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LE VAL DE LA SOURDE

locomotion et de plaisir. Il est vrai que l'état des routes, alors, les garantissait assez bien contre ces invasions parasites. La méthode actuelle est excellente pour la prospérité des villes

thermales. Aux Eaux-Bonnes, où passent annuellement de six à dix mille étrangers, cherchez dans la foule les visages souffreteux. Vous en trouverez surtout de gras et de fleuris, quelquesuns de roses. Ce n'est pointa ceux-ci qu'on en veut ! Une troupe d'Anglais descend d'un lac au pied du pic de Louesque ; ils sont plus raides encore, plus gourmés qu'à l'ordinaire, car ils viennent de se retrouver en face de leur élément. Chamfort parle d'un Anglais qui, toutes les fois qu'il rencontrait un trou d'eau, s'écriait : Ceci est à nous ! — Malades, ces gens-là ! Mais ils iraient à pied au bout de l'Espagne. Une famille française se prélasse sur la promenade, le gros papa et la forte maman conduisant leurs filles. On me dit que ce sont de riches marchands parisiens ; je ne sais quelle marchandise ils débitent; sûrement ils auraient aussi de la santé à revendre. Le beau monde traverse la foule en la regardant d'un peu haut. Ces heureux hôteliers s'enrichissent; les habitants de la ville, qui louent leurs logis pendant la saison, s'arrondissent. Tout le monde est content, les uns pour avoir empoché, les autres pour avoir dépensé. Se sont-ils amusés? Si oui, tout est bien. Il n'y a d'incommodés que les malades, peut-être.

Il y a bien aussi ceux qui, comme nous, cherchent à la montagne les aspects et la vie de la montagne, et ne sont point satisfaits d'y trouver un coin du boulevard Haussmann. M. Taine, dans son Voyage aux Pyrénées, a lancé une boutade amusante contre les riches bâtisses des Eaux-Bonnes ; encore le Casino n'était-il pas debout au temps où il voyageait. Or, imaginez une immense construction inachevée, dont l'intérieur a été si heureusement aménagé que presque toutes les parties en seront inutiles ; quant à l'extérieur, c'est la débauche du moresque , la ribotte du roman, la parfaite cacophonie de tous les styles. Ainsi aurait été Babel, si l'on avait continué d'élever l'édifice après la confusion des langues.

On conçoit qu'une si grande prodigalité de matériaux devait

causer une folle dépense. Deux cent mille francs avaient été alloués, et n'ont pas suffi; il en faudrait cinquante, cent mille autres. Qui les donnera? L'affaire demeure en plan. La ville des Eaux-Bonnes a un Casino, et n'en a pas. Cet amas — ou ramas — de pierres devait être le centre de toutes les joies : concerts, bals, représentations dramatiques, — et ces pierres sont muettes.

Heureusement, on danse dans les hôtels, on danse à l'établissement, on danse partout.

C'est pourtant dommage qu'on ait implanté cette horreur au seuil d'une des plus belles promenades qui soient au monde. Une plaque de marbre blanc porte le nom des hommes de goût qui en ont conçu le projet, et c'est justice. La Promenade Horizontale contourne le flanc du Gourzy, et son nom dit assez qu'elle reste toujours au même niveau sur tout son parcours, qui ne sera pas de moins de cinq kilomètres, quand elle sera enfin achevée, après quarante ans ; alors elle joindra la route neuve des Eaux- Chaudes. Nous l'avons suivie, d'abord le soir. Les masses noires formées par les hêtrées du mont se bercent au-dessus de nos têtes ; au-devant de nous, des demi-ténèbres, car la nuit est très claire, enveloppent la vallée ; des lumières brillent dans les villages, un ruban lumineux court au fond de la plaine : c'est le Gave. La vue est la même que l'on embrasse en montant à la ville par la route à lacets.

Nous avons, le lendemain , par une matinée assez sombre , refait cette lente et gracieuse promenade ; le Gave malheureusement, sous le ciel orageux, n'avait point son éclat accoutumé ; ce n'était plus qu'un miroir d'étain où les chutes d'eau jetaient leur écume blanche ; les monts déchiquetés qui enserrent Laruns étaient coiffés de nuées.

Le soir, aux Eaux-Bonnes, sur la promenade Darralde, les flonflons recommencent, l'orchestre nous régale d'une nouvelle harmonie. Après l'aubade, la sérénade. Afin que ce soit tout à fait espagnol, un vent brûlant se met à souffler; il arrive d'Ara-

gon, il vous prend aux nerfs et à la gorge, il vous met la sueur aux tempes, il vous étouffe. Des colonnes d'air, sans air, — un simoun. Les gens du Nord, qui ne savent d'où leur vient cette angoisse, disent tout simplement: C'est l'orage, la pluie va s'en mêler. — Ils lèvent les yeux au ciel et demeurent stupéfaits de le voir d'un bleu intense. La pluie tombera, mais plus tard, pendant la nuit. On sait déjà que, dans notre promenade du lendemain matin, nous avons trouvé les nuées prêtes à s'ouvrir. L'orage n'a duré que deux heures. — L'hôtelier triomphant nous annonce la hausse du baromètre, que le vent d'Espagne fait toujours baisser.

Notre hôtel est sur le côté gauche de la rue ; les fenêtres de la façade postérieure s'ouvrent sur le Valentin, roulant en cascade au pied de la Montagne-Verte. La Sourde vient y tomber. Du haut d'une galerie de bois, pendant la pluie, nous avons examiné cette chute d'eau, qui est sauvage et assez belle. Nous regardions les hameaux incrustés daus la montagne. Assouste a eu sa maison seigneuriale. Ce qu'on en voit aujourd'hui, c'est plutôt des restes que des ruines. Pendant les guerres de religion, un capitaine catholique força le castel, où vivait un vieux seigneur avec sa fille. Il fit pendre le châtelain; la jeune fille fut livrée aux soldats, qui s'en firent un jouet, après avoir pillé les caves, et la jetèrent ensuite dans le torrent.

L'ondée est passée, nous sortons. La température a singulièrement baissé; le jardin Darralde est désert, les arbres frissonnent. C'est que la neige a voulu se mêler à ce trouble atmosphérique de la nuit et du matin ; les sommets en sont couverts. La cime du Ger, qui ne l'a point gardée à cause de la rapidité de ses pentes, se détache comme une pyramide d'or pâle sur ce fond blanc. Cest une étonnante et riche harmonie de couleurs. Nous montons la rue ; les guides sont là, les mulets attendent avec un air d'indifférence qui trahit leur secrète pensée. Les animaux sont presque tous capables de mémoire et de cet acte d'intelligence

qui s'appelle la comparaison. Cependant il faut, pour l'éveiller, des images sensibles. Eh bien, ces images les voilà : c'est l'orage et la neige. Ces mulets savent bien ce qu'ils gagnent au mauvais temps et ce que leur coûte la sérénité du ciel. Aujourd'hui, on ne les mènera pas à l'ascension du Ger.

Les maisons sont correctes aux Eaux-Bonnes, et d'une exquise propreté. Qui me dira d'où a bien pu venir cette mode sans agrément de les peindre uniformément en gris ? Fâcheuse couleur en ce lieu déjà plus que suffisamment sombre. Toutes sont louées ou à louer. Si j'étais curieux, je demanderais où se logent tant d'habitants qui cèdent la place à leurs hôtes ? Il est vrai que la ville ne renferme que sept cents âmes environ , pendant l'hiver. U établissement me suggère les mêmes réflexions que ces logis mornes. Il est vaste et bien aménagé ; mais pourquoi si triste ? Les architectes ne peuvent-ils trouver rien de mieux que ces grandes murailles percées de jours uniformes ? Est-il indispensable qu'un établissement thermal ressemble à un hôpital civil ou militaire ? Ne pourrait-on y introduire quelque variété de dessin, planter des vignes folles, des lierres ou des rosiers qui grimperaient aux pierres ? Ne sait-on pas de quel prix est pour un malade une rose qui fleurit sur sa croisée ? Et si cette idée de parure n'est pas venue à l'architecte, elle peut venir au médecin. Celui-ci est obligé d'aimer ses malades, si l'autre n'est tenu, de par les règles de l'art, à n'aimer que les moellons.

L'établissement est situé au-dessous de la butte du Trésor, un rocher bien nommé, puisque c'est de sa base que jaillissent les sources; il s'agit ici d'un trésor humide, qui n'en est pas moins solide. Je crois avoir fait un jeu de mots ! La partie qui m'y plaît surtout, c'est un promenoir couvert donnant sur un petit espace ombragé qu'on appelle la place des Thermes. — L'église catholique, grand édifice tout neuf, s'élève à droite; plus loin, au pied même de la butte, est une chapelle protestante, puis à gauche du promeneur qui monte, l'hôtel de ville, bâtisse surprenante. Le

rez-de-chaussée a l'air d'une prison, le premier étage d'une orangerie; sur le tout des greniers. Là, pourtant, est un musée botanique rassemblé par lessoins du savant M. Gaston Sacaze. En face

de l'hôtel de ville on voit un petit kiosque, au-dessus d'une source d'eau froide. Le kiosque sert de buvette.

La promenade de l'Impératrice commence ici ; elle est célèbre et n'a point usurpé sa réputation; elle court à travers la gorge du

Ger, tourne la butte du Trésor, et dessine une pointe profonde clans la vallée du Valentin. D'abord, entre les arbres, nous apercevons la vraie situation de la ville. Pauvre petit groupe de maisons ensevelies sous l'ombre puissante des plis creusés par les monts. Les arêtes du Gourzy semblent presque verticales, malgré le manteau de verdure qui en atténue la rigidité ; le Ger présente sa série de cônes , que domine d'une grande hauteur son pic superbe en pyramide ébréchée. — De l'autre côté du Valentin, nous voyons la Montagne-Verte à travers les branchages de l'énorme hêtrée qui nous couvre. Les hêtres sont fils de la montagne; ils n'atteignent point ces dimensions colossales dans les plaines. Ceux-ci ont l'honneur de tapisser les contreforts du Ger; ils paraissent avoir l'âge des roches qui les portent. Il y en a qui, robustes et sains encore, élèvent tout droitleurs troncs blancs et ne bercent de feuillages qu'à leur cime; d'autres, à moitié dépouillés, noircis, crevassés par le temps, chargés de grands bras morts , affectent des formes fantastiques ou grotesques. Ils bordent le chemin; au-dessus, ils forment un triple, un quadruple dôme qui dérobe absolument la vue du ciel ; audessous, ils descendent dans les ravines : nous marchons encore ici sur des têtes d'arbres. Des contre-allées s'ouvrent, croisant l'allée principale, unie, plane, pourvue de bancs qui permettent le repos et le rêve; l'œil plonge alors dans de nouvelles profondeurs de la hêtrée. Toute cette ombre immense est pourtant légère ; jamais on n'en est oppressé.

La promenade de l'Impératrice se prolonge sur la route d'Argelès, passant sur un pont très élevé qui traverse le Valentin. C'est le chemin des cascades; la visite aux chutes de Discoo, du gros Hêtre et du Serpent est le complément naturel d'une excursion si courte et si douce, qui ne demande que deux heures, à petits pas, sur un parcours de trois kilomètres, avec de fréquentes stations. La cascade de Discoo se présente la première, presque à la tête du pont, en tournant à gauche. On en a détruit le cadre. J'ai

demandé pourquoi on avait laissé mutiler quelques-uns de ces vieux arbres, et jeter les autres parterre. Qui peut jamais donner la raison d'une sottise? L'aurait-on faite, si le raisonnement avait été de l'affaire ?

La cascade de Discoo dépouillée ne mérite pas les honneurs du crayon ; il n'en est pas de même de celle du gros Hêtre. Son nom, d'abord, étonne un peu, car, pour la joindre, il faut précisément quitter le couvert de la grande ramure. Le chemin passe à travers d'assez vastes espaces gazonnés; l'herbe en est très courte et ne conserve pas l'humidité des pluies. Aussi voit-on des troupes d'enfants qui s'y acheminent sous la conduite des gouvernantes ou des mères. Ce sol verdoyant présente des ondulations à la courbure gracieuse et régulières comme des vagues. Un bouquet de hêtres couronne la chute ; ils sont clignes par leur grosseur et leur vétusté de leurs voisins de la promenade. Le Gave accourt au bord du gouffre et tombe d'un seul jet, en nappe verticale, d'une hauteur de quatre-vingts pieds environ; le ressaut sur les roches du fond produit une violente poussière d'écume, dont on est brusquement enveloppé. La curiosité du spectacle, c'est qu'après s'être un peu secoué, on regarde encore — et ce qu'on cherchait, on ne le voit plus. Le torrent a disparu dans une profonde crevasse, dont les bords hérissés de pointes glissantes ne sont accessible qu'au prix du plus réel danger.

La cascade du Serpent, où conduit, au retour, un écartement du chemin, est d'un autre genre de pittoresque. Entre deux pointes grises, une sorte de petit plateau s'avance; l'eau écumeuse y glisse, et va suivre jusqu'au fond de la ravine les reliefs et les dépressions des roches. Ce filet d'eau, car la chute n'a pas une largeur de plus de deux mètres, tantôt se renfle à l'angle de la pierre, tantôt se replie dans les fissures, et donne assez bien l'idée des ondulations d'un énorme serpent. Les bords sont tapissés d'arbres nains que le flot courbe au passage; en beaucoup d'en, droits la roche est nue. Cependant un grand hêtre encore s'élance,

en haut, d'une fissure plus large. L'hiver, la cascade se gonfle et recouvre presque toute cette grande paroi abrupte; c'est pourquoi la végétation ne s'y développe point. On peut descendre au pied delà chute; la fraîcheur qu'on y trouve est encore redoutable.

La vie aux Eaux-Bonnes veut un apprentissage; j'avoue qu'elle a des charmes très pénétrants ; mais il faut apprendre à les connaître, et, quant à moi, j'ai dû vaincre surtout l'irritation que me causait l'aspect de ces grandes « bâtisses » du jardin Darralde. Le lieu pourtant est très doux. On se laisse aller sous ces arbres à la nonchalance du repos, après les excursions du jour, et même à la cadence de ces flonflons. On songe à la course du lendemain.

Et le lendemain, il se trouve que la matinée est calme, que le ciel est pur ; en suivant lentement une autre promenade qui court sur les pentes boisées descendant au Valentin, en face de la Montagne- Verte, l'envie prend de passer l'eau — comme elle prit à la bergère de la chanson. Ce bloc verdoyant sollicite une curiosité vague, qu'il est, heureusement, bien aisé de satisfaire. Des sentiers bordés d'arbres le gravissent en zigzag. Ce n'est point une géante, cette Montagne-Verte, comme le Ger, l'Arcizette, et même le Gourzy, qu'elle regarde. Onze à douze cents mètres, pas davantage, et l'on peut dire que, grâce à ces chemins frayés et à ces ombrages, la montée en est galante. — J'emploie l'expression qui devait servir à la belle compagnie du xvie siècle, quand elle se portait aux Eaux-Bonnes, — ou s'y faisait porter plutôt en litière, à l'exemple de la reine Marguerite, ou dans des cacolets solidement assujettis sur des mules. De tout temps, les Gramont, gouverneurs de la province, y sont venus. Montaigne, en leur honneur, a même donné à la petite station thermale, de son temps si chétive, le nom « d'Eaux Gramontaises ». Ce grand sceptique, qui avait l'horreur des médecins et ne croyait qu'aux « remèdes de nature », connaissait les Eaux-Bonnes, qu'onappelait aussi, en ce temps-là, les Eaux d'Arquebusades, parce qu'elles paraissaient

propres à la guérison des blessures; il avait, d'ailleurs, visité toutes les stations thermales des Pyrénées, celles de Plombières en Lorraine, celles de Lucques en Italie ; il a parlé longuement des « bains de Banières », mais il admettait l'efficacité de toutes les sources sans être enthousiaste d'aucune.

« Quant à leur boisson, la fortune a faict premièrement qu'elle « ne soitaulcunement ennemie de mongoust; secondement, elle « est naturelle et simple, qui, au moins, n'est pas dangereuse si « elle est vaine,dequoyje prends pour responclant cette infinité « de peuples de toutes sortes et complexions qui s'y assemble... « Aussy, je n'ay veu guère de personnes que ces eaux ayent « empiré, et ne leur peult-on sans malice refuser cela qu'elles <f esveillent l'appétit, facilitent la digestion et nous prestent « quelque nouvelle alaigresse, si on n'y va pas par trop abattu « de forces, ce que je desconseille de faire : elles ne sont pas pour « relever une poisante ruyne; elles peuvent appuyer une incli- « nation légère ouprouveoir à la menace de quelque altération. « Qui n'y apporte assez d'alaigresse pour pouvoir jouir le « plaisir des compaignies qui s'y trouvent, et des promenades et « exercices à quoy nous convie la beauté des lieux où sont com- « munément assises ces Eaux, il perd sans doute la meilleure -< pièce et la plus asseurée de leur effect. A cette cause, j'ay « choisi jusques à ceste heure à m'arrester et à me servir de « celles où il y avoit le plus d'amcenité de lieu, commodité de « vivres, de logis et de compaignies. » — On voit que Montaigne n'était pas ennemi des récréations pendant les cures ; seulement, il ne les entendait peut-être pas telles qu'on les recherche aujourd'hui. Son plaisir à lui, comme à la reine Marguerite, dans ses séjours à Cauterets, c'était le «devis». En son temps, on ne connaissait guère de la musique que la viole et le hautbois ; nous étions loin de l'orchestre du kiosque dans le jardin Darralde. Au reste, je ne jurerais pas que Montaigne ait trouvé en cexvic siècle, aux Eaux-Bonnes (Aigues-Bounes alors), « l'amœnité de logis »

qui lui plaisait. La bourgade était très rustique; elle ne Test peutêtre plus assez. Voilà l'excès dans le cours des choses.

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