CASCADE DE LABBIED8BC
auberge. L'hôtelier a construit une sorte de kiosque pourvu de bancs et d'une table au bord même de la ravine. Au fond, coule le torrent, sans cesse se heurtant à des barrages et bondissant en
cascatelles. Nous sommes sur une sorte de demi-plateau formant le croissant. C'est de la corne du nord, dominée par un grand cône blanc, que tombe d'une hauteur de deux cents pieds la cascade de Larrieusec. Nous descendons, pour la mieux voir, au fond du ravin. Ce coin du monde d'en bas s'appelle, dans le pays, la plaine de Ley.
Au fond, vers le sud, une grande muraille, à l'angle de laquelle s'ouvre entre les hautes roches un couloir d'où sort le Valentin pour former la chute. Le torrent vient raser le pied des monts à droite ; des prairies coupées de ruisseau s'étendent entre son lit orageux et la base de ce plateau qui porte la route. Outre la pyramide blanche de Pêne Meclea, deux sommets nouveaux apparaissent : le mont Laid au midi, la Latte à l'est. La plaine est remplie de troupeaux. Un vieillard est assis au bord d'un de ces ruisseaux, et fixe sur nous deux yeux vitreux et comme vides. Son visage aux rides profondes est d'une lividité morte ; on dirait une figure de cire sous la cape béarnaise, Comment cet octogénaire trouve-t-il la force de descendre chaque matin des villages d'en haut avec son troupeau, et surtout d'y remonter chaque soir ?
Un garçonnet de treize à quatorze ans vient au-devant de nous en sautant, au contraire, sur ses deux pieds nus. Il nous propose de nous guider vers la cascade. Il est vif, avec un heureux visage, comme presque tous les enfants de cette race béarnaise, et parle fort bien le français. Etonné de le trouver si savant, je l'interroge : Sais-tu lire et écrire en français, comme tu sais parler, petit homme ? — Il se rengorge : — Oh ! oui, que je sais bien ! — Mon compagnon se met à rire. — Alors, tu n'es pas une bête?— Oh! non!
Il nous guide, en effet, au plus court, le petit avisé. Nous traversons un éboulis de roches ; des buis ont poussé dans les interstices ; ils forment quelque chose comme un de ces labyrinthes qui faisaient l'ornement de nos anciens jardins. Nous arrivons au bord du torrent; la cascade est bien placée, comme nous le
LE COL d'AUBISQUE, LE GABIZOS, LA VALLÉE DE FERRIERES. 433
pensions, dans un angle formé par le mont. Elle roule assez lentement, en belle nappe tranquille, au-dessous d'un gros bouquet de sapins ; mais il est facile de se rendre compte de sa force aveugle, quand les neiges fondues ou l'orage la grossissent. Elle a désagrégé les roches qui l'encadrent, emporté des blocs entiers, déraciné la moitié de ces arbres qui la couronnent, et dont les cadavres gisent à présent au milieu du Gave. On l'admire pour les belles horreurs quelle laisse deviner bien plus que pour sa grâce nonchalante pendant la saison de l'apaisement, cette cascade de Larrieusec qui a beaucoup de réputation. Seulement, quand elle est en sa pleine beauté furieuse, il n'y a point de touristes dans la montagne. S'il y en avait, ils ne pourraient la contempler que d'en haut ; il ne serait même pas bien prudent de s'avancer de trop près sur ses bords, et de s'aventurer parmi les sapins alors tremblants.
Nous remontons vers l'auberge et reprenons place dans notre char superbe. A l'est encore, un autre pic se montre : c'est le pic de Torte. Autour de nous, cette nature sauvage est devenue tout à fait muette ; les vautours ont reparu. Point d'autres habitants de ces solitudes. Devant nous, un amphithéâtre vient à s'ouvrir, assez brusquement. La route décrit un grand coude, et c'est alors comme un rideau qui se lève sur une scène nouvelle. Un demi-cercle d'énormes murailles de calcaire, crevassées, profondément rompues ; des masses de ruines hérissant le fond où elles ont glissé, des cônes éventrés et comme branlants s'élançant du sommet. Ici, deuxième halte. A six cents pieds au-dessous de la route, la vallée ; le Valentin court, furieux, sur un lit de pierres aiguës. Pas un arbre sur ses bords. Sur la pente, quelques sorbiers maigres. En face de nous, une haute gorge hérissée de sapins. Si nous descendions encore une fois de notre voiture, si nous montions à droite, nous rencontrerions le col de Torte à dix-huit cents mètres. Le grand rempart du Ger continue
à l'est ; au sud la Latte dresse une autre muraille verticale d'où
jaillit une longue aiguille ; la route descend légèrement et nous conduit à un nouveau cirque. Adroite, au seuil d'un défilé trèsétroit, d'autres sapins, mais fantastiques; les uns décapités, entièrement dénudés sur un côté de leur grand branchage, et ne montrant plus qu'un tronc calciné. La foudre les a mutilés en se jouant dans ce couloir d'orages.
Le tableau est saisissant ; la courbe du cirque est formée de blocs tronqués, d'un gris d'argent quand ils sont nus; quelquesuns se couvrent d'un lichen jaune pâle. Des sapins sortant des coupures tranchent sur ce fond aride et clair ; les deux cônes du Ger, que nous revoyons enfin, semblent glisser vers nous. Le soleil éclaire leurs plaques de neige, qui prennent des formes étranges. L'un de ces blancs paquets ressemble à un cygne colossal couché dans un pli des roches.
Nous montons, nous montons encore. De ce côté des monts, la limite de la végétation est prochaine ; nos cartes nous indiquent une altitude de seize cents mètres. Plus un arbre.
Nos yeux se reportent sur ce fond prodigieux où coule le Gave. Il n'apparaît plus que comme un étroit ruban lumineux dans l'ombre de l'abîme. Elle est effrayante, cette route aérienne courant sans clôture qui la borde au-dessus de ce gouffre profond à cet endroit de quinze cents pieds. Les vautours ne nous quittent plus, une nuée de ces hideux emplumés décrit des courbes menaçantes au-dessus de nos têtes. L'idée nous vient qu'ils espèrent vaguement dans notre chute : les quatre chevaux, les deux conducteurs et nous-mêmes, — huit proies toutes chaudes, — quel repas pour ces gloutons !
Au moment où nous allons quitter la vallée du Gave, sous les derniers sapins de la pente, une forme vivante nous apparaît. C'est un isard posé au bord d'une roche. Nos conducteurs, qui l'ont vu comme nous, disent que ces gracieux animaux sont rares dans ce quartier de la montagne. Point d'ours, peu de loups, c'est le désert. Plus rien que ces déplaisants escadrons de vau-