LE PHARE SAINT-MARTIN
l'or n'y sera plus que du bistre, quelque chose comme la fumée d'une flamme qui va s'éteindre. .Mais quel éclat dans la jeunesse !
Quelle hardiesse de tournure qui, chez nous, friserait les témérités damnables ! Nos Françaises pourtant, et surtout nos Parisiennes, soutiennent victorieusement cette concurrence recloutahle. Elles ont le fameux je ne sais quoi, si les Espagnoles ont le ce qu'on sait bien. La colonie française est de « qualité » : des princesses, des marquises — et même des chanoinesses.
( l'est le plus joli état du monde, il n'a de comparable que celui de chevalier de Malte pour les hommes. L'un et l'autre ne sont point gênés par des obligations positives ; tout y est de convention idéale par le temps qui court. On est chanoinesse ou chevalier de Malte, comme on serait fée ou génie; c'est aussi loin de la réalité, et cela nous conduit au rêve. Quel aimable temps nous rappelle la chanoinesse blonde qui passe en une adorable toilette fleur de mauve, — couleur discrète, couleur presque religieuse, livrée légère de demi-deuil ! Et vous savez , le demi-deuil ne défend point qu'on fasse sa partie dans le concert du monde; ce sera seulement une harmonie voilée. Il n'y a d'interdit que les plaisirs à l'évent — par exemple la danse...
Au reste, l'habit modeste et délicat de Madame la chanoinesse ne sert plus de repoussoir aux toilettes fringantes sur la côte de Biarritz. L'an dernier , la mode , c'était la simplicité. Les grands noms et les grands millions défilaient sur la terrasse en des ajustements si simples que les spectateurs mal initiés n'en voulaient point croire leurs yeux. C'était d'ailleurs une bonne occasion pour eux de les exercer ; dans ces ensembles savants et très discrets aussi, il faut apprendre à voir le détail. Fort chère, cette simplicité, et très parisienne ! On assure qu'elle désespère les dames espagnoles. Ah! si elles voulaient apporter clans la lutte leurs armes naturelles! si elles revenaient à la mantille !... surtout à l'enivrante mantille blanche !...
Le dimanche n'est sûrement pas le jour aristocratique au Casino; mais c'est la grande journée. Dans l'après-midi, bal d'enfants. Ah ! les babys, par exemple, on les pare tant que l'on
peut: de petites châsses. Ils ne s'en amusent pas mieux, cl ils amusent bien moins ceux qui les regardent. — Le dimanche, à neuf heures, comme, d'ailleurs, presque tous les soirs, les « grandes personnes » dansent. Les sons de l'orchestre se mêlent à d'autres flonflons qui arrivent du dehors. Dans tous les coins de Biarritz, on saute. Sur la petite place, devant le Casino, des couples basques tricotent des jambes au soupir de la flûte, au grognement et aux sonnettes du tambourin : c'est leur musique nationale.
En ces soirées dominicales , le spectacle vraiment n'est pas au Casino, il est clans la ville. Un autre orchestre joue sous un autre kiosque , sur une étroite promenade , faisant suite aux méandres de la terrasse publique, en retour des rochers de la Chi- . caougue, au-dessus du Port aux pêcheurs. Un théâtre de Guignol remet en scène, pour les enfants, le duel antique de Polichinelle et du commissaire. Les hôtels qui enserrent la promenade regorgent de dîneurs et de dîneuses ; c'est l'image de Babel qu'une table d'hôte à Biarritz. Sur la promenade se presse la foule la plus diverse et la plus pittoresque : Espagnols et Basques, le «petit monde» de Bayonne mêlé aux baigneurs, le «casque» anglais entouré du voile blanc, dominant les toques des muletiers, et le petit madras des Bayonnaises, qui fendent les groupes en se tenant par le bras, avec des rires éclatants qui forment la note aiguë dans ce furieux tapage. Et toute cette bagarre avance, recule, se disperse, se resserre et se refoule. Un flot épais remonte la Grand' - Rue, un autre flot la descend. Il y a des poussées terribles, avec des cris qui, ailleurs, seraient inhumains ; mais, ici, presque toutes les voix sont musicales. Ce n'est que du bruit, ce n'est point un charivari insupportable. De grands bourdonnements s' élevant en ondes presque régulières, que les tambourins accompagnent de leurs notes joyeuses et sourdes à la fois, sortent de toutes les guinguettes.
Cette soirée du dimanche à Biarritz est si tumultueuse, que la
matinée du lundi est un délassement. Pour le touriste libre, qui n'attend point les « parties montées », très fréquentes parmi les baigneurs, c'est le jour des excursions, qui achèveront de lui faire connaître ce coin singulier, charmant, attachant, — d'ailleurs, sans beauté qui lui soit propre ; car c'est à son cadre qu'il doit tout. Il n'y en a que deux prochaines : au midi et au nord; rien de plus simple. La première pourrait être faite pendant la nuit, car un point lumineux la guide. C'est le phare de première grandeur dominant de près de cinquante mètres le cap Saint-Martin , qui s'allonge à droite de l'Adour. Le cap est élevé lui-même de plus de soixante pieds au-dessus du niveau de la mer, clans les marées moyennes. On s'y rend à pied, en suivant la' plage ; on peut pourtant abréger le chemin en contournant les bâtiments de la villa Eugénie et en gravissant alors les falaises. Je ne sais pourquoi, et c'est peut-être parce que je me trouve en humeur peu philosophique, cette résidence, qui vit tant de fêtes souveraines, me cause une impression pénible. C'est maintenant un lieu de galas à six francs par personne, et de dîners à cent sous par tête; une sorte de deuxième Casino inférieur, non pour les bourses moins pleines, mais pour les situations moins établies. Ici la souveraine , à présent, c'est la galanterie. — Je ferais plus lentement le tour de l'édifice, si je menais avec moi M. Prudhomme. La vanité des choses de ce monde lui fournirait un beau thème, et je trouverais sans cloute, en enregistrant ses développements, quelques occasions de me dérider.
Je ne quitte point la plage, et j'ai bientôt joint le pied du phare. Le gardien vient au-devant de moi ; l'étrange vie que celle de ce brave homme ! Encore celui-ci a-t-il un poste envié. Songez-vous à ceux de ses pareils qui logent dans une tour édifiée sur un ilôt formé d'un seul roc que battent les vagues ? Une barque leur apporte des vivres, et souvent elle ne peut aborder; il faut que le misérable enlève les paniers au bout d'une corde. Ce misérable c-i un héros, car il atteinl les limites où peut arriver l'effort de la
patience humaine; eh bien ! il n'a pas même le sentiment de son courage. — Ici notre gardien mène à peu près une existence de civilisé, à quelques kilomètres de Bayonne, à deux pas de Biarritz. On vient le visiter et, par Saint-Martin, dont le cap est à lui, comme la France jadis était au Roi, il reçoit poliment les visiteurs. L'intérieur du phare est propre, ciré, « astiqué » comme les cabines d'un grand navire. Voici le livre des voyageurs ouvert sur une table ; vous pouvez y inscrire votre nom. Qui sait? Pour arriver à la postérité il y a de si drôles de chemins !
— Dans une des salles, deux bustes ont été placés, et du moins ils sont à leur place , ce qui n'est pas l'ordinaire des bustes : Fresnel, l'inventeur, avec François Arago, des phares lenticulaires; Beautemps-Beaupré, l'hydrographe, qui fit la carte des mers. — Un escalier monte au sommet de l'édifice : il n'a que 256 marches ! et dans cette cage étroite, n'ayez point l'espoir, Mesdames, qu'on installe jamais un ascenseur. Mais quel dédommagement sur la plate-l'orme ! Quelle perspective magique sur F embouchure de l'Adour et les Landes au nord, sur la côte d'Espagne et ses monts superbes au midi, sur la mer roulant son immensité sous un ciel radieux, estompé à l'horizon de teintes violettes comme les ciels d'Orient!
La promenade ne serait pas complète, si du phare on ne descendait point à la Chambre d'amour. C'est la curiosité banale de ce coin du pays ; il faut s'y prêter, comme tout le monde. Une grotte qui n'est pas une grotte, mais une anfractuosité assez profonde dans un massif de roches, et presque ensevelie par les sables. Naturellement, la Chambre d'amour aune légende: un couple amoureux s'y laissa surprendre; cet accident arrive aisément à des amants occupés. Le lendemain, on les trouva enlacés tous deux. Leur mort a donc été à l'image de leur vie; ne les plaignons pas trop, puisqu'ils ont fini on plein bonheur. Mais quand s'accomplit cette fin poétique et lamentable? — Qui le sait? disent les enfants qui vous guident.
De la Chambre d'amour se voient les hauteurs d'Anglet; là est un établissement de filles repenties : à deux pas de la Chambre d'amour, voilà le contraste.
L'autre excursion, qui se peut taire de Biarritz en marchant au sud, va nous conduire vers Saint- Jean-de-Luz.