LE COL D'AUBISQUE, LE UABIZUS, LA VALLÉE DE FERR1ÈRES
tours, et parfois des aigles. Quant aux premiers, nous avions tort sans doute d'attribuer à l'aiguillon de leur appétit indiscret la compagnie qu'ils n'ont cessé de nous faire depuis une heure ; ils planaient tout bonnement au bord des grands pâturages de Gourette, que nous touchons désormais. Le tableau a changé ; nous voici dans la Montagne-Verte.
Pas un arbuste, pas un buisson, rien que de l'herbe courte mais drue, dans ces pâturages de Gourette. Au pied des vallonnements gazonnés qui se soulèvent par grandes ondes , des points noirs; ce sont les cabanes des bergers. Des centaines de points blancs; ce sont les moutons. C'est ici que nous pouvons constater que dans ce monde des airs, comme dans le monde terrestre des humains, l'égalité n'est que mensonge; la force, le courage font les différences ; il y a partout l'échelle des êtres. Dans un fond verdoyant, gît une brebis morte ; le berger sans doute est loin ; les vautours ont jugé l'occasion, elle est sans péril et elle est bonne. Ils descendent en tournoyant, suivant leur usage ; ils sont à quelques mètres seulement de la proie. Tout à coup nous entendons un lourd bruit d'ailes. Un aigle aussi descend. D'où est-il parti? Nous ne l'avions point vu. Il arrive du haut de l'espace, tout droit, avec la rigueur du fil à plomb. Les vautours l'aperçoivent, et leur troupe s'enfuit dispersée. L'aigle ne va point plus bas, il ne touche pas à la chair morte ; il n'a voulu que faire une bonne pièce à ces ennemis qu'il méprise, et se donner à lui-même la preuve de leur lâcheté. Lentement il remonte, et disparaît derrière un pic.
Au point culminant des pâturages, s'ouvre le col d'Aubisque entre ces deux croupes verdoyantes. Nous disons adieu à notre équipage, qui va redescendre à vide vers les Eaux-Bonnes. Nous cheminerons à pied, le sac au clos. Nos bagages nous attendront à l'extrémité de la vallée de Ferrières, au bourg de Nay.
Aucun observatoire dans les Pyrénées n'offre peut-être une perspective plus grandiose et plus animée que ces sommets de
Gourette.Lesyeuxsontd'abord éblouis par ce croisement de hautes lignes bleues, brunes, violacées, interrompues par l'arête blanche des neiges. A nos pieds, vers l'est, c'est la reprise de la vie, ce sont les vallées populeuses. En bas, le merveilleux ruban de route qui descend rapidement vers le bassin inférieur, également occupé par des prairies, n'est déjà plus désert. Une famille chemine, des colporteurs sans doute, l'homme, la mère, une fillette, deux ânes, l'un portant deux petits enfants, l'autre chargé de ballots. L'air aussi tout à coup se repeuple ; un grand vol de palombes effarées passe, poursuivies par les vautours qui les chassent et ne les attaquent point. Sur l'autre bord du bassin, le sol, brusquement relevé à une altitude encore considérable, douze cents mètres au moins, se couvre de maisons et de vergers. — Cependant, assis sur l'une des croupes herbues du col, dans un repos que nous avons bien mérité, et qui serait parfait sans des escadrons incommodes de fourmis ailées qui nous harcèlent, nous sommes bien en pleine région aérienne, au cœur du royaume des sommets.
Tout près de nous, la descente contourne la base du mont Laid. A droite l'Esquerra, le Gabizos présentant trois massifs et un pic neigeux; à l'est, dans les brumes, le cône de Monné dominant les monts deCauterets; en avant de cette muraille, le Labas- Blanc au-dessus de Barèges, le pic du Midi d'Arrens. La vallée d'Azun se développe comme une ceinture brune au milieu de ces masses grises ou blanches; la première chaîne boisée qui la domine répand un demi-cercle de grandes ombres.
Si nous nous retournons vers Fouest et le midi, le décor, plus rapproché, est pourtant moins distinct. Les sommets se confondent : la Latte, le Pêne Medea, l'Amoulat, dont le haut mur semble grimper sur les contreforts du Ger. La double fourche du pic d'Ossau, domine tout ce superbe quartier des monts.
Mais cette vue, nous la connaissons, nous en avons joui sous
LE COL D'AUBISQUE, LE GABIZOS, LA VALLÉE DE FERRIERES. Î39
tous ses développements, depuis plusieurs heures. ( elle que nous rencontrons à droite nous frappe plus vivement, et nous y dépensons encore un long moment; puis nous descendons dans la plaine par la route qui court au flanc de la montagne. Un bloc énorme se dresse au-dessus de nos têtes. Il se détache de la masse du Gabizos, avec laquelle nous l'avions confondu.
Nous sommes arrivés au point le plus bas du chemin, encore élevé de plus de 13 cents mètres, et nous voulons suivre la route de Ferrières et de Nay. Les silhouettes du Gabizos semblent marcher avec nous; il a reçu l'un de ses noms de cette vallée qu'il commande : on l'appelle dans le pays le pic du Midi de Ferrières. Deux chemins conduisent à Arbéost, l'un à travers des taillis. Le guide — c'est l'un de nos cochers de la montée qui demeure avec nous — raconte que son père a vu sur ces pentes une grande forêt. Nous aimons mieux traverser de nouveaux pâturages, et remontant d'une centaine de mètres par une longue pointe de rochers, nous joignons le bord de l'Ouzon.
Un petit torrent turbulent à ses heures, comme s'il ne se rendait point compte du rôle qu'il joue dans l'administration générale de France ; il sépare deux départements, les Basses et les Hautes-Pyrénées. Ses bords sont aussi romantiques etcharmants que si la géographie administrative n'était pas de l'affaire. Une haute terrasse de prairies plantée de bouquets d'arbres le surplombe. C'est là qu'est situé Arbéost; au-dessus du village, sur les pentes, au-dessous, sur les bords de l'Ouzon, se tapissent des hameaux dans des ombrages, des maisons isolées dans leurs vergers. Ce coin du pays béarnais semble avoir aussi peu de goût pour l'agglomération qu'on en a en pays basque.
Le chemin après Arbéost traverse de nouveaux bouquets de bois assez maigres. Ces taillis pourtant tapissent tout un côté de la vallée; la pente est raide. Une voiture « bourgeoise » passe près de nous, contenant un homme qui conduit le cheval et deux
femmes qui poussent cle petits cris à cette terrible descente. Quant à nous, redevenus d'humbles piétons, nous pouvons bien nous rire des peurs d'autrui. Voici Ferrières, où nous allons passer une nuit grasse.
Ferrières — autrefois llerrère — est un des seuils duparadis — terrestre. L'Eclenestici connu sous le nom vulgaire de val du Haugaron. De bonne heure, le lendemain, nous entrons dans un défilé magnifique. Nous longeons le torrent encaissé entre deux hautes murailles, dont les parois laissent échapper des sources et des feuillages, flots de cristal, et grandes vagues vertes. Une fontaine coule; on nous assure qu'elle a la propriété de la fameuse tête cle Méduse. Seulement, pour être pétrifié, il ne suffit point de regarder cette eau claire, il faut s'y plonger. — Le défilé se resserre encore, une haute roche se dresse à gauche, et une cascade en jaillit. Elle va bondissant sur les assises de la pierre, parfois disparaissant sous les plis des taillis, puis reparaissant en nappe écumeuse. Elle jette la fraîcheur dans cette gorge si gracieuse; un double manteau de verdure se déroule sur les pentes, et l'on s'aperçoit à regret que la vallée s'élargit rapidement. C'est qu'on a sans cesse marché vers le bas pays ; les hauteurs s'abaissent; on a déjà devant les yeux des collines au lieu des monts, des fougères et des bruyères au lieu des grands hêtres et des sapins; — au lieu des prairies à l'herbe rase, des cultures.
Nous gagnons la vallée d'Asson. Voici pourtant un mont encore; son nom indique sa forme, la Pêne de Hèche; c'est une pointe aiguë. Elle n'a pas moins de quatorze cents mètres; elle est làcomme un poste de garde à l'entrée de la plaine. De magnifiques châtaigneraies bordent la gauche du chemin; nous traversons deux bourgades importantes, Arthez d'Asson, et Asson adossé aune colline que couronne la ruine d'un donjon. Le chemin s'y élève et redescend vers un nouveau bassin. Cette colline sépare le val d'Asson de la vallée du Béez.
LE COL DAUBISOUE, LE GABIZOS, LA VALLÉE DE FERRIERES. \ i 1
A Béez, nous prenons un « char », nous revoyons le Gave de Pau, nous sommes à Nay.
L'histoire de Nay est tout à fait singulière; la ville doit son origine à l'industrie. Mais quelle vieille industrie! Au douzième