , avec ses deux pyramides inégales blanches de neige , grises ou jaunes suivant les jeux de la lumière, partout où la pierre est nue. De tous les côtés de ce vaste amphithéâtre se dressent d'autres monts; ces colosses de granit ont le même caractère que leur maître à tous, ce fier pic d'Ossau qui les domine. Ils sont pourtant bien plus ruinés. Voici l'Estremère, le

Peyreget, Canaourouye, le Mahourat au sud, à l'ouest Hour-

quête, le pic de Bious, le pic de Lorry, au nord Ayous, et le mont d'Aule.

Magnifiques entassements de prodigieux débris, car de longues convulsions secouèrent toute cette partie de la chaine. Il y en a des témoins parlants : ce sont ces aiguilles qui s'élancent d'un chaos d'écroulement, ces dentelures profondes qui ont des dessins d'éclairs, ces ébrèchements et ces masses fendues de leur pied à leur faite; ces montagnes sont peut-être bien les plus déchiquetées du monde. Là-bas, ducôtéde l'Espagne, s'ouvre la pleine région de la désolation et des abimes; plus de végétation, plus de traces de forêts ; les derniers pâturages verts apparaissent dans cette direction du sud, aux versants de Canaourouye, dont la cime est hérissée de grands blocs de schiste couleur de sang. Au nord, il est vrai que la vue se repose sur la vallée d'Ossau, riante et verte, et, par les beaux temps, peut courir même jusqu'à Pau; mais, à l'est, elle se heurte aux glaciers du Vignemale et du Mont-Perdu. A l'ouest, elle embrasse toute la chaîne, jusqu'à la pyramide blanche d'Anie.

Un accident nous a forcés de demeurer deux jours à Gabas. Nous avons voulu revoir ce sublime spectacle. Nous avons repris cette route de Bious-Artigues avec un guide nouveau; laissant nos montures à la garde d'un pâtre, nous gravissons les bords du petit gavelet de Magnebaït, puis des escarpements glissants et difficiles entre les pics Lavigne et Chérue, et les murailles septentrionales de notre mont d'Ossau. Deux heures suffisent pour atteindre le plateau de Magnebaït, une heure pour s'élever au col de Pombie. Le pic nous domine encore d'une hauteur de huit à neuf cents mètres; le vrai chemin de l'escalade est là.

C'est aussi le champ des ruines. La base du mont, que nous contournons en marchant vers l'orient, est couverte de formidables éboulis; les cassures du colosse de granit apparaissent profondes et menaçantes. Nous changeons de direction, inclinant, cette fois, vers l'ouest, glissant avec beaucoup de peine sur

une étroite arête qui relie le pic d'Ossau au pic le plus immédiatement voisin, le Peyreget. Enfin nous pouvons atteindre le coi de ce nom et nous descendons à un plateau disposé là comme pour recevoir les débris qui roulent de la haute pyramide d'Ossau. Partout des blocs effondrés, et c'est au milieu de ce chaos que nous arrivons au bord du lac de Peyreget.

Ici était le but de notre excursion ; nous avions voulu voir un des lacs de cette région si peu connue. Celui-ci est l'exemple de ce qu'on pourrait appeler l'aridité de l'eau. Nappe immobile d'un bleu sombre, sans la plus petite trace de végétation sur ses rives, dominée au nord par la muraille absolument nue du pic qui se dresse à une hauteur de 3,000 pieds. La sensation que nous en éprouvons est lourde et maussade; c'est comme la fin de l'écrasement. — Nous reprenons notre rude chemin, redescendant vers le bassin de Bious-Artigucs, ayant devant les yeux les pics d'Ayous et de Lorry, et les premières masses de l'Aule.

LES BAUX-BONNES ET T, K .IAIIIIIX IIAKII AI.DK.

Des Eaux-Chaudes on redescend à Laruns, et de Laruns on remonte aux Eaux-Bonnes. Il y a un autre chemin ; ce n'est pas celui des ingénieurs. On le prend à gauche de la route de Gabas, on laisse de côté la buvette Minvielle. Alors, ce n'est plus monter, c'est grimper. La riche commune de Laruns ferait dessiner ici quelques lacets sans s'appauvrir ; les touristes lui paieraient un tribut encore bien essoufflé, mais un tribut enfin de reconnaissance. Ce sentier rude entre les rudes passe au bord d'une petite grotte d'où jaillit un filet d'eau bouillonnante, et arrive bientôt à une autre cavité très célèbre. La grotte des Eaux-Chaudes, s'il vous plaît !

Je ne voudrais point en médire; je ne parle que par huma-

nité, quand je demande que l'entrée en soit interdite, sous des peines sévères et positives, aux malades de la station. Un froid mortel me saisit à la gorge; je ne suis point en traitement, moi, mais voilà de quoi m'y mettre.

Cette grotte s'ouvre à mille mètres d'altitude, elle en a cinq cents de profondeur. Je ne suis pas un bon juge de la beauté de ces lieux noirs, et je me borne à dire que celui-ci est étrange. On n'y trouve point que de l'eau ; on y reste surpris, devant une végétation souterraine, et l'on pense à ce roman de Jules Verne qui nous transporte dans un monde vivant sous notre croûte terraquée. Une grande roche dans la grotte des Eaux-Chaudes est couverte jusqu'à son pied baignant dans un torrent, de broussailles et d'arbustes. Sur ce torrent formé , me dit-on , des larmes du Ger, descendant par le plateau d'Anouillas, à l'ouest du mont, un pont a été jeté. On marche au-dessus des ténèbres de l'abîme. Un long souterrain fait suite à la grotte ; le torrent s'y engouffre ; on l'entend hurler sous les roches. Il paraît pourtant qu'au printemps il roule par-dessus et par-dessous, et son cours supérieur, alors très accidenté, puisqu'il descend d'étage en étage ne forme plus qu'une série decascades jusqu'au Gave d'Ossau, qui reçoit ce bruyant- petit cousin.

Nous montons à travers une forêt de buis. La couleur en est charmante; semper virens, dit le latin. Ces arbustes atteignent ici des dimensions d'arbres, etleurs troncs bosselés sonténormès. Je songea l'immense fabrication de bilboquets qui pourrait en sortir; ce ne serait point de trop pour le grand nombre de compagnons qui jouent de cet instrument-là — moralement surtout — et qui voudraient l'acheter — seulement comme emblème.

Longuement, lentement, nous gravissons un sentier qui conduit à des pâturages; on y voit des bouquets de bois et des arbres isolés, en avant d'une forêt, — une vraie forêt celle-là, qui s'é tend sur les pentes. La hêtrée déploie ses ondes d'un vert brillant puis, comme toujours dans cette partie des monts, la sapinière s'y

mêle, et bientôt il n'y a plus qu'elle. Ces bataillons sombres se rangent en longues files jusqu'à une haute muraille de roches blanches que nous devons longer en nous dirigeant vers l'est. — Nous sommes sur le plateau du Gourzy.

Ouvrez les guides, écoutez les gens du pays ; tous vous diront que la vue n'en est pas moins intéressante que de la plaine de Bious-Artigues enserrant le pic du Midi ; quant à moi, je la trouve plus belle. Nous sommes aussi bien placés dans la région des sommets, puisque nous touchons à 1,850 mètres. Au sud, nous avons la même perspective sur les monts ébréchés, dont l'autre versant descend en terre espagnole. Mais à l'est nous embrassons dans son développement presque tout entier le beau pic du Ger; à l'ouest, la chaîne qui environne Laruns; au nord, les campagnes du Béarn, traversées par les rubans argentés des Gaves.

A cette hauteur, après une ascension relativement aisée et douce, les yeux perdus dans ce grand moutonnement de cimes, de neiges, de forêts, j'éprouve une heureuse sensation de liberté profonde, de repos infini. J'ai retrouvé la même émotion tranquille dans les pâturages de Gourette, au-dessus du col d'Aubisque, avec une pointe plus vive d'admiration qui dérangeait un peu ma béatitude, car à Gourette le spectacle est plus large encore. Mais là comme ici, j'ai opposé la même résistance passive aux adjurations de mon compagnon qui voulait me remettre en route. — Pourquoi partir ? Pourquoi redescendre ? Y a-t-il rien de plus beau, tout le temps que le soleil brille ? Et ne verrons-nous point d'autres beautés, quand la nuit étendra ses voiles — pour parler comme les poètes de profession ?

La profession est jolie. Elle ouvre quelquefois les portes de l'Académie, on assure qu'elle ne mène plus à l'hôpital ; — apparemment parce que ceux qui l'exercent tournent à temps le dos à la muse, — laquelle n'a jamais fait de mal qu'à ceux qui la regardent par devant.

La descente du plateau du Gourzy est de celles dont on ne parle point. Elle offre justement les mêmes accidents que la montée. C'est d'une précision presque mathématique. D'abord un bois de grands buis , d'autres pâturages plus petits , parsemés d'autres arbres isolés, une autre forêt de hêtres. Cependant une étroite et sauvage petite vallée s'ouvre adroite; c'est là que monte le sentier que doivent suivre les ascensionnistes du Ger. Nous joignons un autre plateau d'où la vue s'étend sur toute la vallée d'Ossau, puis nous retrouvons une sapinière, puis une nouvelle hêtrée. Nous touchons aux Eaux-Bonnes.

Nos valises, pendant ce temps, ont suivi la route carrossable. La diligence de Pau aux Eaux-Bonnes, qui monte par ces lacets ingénieux, a laissé derrière elle, à l'embranchement, le chemin qui conduit aux Eaux-Chaudes ; les voyageurs ne se doutent point qu'ils ont perdu l'occasion de voir le défilé de Hourat. Peut-être y reviendront-ils pourtant en excursion ; on est très « excursionniste » aux Eaux-Bonnes, — bien plus qu'à Cauterets , presque autant qu'à Ludion. Ces méandres nombreux qu'il faut décrire pour y arriver adoucissent infiniment la pente. C'est un bel ouvrage d'ingénieur que cette route presque partout creusée dans le roc. A droite, elle longe les versants du Gourzy; à gauche, elle court au-dessus du bassin de Laruns. Le Gourzy et le massif des Eaux-Bonnes ferment le val d'Ossau, au midi, sauf l'ouverture, ou la fissure plutôt — ■ qui formela branche montant vers les Eaux- Chaudes, par la gorge noire de Hourat.

Dans la vallée, les villages se blottissent aux plis des monts ; le plus curieux est celui qui apparaît collé au flanc de la Montagne- Verte, qu'on ne perd pas un instant des yeux en montant ; plus haut perchés, voici Aas et Assouste. Le torrent du Valentin descend avec une rapidité furieuse, et, plus loin, se mêle au Gave d'Ossau. En ce moment, on va joindre les Eaux-Bonnes, et l'on voit d'abord se présenter une belle promenade et un énorme bâtiment de briques, avec des figures de tours et des manières de

bastions. Qu'est-ce que cette forteresse étrange? Rassurez-vous, voyageurs timides : c'est un Casino.

L'entrée de la célèbre station thermale ne procure point la même sensation d'étouffement que l'arrivée aux Eaux-Chaudes. Le lieu pourtant est resserré. A droite, le sempiternel Gourzy, dont le versant boisé fait pencher son ombre; à gauche, la Montagne- Verte. Au fond, au milieu d'autres hauts feuillages, une pointe de montagne, d'une hauteur prodigieuse, qui parait glisser vers vous avec une ferme résolution de vous écraser sur l'heure : c'est le pic du Ger. Mais, au-devant, clans la direction du nord, l'espace est ouvert, la vue est libre.

Les Eaux-Bonnes n'ont en réalité qu'une rue, montant du seuil de la ville à l'établissement thermal, et d'abord s' élargissant pour former une place assez vaste, avec une promenade au centre. Là, il y avait autrefois un torrent, la Sourde. On l'a canalisé et recouvert ; on l'entend gronder sous cette promenade, nommée le jardin Darralde, en mémoire d'un médecin qui fit naguère beaucoup de bien aux Eaux-Bonnes. Il est trois heures de l'après-midi ; sous les arbres de ce jardin, dans un kiosque assez élégant, un orchestre exécute des valses qu'il convient d'appeler entraînantes. Qu'est-ce qu'une valse qui n'entraîne point? Cependant les promeneurs vont et viennent autour des musiciens d'un pas qui ne paraît guère allumé. Une partie de l'auditoire est assise. Le côté droit, le fond du jardin, la rue qui le longe, sont bordés d'hôtels ou de maisons meublés. Sur une bande étroite de terrain pris sur les roches et dessinant une sorte de croissant, dont l'une des pointes expire près du Casino , sont établies des boutiques où se vend de tout un peu, comme dans la galerie couverte des Eaux-Chaudes. Au sud de la promenade se tiennent des guides auprès de leurs mulets. Magnifiques gaillards, portant le costume du val d'Ossau , légèrement approprié au goût moderne : chemise rouge, guêtres de laine blanche, culotte de velours brun, le fouet en bandoulière.

L'un d'eux, qui est presque un vieillard, a vraiment une superbe allure ; c'est le plus beau type béarnais. Aussi, comme il vient à traverser la promenade, il y a des chuchotements dans les groupes : — C'est Lanusse, le fameux Lanusse, celui qui a conduit l'Impératrice Eugénie au pic d'Arrens ! — Veuillez bien remarquer que la « maison de l'Impératrice » ou « du gouvernement » est là, précisément devant la station des guides et des mulets, à l'angle du jardin Darralde et de la grande rue.

Des landaus attelés de quatre chevaux débouchent en ce moment sur cette sorte de place ombragée ; ils ramènent à grand bruit des excursionnistes qui ont visité le col d'Aubisque, suivant une route aérienne qui conduit des Eaux-Bonnes à Argelès, la route la plus élevée de l'Europe après celle du Saint-Bernard. Une troupe élégante descend de ces voitures et rentre au plus luxueux de tous les hôtels ; des valets cravatés de blanc viennent recevoir les voyageurs. On a grand ton aux Eaux-Bonnes.

Il parait qu'au commencement de ce siècle, on n'y voyait que des maisons de bois. A la place où s'élève maintenant ce kiosque d'où s'échappent des flonflons, la Sourde coulait entre des arbres qui ont servi à ombrager la promenade. Si ces arbres parlaient, ils vous diraient sans doute qu'ils aimaient bien mieux se mirer dans l'eau. On ne les a point consultés. Au fond, où se carre à présent le plus vaste de ces hôtels, il y avait des roches moussues qu'on a fait sauter pour construire. La poudre sert décidément à toutes sortes d'usages contradictoires. C'est sur la nature que l'on a conquis l'emplacement de ces bâtiments somptueux. Pauvre nature !

Il est à remarquer que ce besoin de retrouver partout où l'on va les élégances parisiennes et la vie dépensière est tout à fait moderne. Les grandes gens des deux siècles civilisés qui précédèrent le nôtre n'avaient point de ces coûteuses et vaniteuses envies; ils venaient aux Eaux comme en un lieu de cure, et aussi comme en un lieu champêtre, cherchant à la fois le remède et le repos.

Même, comme ils étaient avisés, ils n'auraient pas volontiers prêté les mains à des embellissements et amusements qui devaient avoir l'inconvénient d'amener les valides en quête de

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