‹ Le pays basque et la Basse-NavarreChapitre 59 sur 75 · CASCADE DU SERPE X T · texte numérisé non relu

CASCADE DU SERPE X T

De ce jardin Darralde au sommet de la Montagne-Verte, il ne faut qu'une heure; nous montons jusqu'au village d'Aas, que le

chemin laisse à droite, en décrivant un nouveau méandre pour gagner le faite. Là, nous nous arrêtons longtemps, car c'est le meilleur des observatoires sur la vallée de Laruns. Nos lorgnettes sont assez puissantes pour nous permettre de plonger au fond des villages; nous suivons les troupeaux conduits par les pâtres dans les prairies, au bord des eaux ; nous avons sous les yeux le tableau mouvant de la vie rurale à la montagne. Dans le gros bourg de Laruns, les enfants sortent de l'école; la classe du matin est terminée. Il doit y avoir un office religieux à Béost, un enterrement peut-être, car on entre en foule dans la jolie église romane de la bourgade. Mais oui, c'est bien un convoi funèbre ; seulement, il descend du hameau de Bagès, situé au-dessus de Béost. Nos regards courent au loin jusqu'au seuil de la belle vallée, déroulant sa verdure et ses eaux claires dans son cadre de montagnes malheureusement nues. L'orage est tout à fait dissipé; un ciel léger berce à peine quelques nuées au-dessus de la plaine. Cependant, à l'ouest, les montagnes sont encore coiffées de vapeurs ; mais peu à peu elles se dispersent ; ce ne sont plus que de longues écharpes qui s'envolent, et dont chaque coup de vent arrache un lambeau.

C'est par Béost que nous redescendons; nous traversons Laruns , nous remontons aux Eaux-Bonnes par la route neuve, passant bientôt au-dessous des escarpements qui portent la longue terrasse de la promenade horizontale, et nous pouvons dire que nous faisons notre rentrée dans la station en cadence : les musiciens sont dans le kiosque. — Quant à nous, profanes, nous piquons tout droit sur la promenade Gramont.

Va-t-on dire que nous fuyons l'harmonie ? Ce serait un mauvais propos. — Mais, ventre Saint-Gris, eût dit Henri IV qui vint aux Eaux-Bonnes, voilà des cuivres qui sonnent aussi dur que mes trompettes, et même que les trompettes de Josué à Jéricho !

La promenade Gramont s'ouvre au fond du jardin Darralde et

monte sous les hêtrées ; elle n'a point de beauté particulière, et tout son mérite est dans une branche supérieure, qu'elle forme à mi-côte et qui prend le nom de promenade Jacqueminot. Nous joignons bientôt des sapins qui succèdent aux hêtres, et derrière les branchages sombres, à droite, nous voyons se balancer comme de grandes vagues de lumières. C'est un attrait invincible qui nous amène au bord du bois. Un immense panorama se déploie devant nous, vers le nord, et nous embrassons, bien mieux que de la Montagne-Verte, le val d'Ossau tout entier et les vallées qui partout en rayonnent comme les rameaux d'un grand arbre qui vont s'élançant du tronc. Au loin, dans cette même direction du plein nord, des clochers et de hauts toits percent les brumes. C'est Pau.

Dans ce chemin, on aura reconnu celui que nous avions dû suivre quelques jours auparavant, en descendant du haut du plateau duGourzy. La promenade Gramont et la promenade Jacqueminot ondulent aux flancs du mont. Nous l'avons encore une fois gravi, le lendemain, ce sempiternel Gourzy, qui enveloppe les Eaux- Bonnes de ses plis noirs. Au coucher du soleil, nous partons en « compaignie » joyeuse, comme aurait dit Montaigne.

Très chargés, comme de mauvais soldats amollis qui vont camper et craignent la froidure, nous avons des couvertures et des manteaux ; je crois même que plusieurs d'entre nous ont des fourrures ; mais tous nous portons des fusils ; décidément nous partons en guerre. Au sortir du fourré de buis qui suit la forêt de hêtres et couvre la dernière pente, avant d'arriver au plateau, nous trouvons trois cabanes de feuillages construites pour nous recevoir. C'est là qu'il faudra passer la nuit. Nos guides disposent sur le gazon le repas que nous allons faire au long crépuscule des cimes. Le ciel se pique d'étoiles.

C'est une sensation étrange ; ce grand spectacle de la solitude endormie nous cause-t-il le dégoût de la petitesse de nos êtres, du monde des humains, et des idées que nous échangeons de-

puis une heure sur les intérêts et les misères qui l'agitent? Peu à peu, chacun se retire ; nous nous étendons deux à deux sous ces étroits abris de feuilles; il y a dans la profondeur du silence qui nous environne comme une cadence mystérieuse qui nous berce, et le sommeil auquel je cède me paraitinfmimentdoux. Je ne crois pas avoir jamais mieux dormi, et j'ai bien envie de maudire le compagnon qui m'éveille à l'aurore, en me poussant du coude et me dit : Il est temps. Je saisis mon fusil, tout en me frottant les yeux. Parbleu! il avait raison. J'étais là, près de lui, pour tuer des vautours, pour l'essayer du moins — point pour faire la grasse matinée. Seulement, en me glissant, à son exemple, sous une sorte de petit toit formé par un feuillage plus épais au-devant de notre abri champêtre, ma première pensée fut que le cadre de la chasse allait singulièrement me distraire de l'opération principale, c'està-dire de la chasse elle-même. Le soleil se levait au-dessus de la chaine; les premières lueurs poussaient devant elle, d'un relief vigoureux, les profils déchirés des pics ; un flot de lumière rose courait sur les grandes plaques de neige demeurées dans les replis du mont d'Ossau. Et les bords de la forêt commençaient à s'éclairer, tandis que la masse était encore plongée dans une

ombre rigide Mon compagnon me dit : Le mouton est là.

Un pauvre mouton acheté de nos deniers, égorgé la veille. Un bruit sourd de battement d'ailes se fait entendre. Un vautour plane. Je n'ai point du tout la pensée de le flatter, et regardant ce vol pesant, ce long col nu, ce ventre grisâtre, ce corps brun et terne, je me prends à murmurer: Voilà une ignoble bête! Un autre parait : ils vont ordinairement par couples ; puis deux autres encore, ils se réunissent quand la proie les attire, mais la proie morte ; ce qui est vivant peut se défendre. Ils sont le type de la lâcheté aérienne: on voit beaucoup de vautours sans plumes dans le monde d'en bas. Ces hideux gloutons, bientôt au nombre de six, décrivent d'abord une courbe immense, puis une autre moins large; mais ils forment ces grands cercles concentriques, sans

se rapprocher de terre, ils flairent l'ennemi caché. Ce manège a duré plus d'une heure. Enfin la voracité l'emporte; le sinistre escadron tout à coup se serre et descend tout droit, puis trace autour du point qu'occupe le cadavre du mouton une spirale plus étroite...

C'est l'impatience qui perdra toujours les chasseurs à l'affût. L'un de nous tire... La volée carnassière est déjà à deux cents mètres au-dessus de nos têtes. Elle monte, monte encore. Un autre chasseur se fâche tout rouge : — Bon ! vont-ils aller jusqu'à la lune ? — Peut-être , répond gravement l'un des guides , et s'ils en reviennent, ce ne sera plus pour nous. Ces bêtes-là, il ne faut pas les manquer !

Et voilà comment j'ai assisté — en témoin plus qu'en acteur — à une chasse aux vautours, d'où les chasseurs sont revenus bredouille.

Le lendemain — ce sera notre avant-dernière journée aux Eaux- Bonnes — nous nous dédommagerons en allant visiter lelacd' Anglas, dont j'ai déjà dit quelques mots. C'est le but d'une excursion assez facile pour ceux qui la veulent faire à cheval. Nous partons à pied, de la gorge de la Sourde, et nous nous élevons par un chemin qui n'a point abjuré son nom béarnais : c'est la « Coume d'Aas ». Deux heures de marche à travers une région très variée, qui n'est pas encore le royaume des sommets, mais qui est déjà le cœur de la montagne, et nous atteignons le cirque de Gesques. Là s'ouvre une nouvelle gorge, et bientôt il faut escalader une haute muraille déroches qui épaule l'un des côtés du plateau du Bouy. Déjà nous sommes placés à une altitude de 16 cents mètres. Devant nous, un autre sentier monte au pic du Caperan, l'un des contreforts du Ger. Rappelez-vous que Caperan en béarnais veut dire Curé. Nous apercevons cinq aiguilles qui se dressent au-dessus de ce chemin. Ce sont les Quinttettes, ou las Quintettas. Elles me rappellent les cinq cônes du Bostmendi, les « cinq doigts de Roland ». Nous sommes à 2,500 mètres.

Alors , il nous faut contourner la base du Pêne Meclea , superbe pyramide brisée s'élevant au-dessus d'un champ de débris et de neige, et nous joignons avec des peines extrêmes une crête inférieure qui relie ce beau mont au pic de Sourin. Nous sommes à l'ouverture de la brèche ou col d'Anglas ; nous avons devant nous, à l'ouest, le Ger, le roi de ce quartier sauvage, et l'Amourat, qui nous fait revoir, comme les monts qui entourent Gavarni, de formidables murailles ressemblant à des ouvrages faits de la main des Titans; — on n'ose dire des hommes. A l'est, voici les mêmes images : un mont tout crénelé, c'est le Gabizos ; — dans la même direction, mais noyées dans les vapeurs, les montagnes que nous avons parcourues l'an passé, la haute ceinture de Cauterets et le val d'Azun.

C'est delà brèche d'Anglas qu'on descend au lac du même nom. Un dernier effort nous a conduits par ce chemin périlleux à un autre miroir aérien bien moins connu, quoique infiniment plus pittoresque, le lac d'Uzious.

Mais, encore une fois, les lacs ne sont pas la beauté des Pyrénées. Pour les admirer sans réserve, il faut n'avoir point vu ceux de Suisse.

LE COL D'AUBISQUE, LE GABIZOS,

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