‹ Le pays basque et la Basse-NavarreChapitre 65 sur 75 · LL · texte numérisé non relu

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Dans notre premier volume, je disais : « Une église crénelée, « des restes de murailles, un château neuf sous lequel vous « devinez de vieilles assises, voilà Coarraze. C'est la frontière <( des deux provinces de Béarn et de Bigorre; là fut élevé « Henri IV ».

De l'ancien château, une tour demeure debout, une porte a été conservée. Porte monumentale, à bossages et vermicides, qui paraît être de l'époque même de Henri IV. La tour ronde se dresse dans le parc, qui est fort beau. Un pont jeté au pied du château traverse le Gave. L'église, presque entièrement gothique, porte encore quelques créneaux; de son ancien appareil de défense elle n'a vraiment que des restes. Sur la façade s'ouvre une jolie porte d'un âge supérieur, dont nous donnons le dessin plus haut.

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Henri IV fut en partie élevé à Coarraze ; mais il était né à Pau. Enfant, il dut chercher dans les cours et les salles du vieux château la trace de ce fameux lutin Orion dont on voudra bien se rappeler la fantastique et malicieuse histoire, que j'ai contée d'après Froissart. Plus grand, on le conduisit dans la superbe demeure construite par Gaston Phœbus et Gaston X, achevée et embellie par la Marguerite des Marguerite qui en fit un palais. La sévère reine Jeanne, sa mère, ne soupçonnait pas encore les destinées de ce fils qu'elle avait mis au monde en chantant pour braver la douleur; surtout, elle ne se cloutait guère qu'un jour il aurait à conquérir le royaume de France en passant « par un

milliasse de difficultés, fatigues, peines, ennuis, périls et travaux, sans cesse le casque en teste, le pistolet au poing », — mais surtout qu'il « aymeroit les plaisirs, passe-temps, amours, maistresses, jeux, chiens, oyseaux», ce qui ne convenait guère à un bon huguenot; — encore moins qu'il dirait un jour : Paris vaut bien une messe !

Faisons à rebours le chemin que fit Henri IV enfant ; au lieu d'aller de Pau à Coarraze, nous irons de Coarraze à Pau ; c'est le terme marqué à cette partie de notre voyage.

J'entre dans Pau à la nuit, qui n'est pas noire. Si la ville est largement éclairée, je ne dirai point que c'est dommage ; et cependant, il me semble que ces clartés du gaz et leur ligne brillante au bord de la terrasse convertissent en lourde masse de ténèbres la pénombre légère, piquée d'étoiles, qui flotte au-dessus de la vallée et du cercle des monts. La place Royale est certainement une belle place, ombragée par de beaux arbres, avec une belle statue qui la décore, de beaux hôtels et de beaux cafés qui la bordent; mais toutes ces beautés-là n'ont guère de prix que le soir ; encore voit-on mal la statue. Le jour, pour peu que la pluie ne tombe pas, on n'a point d'yeux pour ce premier plan du tableau. C'est ici la patrie de Henri IV; mais le Béarnais y aurait apporté son Louvre même, qu'on tournerait malhonnêtement le dos à l'édifice. En face de la chaîne des Pyrénées, on se soucie bien des palais !

Ils sont très animés ces cafés à l'instar de Paris et de Bordeaux ; ils regorgent de monde qui se renouvelle sans cesse, car c'est un dimanche; toute la population bourgeoise de Pau est sur la terrasse, et l'on prend des rafraîchissements au retour ; la nuit est brûlante. Sur cette promenade magnifique il y a des bancs, et, suivant que ce sont des familles ou des couples assis, on entend de gais propos ou des roucoulements discrets. Je remarque, appuyés sur la haie de feuillage qui borde la terrasse, des solitaires comme moi, les yeux sur l'espace, rêvant du spectacle

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unique qu'ils ne peuvent voir. De l'autre côté, d'autres hôtels s'élèvent, édifices immenses, somptueux, avec des perrons monumentaux et des péristyles à colonnes, qui réveillent pourtant en moi un souvenir. La bête vient à sentir ce que, pour parler comme Xavier de Maistre , Vautre avait oublié. La bête n'a pas dîné.

Je remonte vers l'un de ces caravansérails où je me suis laissé conduire plutôt que je n'y ai choisi mon gîte, et j'ai tort de me servir de ce mot oriental qui désigne un endroit où l'on reçoit gratuitement le couvert. On m'offre un excellent dîner — mais qui n'est pas gratuit; — un valet me guide ensuite par de grands dédales vers la chambre qu'on m'a réservée. Il y a des amours au plafond et un moustiquaire autour du lit. Ce dernier appareil me plaît. Du moins, je rencontre à Pau quelque chose qui n'a pas de place dans la vie de Paris.

Debout le matin, avant six heures. Nous sommes au 8 septembre ; les nuits sont déjàlongues; au jour naissant, j'ai pourtant retrouvé ce souffle embrasé que j'avais respiré pendant la soirée précédente. Mes yeux éblouis courent à l'horizon, la chaîne leur apparaît d'abord comme une masse confuse de nuées blanches et noires, aux bords dentelés et lumineux ; mais une lueur plus vive les attire en bas : c'est le ruban étincelant du Gave sous les feux du soleil levant. Les premiers plans de ce paysage grandiose sont pleinement éclairés, la vallée, la double ceinture de collines, couvertes de parcs et de villas. Peu à peu le voile qui couvre les monts se déchire ; une première masse se dessine nettement; c'est aussi la plus rapprochée, c'est le pic du Midi d'Ossau;je reconnais les deux pointes de la célèbre fourche. Encore un moment, et plus à l'est, je distingue l'autre sentinelle avancée delà troupe formidable, le pic du Midi de Bigorre; — entre les deux, des neiges, la forêt des pics, par-dessus tout cela le Vignemale et ses glaciers ; puis tout à coup le rideau baisse sur cette scène magique ; une nouvelle brume se lève, une énorme

boO LES PYRÉNÉES.

coulée de vapeurs glisse lentement entre les plans des monts.

Il faut attendre qu'elles se dissipent. Je retourne vers la ville. Je crois que j'ai revu comme il est bon de la voir, sans méthode, au hasard des découvertes, cette ville si mouvementée, où les gouvernements et les hôteliers ont disposé beaucoup de choses, mais où la nature et le temps en ont fait de plus belles. En prenant mon chemin par la place Royale, je me heurte à la statue de Henri IV. C'est un beau marbre, il vient des carrières de Gabas. Le glorieux modèle a été représenté par l'artiste, M. Ruggi, debout , une main sur la garde de sa vaillante épée , l'autre main étendue comme pour bénir. Va, Béarnais endiablé, mais qui fus un si bon diable, je reçois très volontiers ta bénédiction gouailleuse ! — Mais peut-être ce geste veut-il dire que Henri, l'ancien roi des gueux, prend possession de son royaume de France. Peste ! il y a eu de la peine !

J'aime mieux les bas-reliefs que la statue ; ils sont de M. Etex. C'est l'enfance de Henri dans les montagnes de Coarraze, c'est le roi secourant Paris qu'il assiège et faisant passer des vivres aux rebelles, c'est enfin le Béarnais et son panache blanc à la bataille d'Ivry.

Je rencontre une grande rue très populeuse, que je traverse. J'aborde un vieux quartier, à maisons bien pittoresques au bord d'un gavelet qui roule profondément encaissé.

Degrands ponts lefranchissent, et me voici justement sur le plus encombré ; car il y a foire aujourd'hui. Comme je marche regardant autour de moi et point devant, je vais sottement m!insérer entre les cornes d'un énorme bœuf, quand heureusement son conducteur l'arrête. Ce n'est pas sans déverser sur moi une effroyable quantité d'injures dont je peux bien sourire, puisque je ne les comprends pas. Quel beau chapelet béarnais! Je cède pourtant la place à ces encornés, je descends une pente rapide, et je croise une rue qui monte du sud au nord. Trois des six tours du château orientées vers le nord ut l'ouest s'élancent au-dessus

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de ma tête, à travers des feuillages. Ce sont les deux tours Mazères, dont l'une malheureusement est moderne, et la tour Billières, haute de cent pieds.

De ce poste aérien, les yeux de la vigie, autrefois, perçaient le dôme des grands bois qui s'étendaient au pied du château. On me dit qu'une place qui porte encore de grands arbres est ici un reste de la forêt; son nom suffît à le prouver : la Haute- Plante. Le sol fléchit; dans le vallonnement, une heureuse villa est assise ; ses maîtres, de trois côtés, ne voient que des arbres audessus de leur toit ; au midi, leurs regards courent tout droit sur les monts. Le fond se tapisse de nouveaux ombrages publics. Voici la Basse-Plante, et c'est tout simplement la première promenade du monde. Je ne crois pas que personne y ayant passé une heure veuille lui retirer le brevet que je viens de lui donner.

Des allées sombres et fraîches à plaisir remontent la pente. il y a de vieux arbres, et les gazons ont une vigueur extraordinaire. La Basse-Plante est déserte, et je n'y rencontre qu'un Anglais sans cravate : incorrection prodigieuse, à peine excusée par la chaleur. A sept heures, vingt-six degrés ! Je le suis, estimant assez judicieusement sans cloute que c'est un habitué et qu'il me conduira aux beaux endroits. Une ligne de clarté m apparaît à travers les arbres, et mon Anglais monte toujours ; ce fils des brouillards marche vers la lumière.

Ainsi nous arrivons au bord de la promenade élevée en escarpement au-dessus du vallon. Il n'est pas permis d'aller plus loin; mais on n'en a pas envie. De cette haute berge de la Basse-Plante, on a la même vue que de la célèbre terrasse; on a de plus la volupté profonde de ces ombrages épais qui enveloppent le promeneur. Je m'assieds sur un banc, les yeux sur la chaîne, et je me rappelle un mot de M. Taine, un admirateur aussi des Pyrénées, — enthousiaste bien que philosophe : — Ici, l'air est une fête.

Le caractère du pays de Pau est bien cela ; c'est le calme radieux des ciels. La science a donné la raison de cet apaise-

ment de l'atmosphère : bien qu'elle agisse en sens contraire, c'est la même que celle des ouragans qui, là-bas, s'engouffrent sans cesse dans les défilés de la chaîne. Les vents se heurtent avec fureur aux angles de la muraille colossale, et, ne trouvant point d'issue, ils s'élèvent. L'agitation va régner dans les couches supérieures de l'air; dans les régions plus basses, cette immobilité singulière s'établit. Sur ce jardin superbe de la Basse-Plante, pas un souffle ; il semble que les feuillages soient endormis. On ne voit point au-devant de soi remuer les masses d'ombre qui enveloppent les villas sur les gradins verdoyants élevés au-dessus du Gave. Dans les ilôts qu'il enveloppe, les peupliers ne paraissent pas moins rigides que les clochers des villages sur l'autre bord. Quant au torrent lui-même, quelle allure bruyante, quel tumulte, quelle vie, quelles clartés ruisselantes au milieu de ce paysage vert !

Les vapeurs qui fuyaient entre les monts se sont divisées en deux immenses vagues, dont l'une, se berçant déjà sur les cimes, va se confondre avec les dernières nuées du matin, et dont l'autre s'abat sur les vallées. Le tableau, tout à l'heure, sera sans ombres, et je descends de la Basse- Plante dans le parc; je le parcours, toujours ravi , je remonte et je me fais indiquer un chemin qui, franchissant un pont jeté sur la route de Jurançon, va me ramener à la terrasse. Ce chemin, il faut le suivre lentement, les yeux toujours en l'air, comme l'astrologue de la fable; on ne perd pas de vue un moment la perspective de fond.

La chaîne est maintenant dégagée de toute brume, les pics montent dans le bleu. J'admire à mon aise la légèreté de ces lignes et la mollesse, j'ai presque envie de dire la morbidesse de ces grands profils. On aurait beau parler de l'âpreté des montagnes à ceux qui ne les auraient vues que dans ces lointains aériens, ils n'y voudraient point croire; et soyez sûrs qu'ils seraient satisfaits de l'impression ressentie, qui ne dérangerait pas leurs rêves. Les montagnes, quand on y pénètre pour la

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première fois, causent un sentiment très complexe, beaucoup de surprise mêlée à un certain désarroi des idées préconçues; si on ne les connaît pas, c'est telles qu'un les voit de Pau, c'est sous cet aspect grandiose, vaporeux, idéal, qu'on les imagine.

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Le séjour de Pau a des attaches extraordinaires ; les yeux et le cœur se marient à cette nature si variée dans ce haut cadre, à la fraîcheur des ombrages, aux éblouissement de l'horizon, et le divorce est douloureux. Certaines familles anglaises s'enracinent ici d'autant plus fortement qu'elles ont la pensée dés brumes qui les attendent, au retour dans leur pays. La saison d'hiver, qui commence en octobre, ramène chaque année d'autres hôtes fidèles ; mais elle finit en mars, — aux ternies de L'usage

ou de la mode, — cette saison toujours brillante. Pourquoi? En mars, leprintemps commence. J'ai vu dans la vallée d'Argelès un printemps pyrénéen. C'est un enchantement; aucun spectacle ne fait mieux saisir ce mélange unique de la nature du Nord et de celle du Midi, qui est l'originalité des Pyrénées, et qui fait la puissance de leur charme.

L'histoire de Pau est connue ; elle l'est même beaucoup trop pour que je veuille y revenir. Un vicomte de Béarn fonda la ville. Qui lui en donna la pensée? L'envie de s'assurer un lieu fort de plus dans son Etat ? Point. Il ne fut séduit que par la beauté de cette large vallée du Gave. Au xive siècle, Gaston Phœbus trouve un manoir debout, il l'agrandit, il en fait, dit Froissart, un « moult bel chastel ». Le donjon qui se dresse au sud-est porte son nom, les parties septentrionales et orientales lui sont généralement attribuées ; on lui fait aussi l'honneur de prétendre qu'il traça les jardins. Le petit-fils de Gaston, François Phœbus, continue l'ouvrage de l'aïeul. Les comtes de Béarn, bientôt rois de Navarre, ont décidément abandonné leur ancienne capitale, Orthez. C'est à Pau, désormais dans le château neuf, que les Etats se réuniront.

Catherine succède à François Phœbus, son frère, et devient la femme de Jean d'Albret ; Ferdinand le Catholique, un roi inique et sombre comme notre Louis XI, les chasse de leurs Etats navarrais, où leur fils Henri d'Albret parvient à se rétablir. C'est le mari de Marguerite de France, qui a trop le sentiment du beau pour ne point goûter le séjour choisi par le grand Phœbus. A die est due la décoration intérieure du palais ; c'est elle aussi qui vraiment créa les jardins. Notre Marguerite des Marguerite fit dessiner les ombrages superbes, qui n'ont rien perdu de leur réputation après trois siècles et demi, et qui passèrent alors pour les plus beaux de l'Europe. La ville en reçut le nom de Pau la jardinière.

A Pau, Jeanne d'Albret tient sa cour, après la mort d'Antoine

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de Bourbon, son mari, tué au siège de Rouen, en 1562. C'était une cour huguenote, en sévères habits. Mais bientôt Jeanne est chassée de ses États par la révolte des catholiques ; on sait comment Montgommery les reconquit sur Terride et les Basques. Quant à ce dernier, pris dans Orthez, il eut la vie sauve, et se tenant pour content d'avoir échappé à une si chaude aventure, il

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