‹ Le Pays BasqueChapitre 147 sur 152 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

.Pavais entrepris de faire connaître , mieux qu'on ne Pavait fait jusqu'à présent, le Pays Basque, sa population, sa langue, ses mœurs et sa littérature. J'ai rempli ma tâche; mais, à ce qu'il parait, ce n'est pas assez : on vomirait savoir à quoi s'en tenir sur l'origine des Escualdunac. Ici l'entreprise devient bien plus considérable, et j'hésite même à prendre l'engagement d'étudier jamais cette ténébreuse question. « Ne t'occupe pas, dit Hafiz, des secrets des choses du temps ; car nul , quelque intelligent qu'il puisse être, n'a découvert et ne découvrira jamais ces obscurités *. » Certes, si conseil est bon à suivre, c'est celui-ci, quand il s'agit de questions qui nous reportent à une époque reculée privée de témoignages historiques et de monuments. Malgré tout , il ne se passe guère d'année sans que quelque savant , plus ou moins digne de ce nom, ne ramène sur le tapis le problème de l'origine des Basques , et ne propose une solution plus ou moins nouvelle, plus ou moins imprévue. Il y a environ un siècle, un militaire que son nom annonce comme étant du pays, publiait sur ce sujet un volume dont M. de Huinboldt parle en ternies peu élogieux s. De

« Od. Vlll, v. 5. { Edil. de Hermann Brockhaus, I. I, p. 40.)

1 Origen de la Sacion Bascongada y de su Lengua, de que han dimanado las Monarquias Espaiiola, y Francesa, y la Rtpùblica de Yenecia, que existen al présente. Compocsto por cl coroncl don Jaa» de Pcrocbegui , etc. En Pamplona , en la imprenta de los Hcrederos de Martinez. Afio 1700, petit in-8° ; volume rare qui s'est vendu 17 fr. 80 cent, cbex Klaproth , et 30 fr. SO cenl. on 1837. — l/abbé llirlbarrcn parle en ces ternies de l'auteur : Izan da Perochcgui, capitnin hautua, Pcrocbegai a été un capitaine d'élite, Nafarroan erreguee berekin lothua; Que le roi s'attacha dans la Navarre; ( la guerre, Elzcn choilki yakina gucrlaco lanetan , Il n'était pas seulement entendu dans les travaux de Pazuen yakitalc zabar eguinctan. Il était encore versé dans la connaissance des fails

{EskaUnnac, etc., p. 130.) It»^*-

nos jours, un membre de notre Université a présenté à la Société des Antiquaires de France un travail qu'elle ne paraît point avoir accueilli avec faveur », tandis que le monde entier de l'érudition a salué par d'unanimes acclamations un livre sur les origines ibériennes dû aux veilles d'un savant qui habite la même ville ». C'est que , le premier en France, M. fioudard a établi sur des bases solides la parenté du basque avec la langue ibérienne , en appliquant les procédés de la philologie comparée à l'étude de cette langue , dont il a recherché les vestiges non-seulement dans l'escuara, mais sur les monnaies et dans les noms de lieux; c'est qu'il a achevé, par ce moyen, de démontrer que l'ibère était parlé dans la Bétique et la Lusitanie , aussi bien que dans l'ibérie, c'està-dire dans toute la péninsule hispanique, et que le basque est le dernier débris de cette langue *. Ainsi se trouve confirmée la théorie du 1\ de Larramcndi 4, et ruinée sans retour celle de M. Picrquin de Gembloux, dont j'ai eu l'occasion de parler en des termes qu'il ne lui serait point agréable de retrouver ici *. Que le basque, réduit à ce qui lui appartient en propre, annonce

1 On lit dans le procès-verbal de la séance du 9 mai 1853 : « M. Vinceul commence ensuite la lecture d'un Mémoire de M. Lejosne, professeur d'histoire au collège de Béliers. Dans ce travail, qui a pour titre : Estai historique sur l'origine des Basques, l'auteur partageant l'opinion de M. G. de Humboldt en ce qui concerne l'assimilation que ce savant établit entre les Basques et les Ibères , examine plusieurs questions relatives à ces derniers. Il admet que les Basques sont identiques avec lesOsques d'Italie, qu'il regarde eux-mêmes comme des Pélasges, et en tire diverses inductions sur la formation de la langue espagnole moderne. » (Annuaire de la Société impériale des Antiquaires de France pour 1854, p. 1»). i

— 9 juillet. — • La Commission des impressions exprime le regret de ne pouvoir proposer a la Société d'insérer dans ses Mémoires le travail que M. Lejosne lui a soumis sur l'origine des Basques. ■ ( P. 147. )

* Etudes sur l'alphabet ibérien et sur quelques monnaies autonomes d'Espagne, par P. A. Boudard, secrétaire de la Société archéologique de Déziers. Paris, cher Leleux, 185Î, in-8°. {Bulletin de la Société archéologique de béliers, 18* livraison.) — Le même auteur public en ce moment dans la même librairie, sons le titre de Sumismatique ibérienne, un autre ouvrage non moins intéressant, annonce comme devant former huit fascicules in-4°. Les deux premiers, que nous avons sous les yeux , renferment nombre d'indications qui se rapportent à la langue basque.

1 Voyei un article de M. A. Maury, intitulé la Philologie comparée, «es principes et ses applications nouvelles, dans la Revue des Deux-Mondes, livraison du 15 avril 1857, p. 1*21.

— M. Léonce Goyctcbe a publié une longue et intelligente appréciation de l'ouvrage de M. Boudard, dans le Messager de Bayonne, etc., n° du jeudi 9 avril 1857.

* De la Antigueiad, y universalidod del bascuenu en EspaHa, etc. En Salamanca : por Eugenio Garcia de Honorato, afto de 1728, petit in-8°. Voyez notre introduction aux Proverbes basques , p. viij , n° VI.

* Introduction aux Proverbes basques, p. xxj , n° XLI.

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une civilisation fort primitive chez les peuples qui le parlaient , ou, si Ton aime mieux, qu'il présente partout des traces de nombreuses et de profondes infiltrations des langues voisines , je le crois avec tous ceux qui auront pris la peine de jeter les yeux sur un texte euscarien; mais vouloir ramener la formation de l'escuara à l'époque où naquirent tous les autres patois romans , au X* ou XI* siècle , c'est là une idée qui ne pouvait germer que dans la tète qui l'a conçue.

Est-ce à dire pour cela qu'il n'y ait rien à faire d'analogue au travail de M. Pierquin ? Bien au contraire ; ce qui est à faire , c'est , comme on dirait en chimie, le départ, ou , pour mieux parler, la séparation de l'élément véritablement basque et de l'alliage avec lequel il se trouve amalgamé. Une pareille opération, pratiquée avec discernement , avec critique , surtout avec une connaissance étendue de l'cscuara, du latin et des langues néolatines, donnerait, non pas le résultat obtenu par un manipulateur maladroit , mais la mesure exacte du fonds primitif de la langue basque et de la civilisation dont elle était le signe. Il y aurait toutefois à tenir compte des pertes de mots et de leur remplacement par d'autres d'origiue romane.

En dépit de ces accidents, qui se renouvellent tous les jours, l'escuara vit encore et vivra encore longtemps , alors que les mœurs actuelles du peuple basque auront complètement disparu. Sans doute il faudra leur donner des regrets, comme à des témoins d'un passé intéressant à plus d'un titre, mais ces regrets ne sauraient porter sur l'altération d'une physionomie qui n'a plus rien de particulier que la langue. En effet, on a pu déjà le remarquer, les superstitions, les représentations dramatiques, les mascarades et les danses, que l'on serait tenté d'attribuer aux Basques, pour ne plus se retrouver ailleurs , n'en ont pas moins existé , nonseulement dans d'autres parties de la France, souvent assez éloignées , mais dans des contrées étrangères. Ainsi , pour ne parler que des Pyrénées, les représentations scéniques y sont usitées dans toute l'étendue de la chaîne, et M. Cénac Moncaut a donné l'analyse d'un ouvrage représenté dans le Roussillon, ouvrage intitulé le Martyre de sainte Basilisse. Quatre-vingts

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acteurs de tout âge, mais seulemeut du sexe masculin, se distribuent les rôles de cette pièce immense, dont la représentation ne dure pas moins de dix heures *.

Traversons toute la France, nous verrous dans l'ancienne Flandre * et en Normandie, mais au XVIe siècle, des amusements pareils à ceux que nous avons décrits comme ayant encore lieu de uos jours dans le Pays Basque. « Une fois , dit l'historien de Caen, Charles de Bourgueville , sieur de Bras, je vis (lancer les petits chevaux qui estoyent de toillcs paintes, et sembloit que ceux qui dançoyent fussent dessus , et avoyent des mouvemens par bonne industrie. Autres fois, les dix vers cas qui estoyent dix accoustrez de verd , testieres , pâtes et queues de chats : des faucheurs qui voulovent couper, de leurs faux, les fausses langues qu'ils faisoyent conduire paintes et pourtraites devant eux ; ce qu'ils ne pouvoyent faire , et en dançaut faisoyent une pause , disans et chantaus : Fausses langues nous faucherons ; et s'elïbrçoyent les faucher, et encores disoyent : Par le corbieu , nous ne pourrons, les racines en sont trop fortes. Puis, à quelques autres années , je y vis représenter les triomphes de César, avecques une morisque devant luy, dont les accoustremens estoyent bleuz, semez de paillettes d'etain, et y avoit plus de cent personnes masquées... qu'on appelloit lors faux visages, portans chacun quelque triomphe. Je y vis une autre fois courir les personnes qui faisoyent de folles entreprises, et portoyent de petites enseignes où elles estoyent paintes, avecques des eseriteaux : l'un vouloit manger les eharettes ferrées, un autre toucher la lune avecques le doigt , un qui regardoit le soleil sans ciller l'œil, l'autre qui vouloit rompre l'anguille avecques le genouil, un qui tasehoit à estouper les quatre vents, autre qui vouloit monter au ciel tout chaussé et tout vestu, un autre porter une meule de moulin , autre qui entreprenoit faire taire les femmes qui lavent la buee , et un grand nombre de telles

• Histoire des Pyrénées, etc., t. V, p. 328-337, on noie.

* Voyez Étude» sur les mystères, etc., par Onésimu le Roy. A Paris, chei L. Hacbettc. 1837, in-8°, p. 155. — On y lit qu'aux environs de Lille, îi Llncelle, on jouait, même aprrs 17fi0, une pièce intitulée le Baptême de Chris ; ne serait-ce point celle du manuscrit •le la Bibliothèque impériale n° 7208, dont le même auteur donne l'analyse, p. A1SV.

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entreprises.... L'on jouoit aussy fort souvent des mystères des saincts et sainctes, comme de sainct Sebastien , saincte Honorine, de Abraham et Isaac, et autres histoires *. »

Voilà donc les moresques que M. Duvoisin présente comme réservées aux fêtes nationales du Pays Basque », voilà ses pastorales, ses mascarades, et jusqu'à sa danse du chevalet. Celle-ci , encore en usage à Montpellier et à Béziers 5, ne parait point l'avoir été en deçà, c'est-à-dire entre Béziers et Toulouse. Si elle fût venue du Pays Basque en Languedoc, il y aurait eu solution de continuité. Ce qu'il y a de bien certain, c'est que les anciens Grecs connaissaient et pratiquaient cette danse. M. Boudard, dont je parlais il n'y a qu'un instant, possède un petit vase venu d'Athènes, mais trouvé à Délos, qui représente le chevalet, c'est-à-dire un homme avec un cheval de bois , tel qu'on le voit à Béziers les jours de fête , et dans les mascarades de la Soûle.

Au moment d'en finir avec un pays qui a donné lieu à tant d'appréciations si différentes , je dois payer un tribut de reconnaissance aux hommes dévoués dont le concours m'a permis d'accomplir ma tache. En premier lieu, je nommerai M. l'abbé Bordachar, de Mauléon, dont je renonce à louer dignement l'esprit , le savoir, et surtout l'inépuisable obligeance : c'est à cet homme d'élite que je dois une grande partie des renseignements que j'ai mis en œuvre , plusieurs chansons souletincs et la traduction de nombre d'autres. Je ne suis pas moins obligé à M. le vicomte de Belsuuce, qui, de plus, a bien voulu uf assister dans la lecture d'une partie des épreuves des textes, pour lesquels je réclame néanmoins toute l'indulgence du lecteur. Pour le reste , M. Michel Laphitzondo, de Saint-Jean-le-Vieux , jeune mai tre répétiteur au Lycée de Bordeaux , m'a puissamment aidé avec un

' Les Recherches et onti>iuite* de la province de Neuslrie, etc. Caen, de limprlroerie de T. Chalopin, 1833, grand m-8°, p. 121 , 123. ' Voyez ci-dessus, p. 60, en nolo.

" Voyez enlevas, p. 63, en noie, cl surtout l' Histoire de la commune de Montpellier, etc. , par M. A. Germain, t. I, p. $48; l. II, p. 23, et t. III, p. 199,100.

zèle et une patience qui ne se sont jamais démentis. J'en puis dire autant de M. Archu, qui, non content de mettre à ma disposition la collection de chants populaires basques qu'il a rassemblée, s'est toujours montré prêt à éclairer mes doutes , à dissiper mes incertitudes.

Après ces noms, je dois encore mentionner celui de M. l'abbé Harriet, aujourd'hui curé de Saint-Louis-des-Français, à Madrid, et celui de M. le curé de Bardos, non que j'aie eu la bonne fortune d'être directement en rapport avec ces savants ecclésiastiques, mais M. l'abbé Fourcade, inspecteur primaire à Baronne, et M. Gustave Brunet, de Bordeaux, ont bien voulu me fournir, l'un d'importantes observations du premier sur mon introduction aux proverbes et aux poésies basques d'Oihenart, l'autre, un recueil de proverbes et de chansons formé par M. l'abbé Hiribarren. A vrai dire , j'ai très-peu usé de ce recueil, ayant déjà par devers moi ce qu'il contenait ; mais je n'en dois pas moins mentionner une communication qui autrement m'eût été précieuse.

Professeur depuis bientôt vingt ans dans une ville où, quoi qu'on en dise, on peut trouver à parler de littérature, j'ai puisé dans mes conversations avec mon excellent collègue M. Dabas, doyen de Tune de nos Facultés, et avec M. Auguste Noël, professeur de rhétorique au Lycée, des indications et des aperçus dont j'ai fait mon profit pendant le cours de mon travail. Inscrire le nom de ces hommes distingués sur le drapeau qui annonce la conclusion de mon œuvre , est moins un honneur pour eux que pour moi , malgré les eftbrte que j'ai faits pour que, sous ce rapport, nos obligations fussent réciproques.

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