‹ Le pays basque et la Basse-NavarreChapitre 66 sur 75 · UNE PORTE DU CHATEAU · texte numérisé non relu

UNE PORTE DU CHATEAU

ne se laissa point prendre au piège que la reine tendit aux seigneurs ses complices, en les invitant à un banquet dans le château de Pau. Ils furent égorgés au dessert.

Jeanne, après cette exécution déloyale et barbare, fixa, pourtant , sans remords, sa résidence au château , quittant son « hostel » d'Orthez. Son fils Henri avait alors seize ans, sa fille Catherine onze ans. Cette dernière habita Pau avec des attribu-

tions quasi royales, quelques années plus tard, lorsqu'elle reçut le gouvernement de Béarn de son frère devenu roi de France. La légende assure qu'elle y tint souvent caché son cousin germain, le comte de Soissons, « grand maistre de France », qu'on ne lui avait point permis d'épouser. A la cour du Louvre, on disait en souriant que cette princesse n'était point faite pour l'amour; c'est bientôt jugé! Elle aima pourtant. Quanta Henri IV, il ne voulut jamais entendre parler pour beau-frère du premier de cette race remuante des Soissons. Catherine, à 41 ans, épousa le duc de Lorraine; elle serait morte de chagrina ses côtés, parce qu'elle ne voyait plus Monsieur le Grand Maître. Tout cela est disgracieux pour répoux, flatteur pour l'amant, fâcheux pour la morale. Il vaut donc mieux croire que la légende en a quelque peu menti.

Après Catherine , le château est abandonné par ses hôtes princiers; il ne sert plus qu'aux séances des États. Pendant la Révolution il est mis en vente ; des habitants de la ville, réunis en société, l'achètent sous le prétexte d'en faire présent à la ville, mais en réalité pour le conserver à la couronne ; en 1815, ils en font hommage à Louis XVIII, qui ordonne d'en relever les ruines. Des travaux sont commencés, abandonnés, repris en 1838, sous le roi Louis-Philippe ; une restauration plus complète est entreprise par Napoléon III, et poursuivie jusqu'à la fin du règne. La Piévolution du 4 septembre, qui rendait le château à l'Etat, ne Fa pas interrompue. L'entrée de la tour de Gaston Phcebus est interdite au public, et même à de certains visiteurs qui devraient être privilégiés. On y exécuterait d'autres travaux... On me le dit, je dois le croire... Si, cependant, ce n'était qu'un caprice administratif ?...

J'ai fait plusieurs fois le tour du promontoire sur lequel l'édifice est si fièrement planté ; j'ai mesuré d'en bas, des bords du canal du Moulin, la hauteur des contreforts de la terrasse, plongeant dans l'eau, et la ruine de la tour de la Monnaie qui, séparée

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du château, placée en sentinelle avancée, devait en défendre les approches. J'ai retrouvé au pied de l'escarpement, du côté du nord, l'emplacement du Castel Beziat, logis de plaisance, construit autrefois par Marguerite, dans les bois qui enveloppaient alors le domaine. Enfin, je me présente à l'entrée principale du côté de l'est. Principale seulement depuis le dernier siècle, car elle était fort particulière autrefois, quand le pont construit sous le règne cle Louis XV n'avait pas encore remplacé le pont-levis. Alors on entrait par une poterne au midi.

Des deux côtés de ce pont, les fossés ont été convertis en allées couvertes et en parterres. La porte moderne, flanquée de deux bâtiments neufs, est placée en arrière de la chapelle construite en 1840. Deux grandes ombres la couvrent, à gauche le donjon de Phœbus, énorme tour carrée, en briques, haute cle plus de cent pieds, à droite la tour Montauzet, qui regarde le nord-est. C'est son nom béarnais ; le nom français est plus poétique : la tour Monte-Oiseau. On l'appelait ainsi parce qu'elle n'avait point d'escalier; les oiseaux seuls y pouvaient monter sans le secours de l'échelle qui servait aux vigies. Elle est élevée de vingt-trois mètres.

Un portique moderne, imité de la Renaissance, à trois arcades, avec terrasseà balustres, succède aupont.Voicilacourintérieure, présentant une forme singulière, celle d'un triangle coupé à sa pointe. Les yeux embrassentl'ensemble des bâtiments qui l'entourent, et sont ramenés à l'instant sur les détails. L'encadrementdes portes et des fenêtres est ici très riche, là très simple ; mais le style de toutes est d'une pureté rare. L'une des croisées, la plus ornée dans le pavillon qui fait face à l'entrée, porte nichée dans son fronton une figure de Mars. De curieux médaillons ont été sculptés dans la muraille. On s'approche, on croit trouver les images des princes béarnais; ce ne sont que des fantaisies du sculpteur. Cette cour d'honneur, tout entière de la Renaissance, est bien l'œuvre de la reine Marguerite.

Je dois avouer que le public, d'ailleurs assez nombreux, qui vient visiter la belle demeure, est surtout préoccupé de choses aussi étrangères à l'art que généralement offensantes pour la vérité historique. Un groupe très composite, deux couples bourgeois revenant des Eaux-Bonnes, et dont le type est celui de nos Français du Nord, une famille de Bordeaux, une vieille personne en « bonnet de linge », dans laquelle je flaire tout de suite une Parisienne des faubourgs, attendent que reparaisse le gardien qui conduit une troupe précédente dans les appartements. Tous ces gens-là ont la même étrange curiosité : — Nous montrera-t-on les oubliettes ? — Ils savent déjà que dans la tour Montauzet se voyait autrefois l'entrée d'un puits creusé dans l'épaisseur de la muraille. Henri d'Albret la fît murer. Était-ce des oubliettes, dans le sens terrible que le populaire donne à ce mot retentissant ? Pourquoi non ? La tour Montauzet est un ouvrage de Gaston ou de François Phœbus ; cette race de Foix a été cruelle.

La vieille personne s'approche de moi, qui venais tranquillement de m'asseoir sur un banc disposé au-devant d'une arcade appuyée au grand donjon de briques et conduisant au jardin: — Ah! Monsieur, s'écrie-t-elle, allons-nous en voir des horreurs ! — Je lui réponds poliment que nous verrons de vieux meubles et des tapisseries. L'un des couples bourgeois vient se mêler à l'entretien. — -Il paraît, me dit-il, que c'est tout comme à la Bastille. Je me tais ; quant à lui, il était parti. Et le gardien tardait à se montrer; ce flux de paroles grossissait toujours. — Monsieur, lui dis-je à mon tour, pourquoi en voulez-vous à la Bastille ? Elle n'était point faite pour vous. — Monsieur, s'écrie-t-il en se redressant, trouvez-vous mauvais qu'on l'ait renversée? — D'abord, Monsieur, ce ne sont point mes affaires. Et puis, si le peuple l'a rasée parce qu'il croyait voir dans ces vieux murs un symbole de la tyrannie, je n'ai rien à dire. Mais, s'il s'esl mis en branle pour délivrer ses frères, il a eu tort. La Bastille, Monsieur, était une prison pour gentilshommes, ou tout au moins pour personnages

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marquants. On n'y aurait mis ni vous, ni moi, probablement... — Monsieur! dit-il en se redressant d'un air furieux. — Et il me tourne le dos, en entraînant sa moitié dans ce mouvement réprobateur. Elle était assez gracieuse et paraissait assez fine ; elle avait une forte envie de rire. Cependant, la vieille personne de Paris ne m'avait point quitté : — N'empêche, me dit-elle d'un air affreusement narquois, qu'on vous y aurait peut-être bien mis tout de même à la Bastille, et vous auriez vu si ce n'était pas une rude prison! — Ma bonne dame, lui répondis-je, connaissez-vous Mazas ? — Non, mais je connais la Tour de Nesle. — Et la tour de Babel aussi ! murmurai-je...

Comme je la regardais avec admiration, elle se rengorgea. Peste! la vieille femme était contente d'elle! Voilà comment on riposte aux messieurs venus cl' on ne sait où , qui voyagent avec des lorgnettes en bandoulière , un cahier de notes à la main, et voilà comment on leur fait voir qu'on est aussi de Paris et qu'on est savante. Elle se mit aux côtés du gardien, qui venait d'expédier sa troupe de visiteurs, et qui prenait la tête de la suivante.

A droite, au rez-de-chaussée, voici une vaste salle entièrement voûtée, dont la construction remonte aux premiers âges du château, et qui fut la salle des gardes. C'est là que se tenaient les nombreux soldats et valets qui, d'après le récit de Froissart, peuplaient sans cesse les châteaux de Gaston Phœbus. A côté, c'est la salle à manger des officiers et écuyers, — du même temps lointain, également voûtée. Elle s'ouvre sur un escalier monumental, addition moderne, non encore terminée, qui descendra dans les jardins du nord. — Nous entrons ensuite dans les bâtiments postérieurs, rajeunis et transformés par Marguerite.

— Mesdames et Messieurs, crie le gardien, qui met les dames devant, comme les régisseurs de théâtre, quand ils ont une annonce à faire au public, — voici la salle à manger des souverains ! Mesdames et Messieurs, voici la statue du bon roi Henri, par Monsieur de Prancheville.

A ce qualificatif de Monsieur appliqué au sculpteur des rois Henri IV et Louis XIII, personne ne se déride. Il est certain que les visiteurs croient ce Francheville encore vivant. — Je voudrais bien demander pourquoi le nom de « salle à manger » a été donné à cette pièce vaste et magnifique. J'y vois une table de cent cou-

statue DE H EX RI IV.

verts qui a servi à des banquets officiels, qui pourrait servir à urie noce. Mais ce n'en fut pas moins la salle des États. On y a placé les somptueuses tapisseries de Flandres, exécutées par ordre de François Ier, pour décorer son château de Madrid. On a eu l'heureuse pensée d'y transporter cet Henri IV de « Monsieur » de Francheville, qui figura longtemps dans la cour d'honneur.

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La belle tournure de la statue, une fidélité unique de ressemblance avec le modèle, méritaient qu'on ne la laissât pas exposée aux rudes caresses des saisons.

Le grand escalier qui conduit au premier étage est un caprice d'art. L'architecte s'est plu à varier à chaque étage, au-dessus de chaque palier, le dessin des arcs de la voûte. Le cintre y succède à l'ogive, puis le cintre surbaissé à la manière espagnole. Les frises, très fouillées, portent deux lettres enlacées, un H et un M, séparés quelquefois par un signe en forme d'S. C'est le chiffre de Henri d'Albret et de Marguerite de Valois. Le travail de restauration est ici remarquable, bien qu'on puisse, comme ailleurs, le trouver excessif. Ce qui a été fait en beaucoup d'endroits au château de Faune s'appelle plus restaurer; c'est réédifier. Il y aurait lieu de se demander si les architectes, mus par un désir naturel et même assez louable de prouver leur savoir et leur talent, ne dépassent pas ce qui leur est commandé par la raison des choses et par le soin et l'intérêt du monument à conserver. Mais cet examen serait long et nous entraînerait à des discussions étrangères peut-être à notre sujet.

Au premier étage, les salles se succèdent. La deuxième, connue sous le nom de Salon de réception de Henri II (d'Albret), a été le théâtre du drame sanglant du 24 août 1569. C'est là que furent massacrés les seigneurs catholiques. Vous remarquerez cette date du 24 août qui, trois ans après, fut celle de la Saint-Barthélémy. La chambre de ce roi Henri, père de l'impitoyable Jeanne, est décorée d'une merveilleuse cheminée Renaissance. Elle contient le meuble le plus antique qui se trouve au château : c'est un coffret gothique apporté de Jérusalem à Malte, où il fut acheté par le gouvernement français.

Partout de belles tapisseries entassées dans le château par Louis-Philippe et Napoléon III, et provenant des anciennes résidences royales. Si nous suivons la disposition de ces appartements, nous trouvons que le cabinet des souverains, faisant suite

à la chambre de Henri II, est situé clans la vieille tour Mazères, qui regarde l'ouest et les ombrages de la Haute et de la Basse- Plante. Mais le deuxième étage offre plus de saveur, sinon de curiosité historique. Les deux premières pièces ont servi de résidence — il ne faut pas dire de prison — à Abd-el-Kader, en 1848. Les femmes de l'émir occupaient la plus vaste, heureusement exposée au midi. Au-dessus de leurs têtes, un ciel radieux; — audevant, un relief des monts; l'illusion leur était encore permise. L'exil à Pau dut leur paraître moins rigoureux et moins morne que plus tard à Amboise, devant la Loire brumeuse et ses horizons dormants.

Nous touchons à la chambre où naquit Henri IV. C'est ici que, sur un faisceau de lances, repose l'écaillé de tortue entourée de drapeaux aux armes de France et de Navarre, qui lui servit de berceau. Cette décoration bizarre a été imaginée seulement après 1815. Auparavant, il n'y avait que l'écaillé, longue de près de quatre pieds, large de quatre-vingts centimètres. Les visiteurs ici tombent en extase; notre savante faubourienne risque un mot mémorable : Voilà, dit-elle, une fameuse tortue ! — Oui, pour le temps ! répond le gardien. On ne prend point ce cicérone-là sans vert.

La chambre voisine a été celle de Jeanne d'Albret, mais de Jeanne avant les sombres conseils de la politique et de la passion religieuse, alors que son père Henri était vivant et régnait, ('est dans la pièce voisine, où se trouve le berceau, qu'elle mit Henri IV au monde. Les deux chambres occupées par Abd-el-Kader et sa suite étaient habitées sans doute par le duc Antoine, son mari, quand il n'était pas à la cour du roi Henri II de France, ou dans ses domaines patrimoniaux de Bourbon. Ici vivait assez solitairement la jeune mère, qui n'avait aucun des goûts de son sexe, ni la coquetterie surtout, ni le plaisir. Le lit gothique n'est pas celui où elle dormait alors; il est d'une époque postérieure à cette période de sa vie, car il porte sur une des consoles à tête

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