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LA ROCHE PERCÉE

LA COTE BASQUE

Du Port-Vieux de Biarritz, descendons à la grève de sable miroitant, où la vue se trouve bornée au sud par la chaîne cantabrique. Une belle muraille qui vaut mieux que celle de la Chine.

Vous pouvez également y arriver du Haut-Biarritz en suivant la pente des falaises qui forment ce qu'on a plus spécialement appelé la côte des Basques. Seulement, il faudra, dans la dernière partie du chemin, vous laisser glisser sur de terribles rampes. Même, il adviendra peut-être que vous emporterez un morceau de ce chemin qui, en se détachant sous vos pas, accélérera votre course au delà de vos désirs. Ces falaises, constamment rongées par la pluie, sont en un état de décomposition qui n'est ni honnête, ni rassurant. Il est vrai que vous vous en iriez rouler sur un lit de sable fin qui s'avance bien loin sous le flot, ici tout

uni, là semé de rochers, hérissé de pointes. La continuelle agitation de la mer dans cette baie trompeuse indique suffisamment la situation profonde de ces roches. Une forêt sous-marine, formée de blocs d'anthracite, court sous le bouillonnement des lames. La mer, de ce côté, a dévoré ses rivages.

On marche sur ces couches de sable brillant, brûlant aussi par les grands soleils, et tout à coup une brusque tranchée coupe la falaise. D'abord on est au fond du trou, on n'aperçoit rien que de nouvelles roches lisses soutenant une masse de terre bleuâtre; mais, à gauche, un sentier grimpe, et l'on reconnaît qu'il serpente jusqu'au faîte de la hauteur. C'est là qu'est situé Bidart, le premier village basque, sur la route d'Espagne, depuis Bayonne.

Des maisons blanches à volets bruns, ornées de grandes traverses de bois, brun également ou vert, formant une équerre ou un losange, sont dispersées sur le plateau. C'est le caractère des villages basques : point d'agglomérations; mais des groupes d'habitations isolées. Leurs toits en auvents achèvent de les rendre pittoresques ; elles sont ombragées de tamarins, si, encore une fois, ce singulier arbre à plumes est un ombrage. Au fond du vallon est une petite église ronde, si petite qu'elle donne l'idée de ces chapelles d'un sou renfermant une vierge, que les marchands d'objets de piété vendent aux enfants. On y descend par une double allée bordée de noyers. Ce n'est point là du tout le modèle de l'église basque que nous rencontrerons tout à l'heure ; c'est une fantaisie locale.

De Bidart, la vue est d'une grande étendue : à droite, les monts d'Espagne toujours; au-devant, les monts nationaux, la Rhune ; plus loin, la Haya ou les Trois-Couronnes. La Rhune est d'une couleur étrange; l'argile rouge y est partout à fleur de sol entre les roches. C'est le mont Sacré, quelque chose comme le Sinaï du pays basque.

Elle lient sa place aussi dans les annales de la gloire française,

LA COTE BASQUE

cette crâne petite montagne, qui a de grands airs et, pourtant, ne s'élève pas à mille mètres. Un jour, il y a maintenant soixanteneuf ans, les pâturages rocheux qui la couronnent se couvrirent de fumée et de feu. Le maréchal Soult, clans sa retraite d'Espagne, en 1813, lui avait fait l'honneur de la choisir comme centre de ses opérations militaires. Le général Clauzel, depuis maréchal à son tour, — un Pyrénéen, — occupa le sommet, et y tint douze heures, avec une poignée de conscrits, contre la masse des vieux régiments anglais de Wellington ; il leur fit même voir que c'était un rude sommet.

La Rhune est pourtant d'une ascension facile — en temps de paix. Aussi les ascensionnistes modérés se laissent-ils tenter par une opération relativement si douce et la proposent-ils à leur famille ; mais, pour peu que la famille renferme des caractères aventureux, elle refuse. Dans l'hôtellerie de Guethary, bourgade voisine de Bidart, il m'a été donné d'assister à l'un de ces drames domestiques. Deux jeunes filles déjeunaient avec leur père à la table la plus près de la mienne, — deux jolies et fines Parisiennes, qui ne rêvaient que l'assaut des grands monts. Le père ne résistait point; il parla d'une montagne d'où l'on verrait un panorama superbe : la triple chaîne des Pyrénées, depuis le pic du Midi de Bigorre où le général de Nansouty a établi son fameux observatoire, jusqu'à la dent ébréchée de la Haya, au-dessus d'Irun et de l'embouchure de la Biclassoa, en Espagne. Il avait bien son guide en tête, il eut une tirade enthousiaste sur le général et son dévouement à la science. Il disait sc-i-ence. Seulement, quelle montagne?...

Parbleu ! il ne la nomma qu'à la dernière extrémité. C'était la Rhune. Alors il fallut voir la mine de Mademoiselle l'aînée, et le beau cri de Mademoiselle la jeune qui était plus vive : — Mais, père, ce n'est pas plus haut que le mont Valérien! Elle le croyait de tout son cœur. Et la querelle continua. L'aînée se mit à parler vaguement des glaciers du Vignemale. A la bonne heure ! La cadette redressa la tête : Où étaient-ils

situés, ces glaciers? Sa sœur lui répondit : Près de Cauterets. Et le regard d'intelligence qui suivit m'éclaira. Peste ! elles se souciaient bien du Vignemale et des glaces éternelles, mes Parisiennes ! — Elles avaient envie d'un lieu mondain dans le désert, et voulaient aller à Cauterets.

C'estainsi que la plupart des touristes s'en vonttoujours donner en pleines Pyrénées connues et décrites dans vingt livres. Quant à nous, on sait assez que nous avons surtout la curiosité des Pyrénées qu'on ne connaît pas.

Je suis, après le déjeuner, mes Parisiennes fringantes, et leur bonhomme de père, qui s'acheminent vers la petite station de bains de mer de Guethary. Là est une halte de la voie ferrée ; le train montant ramènera vers Bayonne mes compagnons de table ; — et ces deux colombes mondaines — et ce gros pigeon docile prendront leur vol — vers la vallée de Cauterets.

Quant à moi, allant toujours pédestrement et lentement, laissant à ma gauche un coteau boisé, j'entre dans un vallon romantique qu'arrose l'Ouhabia. Voilà un type de rivière agreste, l'été sans eau , l'hiver sans pont. Le paysage qui l'encadre est d'une variété amusante : ici des champs cultivés, là des coins de lande, de l'herbe rase et des bruyères sur les pentes, mais tout cela d'une couleur chaude à plaisir; puis des bouquets de bois; — et toujours, au second plan, le lier rempart de la côte basque, la Rhune, les Trois-Couronnes que domine l'Ursouya, le pic d'Anie,le mont Aran, et plus loin d'autres masses noyéesdans les vapeurs déjà violacées du soir.

Guethary est, comme Bidart, un village entièrement basque ; les hôtelleries même y ont été construites sur le modèle national ; mais plus près des flots, en plein éblouissement du grand miroir, ce village a, plus encore que son voisin, ce caractère simple et pittoresque, et cette coquetterie primitive, qui est le charme de la vieille « Euskarie ». Les maisons apparaissent éparses sur deux coteaux que sépare une nouvelle coupure de la falaise. La pente,

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d'une raideur prodigieuse, descend presque verticalement à un petit havre creusé dans le sable entre deux murailles déroches, qui se prolongent dans la mer comme deux jetées naturelles. Sur la plage bizarrement pavée de larges dalles, deux chaloupes hissées à force de bras dorment sous l'abri de leurs filets suspendus aux mats, et qui ont séché au soleil du jour. Les hommes sont tous marins ou pécheurs à Guethary. C'étaient autrefois les matelots de la grande pêche ; ils allaient s'engager à Saint-Jeande-Luz, pour l'expédition de Terre-Neuve, ou pour la campagne de la baleine dans les mers polaires. Maintenant ils vivent de la pêche du thon, qui ne se rencontre qu'à plusieurs lieues au large, et il n'y a que le Basque, comme le pirate normand d'autrefois, pour affronter la course en haute mer dans des barques non pontées. La baie de Biscaye, hérissée d"écueils, traversée de courants et de remous profonds, que la tempête change en abîmes, est l'une des plus dangereuses du inonde. Qui le dirait, à la voir bercer son grand cristal bleu par les temps calmes ?

Au sommet de la falaise court la voie ferrée qui, dans ce cadre charmant et resserré, ajoute à l'attrait du paysage; ce n'est pas l'habitude des chemins de fer , ce n'est pas non plus leur métier. Celui-ci, qui va couper la route d'Espagne, passe au-dessus d'une suite de petites baies sablonneuses, toutes blanches et toutes rondes, qui échapperaient peut-être aux yeux, sans ce bruit et cette fumée. De loin en loin, de singuliers édicules s'élèvent audessus de ces cavités qui offrent des retraites si sûres aux baigneurs. Ce sont de petites tours de guet; du moins c'est leur apparence du côté de la mer; mais si l'on y arrive par la falaise, on s'aperçoit qu'ils n'ont que la façade d'une tour. De l'autre côté ils sont ouverts, et l'on y monte par un escalier que les tamarins ont envahi ; leurs rameaux légers sortent des pierres disjointes.

A Guethary, les baigneurs ne sauraient être nombreux, bien que toutes les maisons se louent pour la saison des bains ; mais le village n'a que six cents habitants à peine. Les « étrangers », ici,

sont des gens d'habitudes patriarcales, surtout si on les compare aux grands mondains et internationaux de Biarritz. En général, ce sont des Bordelais, venus en famille. Le séjour y est entouré d'une paix profonde et d'agréments très variés, car les ombrages y sont abondants, si la mer y est belle. Le vallon de l'Ouhabia fournit des abris pleins de fraîcheur contre le midi cuisant des jours d'été. Guethary est un lieu bourgeois, à ce qu'on dit à Biarritz; — quanta moi, je m'accommoderais d'une de ces maisons basques qui regardent le flot à l'ouest , au sud et à l'est les monts ; — et quant à ceux qui se donnent tant de peine pour s'amuser là-bas , je les narguerais, peut-être. Lorsqu'on jouit du plaisir des yeux et du repos de l'esprit, on a de ces impertinences.

Le soin d'un colis égaré (colis, style moderne. Nos pères, Racine, Voltaire et Châteaubriant disaient : paquet, et croyaient parler assez noblement le français), — ce soin fastidieux va me ramener pour un moment à Biarritz. Je rejoins la halte de Guethary. Lctrain montant me conduira à la gare de la Négresse. Un tunnel me dérobe bientôt la vue du joli coteau de Bidart. La voie ferrée, au sortir de ces ténèbres, décrit une courbe audessus d'un petit lac dominé par un bois assez maigre. Est-ce pour cette raison de maigreur qu'on l'a nommé le bois de Boulogne ? Ce taillis court sur des pentes très rapides ; le lac occupe le fond de l'entonnoir. A cette heure , déjà crépusculaire, la lumière de l'eau est éteinte; on ne voit plus qu'un miroir d'étain qui se balance. La pelouse, assez étroite, qui forme la berge, est remplie de promeneurs attirés par la beauté du soir, et qui préfèrent sans doute le clair de lune dans le feuillage au grand miroitement qu'il jette sur les flots. Le croissant de lalune monte, en effet, derrière les arbres. Voilà cette deuxième promenade de Biarritz, dont j'ai parlé ; elle exige qu'on tourne le dos à la mer, et ne donne peut-être pas une compensation suffisante ; mais quoi ! C'est ici le « bois de Boulogne ! » Quel attrait !

Un loueur trop engageant vient à moi, au moment où je des-

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cends à la gare. Je peux bien dire qu'il m'enveloppe. Ces loueurs sont généralement béarnais, et le Béarn est encore un pays de langage doré. ( 'elui-ci m'enguirlande à la Russe : il a trois calèches ; il ne sait , en vérité , laquelle des trois est la plus douce. Et moi de lui répondre : Il y a des omnibus, et cela me suffira. — Ouais! me dit-il, des omnibus, il y en a, c'est sûr, mais c'est tout comme s'il n'y en avait pas. — Mais les cochers sont sur leur siège, ils font claquer leurs fouets. — Ça n'est pas une raison; ils n'en partiront pas davantage. — C'est vous qui le dites. — Et vous qui allez le voir. — J'attends. Un quart d'heure se passe. Les omnibus vraiment ne s'ébranlent pas. L'impatience me gagne, j'accepte les offres de mon loueur, qui me dit en m'ouvrant la portière de sa calèche : — C'est la même chose.

La même chose, sauf le prix. J'ai fait à l'arrivée l'épreuve de la différence.

La calèche part, la route monte doucement à travers le coteau tapissé de bruyères et d'ajoncs. Au faite, je regale mes yeux d'un panorama superbe : la mer, l'embouchure de l'Adour.

Me voilà revenu à Biarritz.

Demain, au matin, le train descendant me ramènera au-dessus des dunes de Guethary — voie d'Espagne — et me conduira à Saint-Jean-de-Luz.

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