LA VALLEE DE FERRIERES
C'est de la Montagne- Verte surtout qu'on reconnaît bien la disposition de la haute muraille qui ferme le bassin des Eaux- Bonnes. La crête en relie les sommets, le Caperan, le Pambassibé au pic du Ger, qui en est l'extrême faîte. Nous suivons à cheval le val de la Sourde, mais, au lieu de nous élever, comme hier, dans la Coume d'Aas, nous prenons à droite le ravin de Balour. Je crois que clans le pays on dit la Combe. Ce mot, pour désigner les vallons étroits et profonds, est peu connu dans les Pyrénées ; il est, au contraire, en usage constant dans le Jura. Ce Balour vous a des escarpements terribles ; on peut le gravir à cheval, il vaut mieux le descendre à pied. En moins d'une heure il conduit à une belle sapinière; c'est le point culminant. Alors nous glissons dans des pâturages arrondis en forme de
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cirque ; l'herbe en est fine et serrée. Cette nappe verte est mise pour de nombreux troupeaux ; les convives ont l'air de faire assez d'honneur au repas.
De nouvelles peines assez légères nous conduisent au plateau d'Anouillas. La halte n'est pas nécessaire, mais elle s'impose à nos goûts particuliers. Pour moi, je n'aime rien tant que les grands espaces aériens qui verdoient ; on y trouve je ne sais quel repos unique de l'esprit et des yeux. Il est pourtant assez tourmenté, ce plateau d'Anouillas qui fut un lac. De grands entonnoirs s'y creusent à des intervalles irréguliers; les eaux se sont ouvert ces chemins ténébreux et s'y écoulent. Des barrages de rochers marquent les anciens bords du miroir flottant. Chaque hiver, quelques parties du sol s'affaissent encore et dérangent cette croûte verte, qui porte alors un poids énorme de neige. Il est pourtant certain qu'on peut s'y frayer un passage, pourvu que la peur n'arrête point et que la passion soit de l'aventure. C'est par le plateau d'Anouillas que deux Anglais, dont le célèbre M. Russel, accompagnés d'un guide, ont attaqué le Ger au mois de mars, il y a vingt ans.
La vue, ici, est déjà belle; un peu d'hésitation retient encore d'humbles ascensionnistes tels que nous. Il faut quitter nos chevaux... En avant! La paresse du pied est une mauvaise conseillère dans les montagnes... Nous atteignons un autre plateau dont l'aspect est fort gai. Imaginez un champ immense de chardons. Il y aurait de quoi régaler toute l'ânerie animale — sans parler de l'humaine. — Ce plateau de Cardoua est comme un fond d'entonnoir dont les parois sont toutes vertes, et cette verdure n'est qu'un piège, elle est plus glissante que des roches lisses. Notre guide nous assure qu'il ne connaît pas d'endroit plus malaisé à gravir, quand des plaques de neige sont encore attachées à ces pentes perfides. — Il n'y a plus de neige. D'ailleurs, je n'ai point dit que nous avions pris encore un peu de repos dans une cabane construite sur le plateau. Parbleu! si nous étions
faits de la substance de ces hideux vautours qui planent de tous côtés au-dessus des pics, si nous avions leur robe de plume et leurs muscles d'acier, cela vaudrait mieux. Nous n'avons que des jarrets assez tremblants, — de plumes point. Il faut bien escalader cette crête de la grande muraille. Ouf! l'arête du Pambassibé est rude et sévère. Le pic se dresse là, à notre droite ; à gauche, le premier sommet du Ger nous apparaît en ligne verticale au-dessus de nos têtes. Nous montons, montons une heure entière, sans nous arrêter à ce premier faîte. Nous n'en voulons qu'à la cime.
Enfin, nous voilà sur une sorte de plate-forme qui a reçu le nom tout à fait aimable de Salon. Je puis vous assurer que ce salon-là n'a rien de commun avec celui de Madame la duchesse de X..., ou de Mademoiselle Z...; d'autant que, pour arriver à ce dernier, il n'est pas besoin d'escalade. Nous avons dépassé deux mille six cents mètres d'altitude. Le tableau qui se déroule sous nos pieds et devant nos yeux présente un choc merveilleux de plans qui se croisent et semblent se mouvoir. La plaine est immobile avec ses plis de verdure éclairés par les eaux; mais les monts s'enfuient.
Au sud et au couchant, des cimes fendues, des pics déchirés, les nappes vertes des pâturages, et le flot noir des forêts, de ce côté peu de neiges; la grande fourche d'Ossau; entre ses deux dents, la haute chaîne de la vallée d'Aspe et le Balaitous ; plus à l'ouest, en inclinant vers le nord, la dentelure des monts de Laruns, le Saint-Mont au seuil du bassin. A l'est, la région des grandes cimes, du pic du Midi de Bigorre aux glaciers du Vignemale et du Mont-Perdu; ici, les champs de neige, les glaciers, les lacs, les vallées supérieures de Marcadau et de Gavarnie, dominées par les massifs de Troumouse et du Marboré ; un autre géant, une autre mer de glace, le Néouvielle ; presqu'au premier plan, de ce même côté, le Gabizos, le pic du Midi d'Arrens, à ses pieds la vallée d'Azun.
Sur cette étendue immense, le dessin général des Pyrénées
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apparaît clairement; sa régularité est frappante. Toutes ces grandes arêtes sont parallèles, et les vallées les séparent comme des coupures profondes. Les glaciers ont glissé dans les plus hautes, les lacs remplissent les bassins supérieurs; les torrents descendent dans les plus basses, où se sont établies les habitations humaines. Chaque nodosité de la crête donne naissance à une chaîne transversale, dont les plis répètent ceux de la haute chaîne, et dont les chutes vont par étage jusqu'à la plaine. Chaque pic projette comme deux branches, deux contreforts latéraux. Cette disposition uniforme vient apporter une confirmation éloquente aux suppositions de la science, d'après lesquelles les Pyrénées, formées par un soulèvement unique, n'auraient été d'abord qu'un prodigieux bourrelet dressé comme un rempart de l'une à l'autre mer. Elles ne devraient leurs dépressions, leurs gorges, leurs ports, leurs vallées, qu'au travail des eaux. Il est vrai que des contradictions viennent déranger cette théorie. Quelques pics, la Maladetta, le Canigou dans le Roussillon, le pic du Midi de Bigorre, le mont d'Ossau, ne se rattachent pas à l'ensemble de la chaîne; ils sont isolément et fièrement campés en avant ; ils dépassent de plusieurs centaines de mètres la grande arête centrale. Ici , dû haut du Ger, c'est une des beautés du spectacle que ces deux pics du Midi de Bigorre et d'Ossau postés, nous l'avons déjà dit bien des fois, en sentinelles colossales audevant de ces masses pressées.
Cette ascension du Ger, la dernière dans ce quartier des monts, nous avions espéré la faire sans rentrer, à la descente, aux Eaux- Bonnes. Nous avions mal pris nos mesures, et voilà tout. Le soir nous retrouve encore au jardin Darralde, dont la physionomie a singulièrement changé depuis quelques jours. C'est le 2 septembre. Des centaines de baigneurs sont partis la veille ; la soirée est encore tiède, mais un vent de nord-ouest, arrivant par les brisures des monts au-dessus du val d'Ossau, fait rouler sur la promenade de petits tourbillons de feuilles sèches, et cela nous rap-
pelle que la saison s'avance et qu'il faut nous hâter. Si la neige tombe en tout temps sur la cime du Ger et sur les crêtes qui se dressent à l'entour, elle peut tomber dès les premiers jours de septembre sur les chaînons inférieurs et les hautes vallées.
Nous partons le lendemain; ce n'est plus un faux départ. En nous élevant dans les chemins qui contournent la butte du Trésor, nous pouvons embrasser une dernière fois le massif qui domine les Eaux-Bonnes à l'ouest et au midi. D'abord le Gourzy, que la combe de Balour sépare de la croûte du Ger. A droite, le pic d'Arcizette ; devant nous, au-dessus de la promenade de l'Impératrice, les premiers contreforts du Ger lui-même, puis les escarpements du mont, de grandes arêtes verticales au-dessus de la rive droite du Valentin. Xous suivons la rive gauche et les flancs boisés du Bouy : c'est la route d'Argelès et de Cauterets.
Point de hameaux; les maisons isolées, de plus en plus rares, sont collées au mont. Quelques coins de jardins maigres ont été conquis sur les roches ; la clôture en est faite de pierres sèches prises aux éboulis qui viennent sans cesse ébrécher ce Bouy sauvage. Dans un de ces jardinets, un vieux paysan donne de la pioche pour agrandir son étroit domaine ; il a de longs cheveux d'un blanc d'argent, retombant sur ses épaules: c'est Bérenger en habit béarnais ; la ressemblance est amusante.
Cette route est désolée ; le bois qui tapissait la montagne à notre gauche a cessé ; la roche est nue, et parfois offre de belles lignes sur l'autre bord; les aspects du Ger changent à chaque instant; maintenant il nous présente l'image de quatre murailles colossales superposées. Quelques arbres reparaissent sur notre droite, puis l'aridité recommence avec un caractère plus âpre; ces blocs exposés au midi sont calcinés par le soleil. Nous n'avons pas à nous demander comment cela est arrivé : nousmêmes, blottis sous nos parasols, nous cuisons tout vifs. Tout ce cadre dépouillé qui nous enveloppe reçoit ces rayons brûlants et nous les renvoie comme un souffle de feu. Le chemin est déjà
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très raide, et bien qu'emportés par quatre chevaux excellents, nous montons avec beaucoup de lenteur. Voici une halte. Une