LA MAISON" CARRÉE DE XAY
siècle, les religieux augustins de Santa Cristina, dont la maison principale était située, comme nous l'avons vu, aux portes de l'Aragon, entre le Somport et Jaca, achètent le territoire de Nay pour y établir une fabrique de cette laine noire et blanche dont ils faisaient leur habit. Les Augustins couvraient l'Espagne
entière de leurs monastères; à ne travailler que pour les vêtir, une manufacture pouvait encore être active et employer de nombreux métiers et beaucoup de bras. En ce temps-là, ils portaient encore, outre la ceinture de cuir, le long bâton en forme de béquille. On ne sait si la confection de ces deux derniers objets occupait aussi ce peuple à demi-ouvrier, à demi monastique de Nay. Comment la ville repassa-t-elle des mains de ces religieux de Santa Cristina en celles des comtes de Béarn?... On trouverait sans doute aux archives de la province des pièces qui le diraient. Ce qui est certain, c'est que ces princes béarnais encouragèrent de tous leurs efforts l'industrie de Nay; mais, en 1543, le petit centre industriel fut incendié. Il est à croire que Nay avait encore une forte odeur catholique, puisque ce grand feu égaya les Huguenots : — « Ceux de Nay, disaient-ils, se sont brûlés à plat ». — En 1547, les Etats de Béarn allouèrent une forte somme pour la reconstruction de la ville. Elle fut rebâtie en pleine Renaissance ; il n'est donc pas étonnant qu'elle ait la couleur du temps.
Cependant, des constructions modernes se mêlent aux plus anciennes, clans le quartier le plus important, situé sur la rive gauche du Gave. Là sont les édifices municipaux. Au fond d'une grande place, et en face d'un pont jeté sur ce roi des torrents, s'élève l'hôtel de ville entouré d'arcades, où se reconnaît la « modernité » la plus banale. En revanche, des deux côtés de cette place, voici de vieilles maisons dont plusieurs ont aussi des arcades, mais qui vous ont une autre tournure. Dans legroupe de gauche, regardant l'hôtel de ville, se trouve la maison carrée, dite maison de Jeanne de Navarre. Remarquez-vous que cette reine, qui étaitpauvre, n'en apas moins été une grande bâtisseuse ? Elle trouvait aussi de l'argent pour faire la guerre. Il est vrai que sa cousine d'Angleterre, Elisabeth, lui en faisait quelquefois passer.
Ce curieux et bel édifice doit être attribué en partie à l'époque
LE COL D'AUBISQUE, LE GABIZOS, LA VALLÉE DE FERRIERES. 443
de François Ier, en partie à celle de Henri II. Il est à deux étages, supportés par des arcades, éclairés par des croisées à meneaux; le principal attrait en est la cour, dont l'un des côtés présente trois étages de galeries ouvertes sous de jolies voûtes ; cette cour est un beau spécimen du style Henri IL A l'intérieur, nous rencontrons encore de grands restes d'appartements; — au premier étage, un superbe manteau de cheminée, un escalier de fière tournure; malheureusement, tout cela est dans un état de dégradation lamentable. La maison de Jeanne de Navarre n'a pas été jugée digne d'être classée parmi les monuments historiques ; et la négligence de la fameuse commission n'a pas été réparée, comme elle eût dû l'être, par les soins de la municipalité.
Il faut penser que l'église de Nay n'a été dévorée qu'à demi par les flammes de 1543. Une partie en fut alors restaurée; mais il est aisé d'y reconnaître d'autres parties bien plus vieilles. Le caractère général du monument est gothique, la porte principale est en ogive. Au-devant de la façade, se dresse un grand clocher carré, portant à son faîte une plate-forme octogonale; cette tour est apparemment postérieure à l'incendie.
La vieille industrie de Nay a persisté dans les temps nouveaux. La ville a toujours ses fabriques de draps et de laine. Il paraîtra sans doute plaisant d'apprendre qu'outre le berret national on y confectionne ces affreux bonnets rouges, ces fez par lesquels les Turcs ont remplacé leur turban classique. Inclinonsnous : c'est ici qu'on coiffe les pachas ! A la fabrication de ces lainages, Nay a ajouté des teintureries, des filatures de coton, des tanneries qui empoisonnent l'air des monts et l'eau pure du Gave. Cependant on craint les revanches du torrent; on n'a donc point usurpé directement sur ses bords. Une prise d'eau alimente un canal parallèle à ce redoutable furieux; c'est là que les tanneries sont assises. Entre le canal et le Gave court une promenade magnifique. La vue y est charmante sur le torrent, en cet endroit très large et très ombreux; l'odeur seulement est incommode.
Nay pourtant est une gracieuse villette, dans son vieux cadre qu'anime une population active. Nous y sommes arrivés par un beau dimanche; il y a fête publique, feu d'artifice sur la grande place. La foule accourue de tous les villages voisins est énorme; les Ossaloises y sont en nombre, leurs jupes rouges se voient partout à la lueur des fusées; elles vont par groupes, ces superbes filles, ramenant sur leur poitrine leurs grandes tresses qu'elles ont peur d'accrocher dans la mêlée. La bourgeoisie est également en liesse. Un bal et un concert se donnent dans la maison du notaire, et les curieux assiègent les )basses croisées. Une dame