‹ Le Pays BasqueChapitre 24 sur 152 · LES AMUSEMENTS DU PEUPLE BASQUE · texte numérisé non relu

LES AMUSEMENTS DU PEUPLE BASQUE

Les amusements d'un peuple étant presque toujours le reflet ou plutôt la libre expansion de ses qualités physiques et morales, on admettra facilement avec moi que les Basques, vifs, ouverts , courageux et constants au moral , comme souples et nerveux au physique *, aient dû préférer, pour leurs délassements, les jeux le plus en rapport avec ces différents caractères et le moins faits pour mériter ce nom. La riche organisation de ces montagnards , comprimée plutôt qu'épuisée par les travaux réguliers les plus fatigants , ne connaît guère la réparation des forces par le repos ; elle a besoin de mouvement , elle se retrempe

1 Dans le prospectas 4e son ouvrage intitulé : Les premiers Colon» de tonte F Europe, etc., l'abbé d Iharee-Btdassooet d*Aroxte*ui avait annoncé qu'il terminerait par les exercices des Escualdunac et leurs amusements; mais, comme on sait, des deux volumes promis il n'a jamais para que le premier. Le prospectus, longuement analysé dans le Bulletin det sciences historique» , etc., de M. le baron de Férussac, t. II, p. 189-165, montre ce que devait être te second. — Dans son livre, devenu bien rare aujourd'hui ( Uitlorio de têt mac ton et \m*cat de un a y otra parle det Pirtneo septentrional • testas del mar canhlbrico, etc. En Auch, en la imprenta de la viuda de Duprat , 1818, trois volumes in-8° ) , D. i. A. de Zanucola consacre, I. III , p. 86-97, une subdivision de son chapitre intitulé : Cosiumbres de los Biuannos, aux jeux et divertissements publics de ses compatriotes.

* Un seul trait su AH pour montrer ce que sont les Basques , jeunes et vieux ; je remprunte au récit du combat d'irameuaca, qui eut lieu le 86 avril 1794 : « Huit tirailleurs basques offrent affronter, sur une hauteur, une colonne ennemie de six a sept cents hommes, sans examiner s'ils étaient enx-mèmo soutenus, et l'empêchèrent de déboucher sur le point qu'elle voulait attaquer. Un vieillard basque, qui avait perdu ses armes dans le combat, aperçoit on K>pagnol qui allait s'élancer sur lui; il le lerrrasse d'un coup de pierre, s'empare de >on fasil et de son sabre, et le tue. Le même soldat avait fait, dans une action précédente, deux prisonniers de sa main. » ( Victoires et Conquêtes, etc. Paris, librairie de Firmin Didot frères, 1. 1, 1854, in-8°, p. 4».) — On trouve des détails pleins d'intérêt sur l'adresse et l'agilité des Basques du Labourd, dans le Tableau de r inconstance det mourais anse», etc., lit. I, dise, il, p. 43, 44.

!>4 LE PATS B A S U (J K .

dans le mouvement libre. Aussi voyez les Escualdunac se retirant de leurs champs après la journée la plus laborieuse : leur allure est aussi tière, aussi dégagée que le matin. Ils viennent de donner abondamment à la terre la sueur qui doit la féconder; mais ce tribut de l'homme déchu , ils Pont payé en vassaux soumis et non en esclaves. Leur devoir rempli, ils appellent le plaisir, et ils le trouvent dans deux espèces d'amusements également attrayants pour eux : la danse et le jeu de paume.

De tout temps les B;isques se sont montrés passionnés pour le premier de ces exercices ; c'est d'eux que le Pays , auquel Boileau a infligé une célébrité si peu désirable, écrivait en 1G59 : t Un enfant y scait danser avant que de sçavoir appeller son papa ny sa nourrice. La joyc y commence avec la vie, et n'y finit qu'avec la mort. Elle paroist en toutes leurs actions. Les prestres en ont leur part aussi bien que les autres. J'ay remarqué qu'aux nopees c'est toujours le curé qui mené le branle ». » A cette époque, à laquelle se rapporte également l'histoire de l'aumônier Poussatin, si spirituellement racontée par Hamilton *, les progrès de la civi-

1 Amitié i, amour*, et amourettes , par Mr. le Pays. Amsterdam , Abraham Wolfciug. ifl93, petit in-12, lettre H, p. 5. — Un écrivain d'une date antérieure, le conseiller Pierre de l'Ancre, ayant raconté que les Basques dn Laboard portent dans les cérémonies de l'Église des croix fort grandes et pesantes ayant sept on bnit sonnettes dorées, ajoate « qu'en loot le pays de Labourt, leurs croix sonnent el leurs prestres dancent , et sont les premiers ao bal qoi se faict au village. » ( Tableau de l' inconstance des mauvais auges cl démons, etc., liv. i, dise, u, p. 43. Voyez encore liv. VI, dise, u, p. 425.) Ailleurs il rapporte que procédant, a Saint-Jean-de-Luz, à l'audition d'une prétendue sorcière, et lui demandant pourquoi elle avait été si folle qoe d'aller une certaine nuit au sabbat, eetle malheureuse lui confessa ingénuement le fait, ajoutant que c'était seulement pour danser, • n'ayant peu éviter les choses qui sont communément plaisantes a tout le monde comme la danse, dlsoit-clic en son basque,» etc. I l'Incrédulité et mesereance du sortilège plainemeut convaincue", etc. Paris, 1622, in-4°, traité X, p. 649, 680.)

1 Mémoires de la vie du comte de Gramnwnt , chap. VUL Après avoir rapporté le récit que son héros fit au roi Charles II des circonstances dans lesquelles il rencontre ce digne Béarnais, • le premier prêtre du monde pour la danse basque, > l'auteur ajoute : « J'ai sa depuis que Poussatin prèchoil avec la même légèreté dans son village, qu'il daosoit aux noces de ses paroissiennes. > Hamilton assure que, de son temps, il n'était pas rare en Espagne devoir danser les ecclésiastiques, en dépit des défenses réitérées de l'Église, i Traité des jeux, etc. , par Jean-Baptiste Thiers, chap. XXV, art. XII, p. 332, 341-345.) Pour m'en tenir au Pays Basque, en 1715, l'évéque de Pampelune, D. Pedro Aguado, rendit une ordonnance pour interdire aux ecclésiastiques de Guiputcoa toutes danses de jour ou de nuit, publiques ou particulières. Plus tard, en 1749, on voit l'un de ses successeurs, D. Gaspar de Miranda, donner nnc déclaration pour permettre aux danses d'hommes et aux tambourins d'entrer dans les églises le jour de Noél , permission que la junte de Guipurcoa

lisation n'avaient point encore introduit jusqu'aux ravins les plus reculés des Pyrénées les danses ét rangères , misérables pantomimes dont le seus est perdu ou ne se révèle que trop. Pour l'honneur des vieux Basques, pas une de ces danses n'a un nom en escuara; la plupart même n'ont paru dans le pays pour la première fois qu'au commencement du siècle ; et la valse , la moins décente de toutes , n'a pu y prendre racine. Les danses populaires indigènes ont un caractère tout autre ; on n'y voit point le mélange des sexes *, ni chez l'homme ces poses si contraires à sa dignité. La danse basque ne nous le montre pas amoindri ; c'est un véritable exercice gymnastique habilement combiné et qui comprend le jeu proportionné des principales articulations, pour les rendre toutes plus élastiques, et , par suite, plus propres aux usages pratiques de la vie. Or, ce n'est pas seulement dans les bals et sur les places publiques que les Basques se donnent le plaisir de ces danses ; ils en font leur récréation favorite pendant les longues veillées d'hiver. Dans les trois ou quatre maisons notables que compte chaque village , la cuisine forme la pièce principale : là, tous les soirs, se réunissent de nombreux voisins. Témoin invisible, observez avec moi ce spectacle des mœurs antiques, ou plutôt faisons mieux :

ilemaoda et obtint d'étendre jusqu'aux fêtes patronales (Suplemento de los fueros, privilégias y ordenanzat de esta mut noble y mut leal prorincia de Guipuxcoa. En S. Sébastian, etc., s. d., in-folio, cap. ùnico, tit. XXVII et XXVIII, p. 80, col. 1 ; et el Guipuuoano instruido, etc., p. 145, col. 1, et p. 146, col. 1 ); mais on sait , comme le fait remarquer Tbiers, ebap. XXXIII, art. Il, p. 438, qu'en quelques endroits les ecclésiastiques se faisaient autrefois an mérite devant Dieu et devant les bommes de danser dans les églises le jour de Nôél, les fêtes de Saint-Etienne et de Saint-Jean I Évangéliste, et le joor de la Circoncision ou de l'Epinbanie, ou de l'octave de l'Êpiphanic. — On trouve dans le Mercure de septembre 1742, une Lettre sur nne danse ecclésiastique qui se faisait a Besancon le jour de Piques, lettre reproduite dans le t. IX de la Collection des meilleurs dissertations, tu., de M. Leber, p. 410-437, avec on supplément extrait du Traité des jeux, etc., ebap. XXXIII , qui occupe les pages 437-440. — Un passage des Aventures du baron de Fteneste, liv. IV, ebap. XIU , doune a penser qne la danse n'a point toujours été inconnue aux ecclésiastiques de notre pays. L'auteur de la vie du cardinal d'Amboise rapporte qno Louis XII, étant a Milan, les cardinaux de Narbonne et de Saint-Severin y dansèrent devant lui. Au XIII* siècle, s'il faut en croire Guillanme Durand , qui écrivait a cette époque (Rat. divin, offic, lib. VI, cap. 86), certains prélats, Ici uns à Pâques, les autres a Noél , jouaient avec leurs clercs, soit dans des clottres, soit dans les résidences épiscopales, et se laissaient aller au jeo de paume, comme encore anx danses et aux ebants.

' II est vrai qu'il n'est point rare de voir des femmes et des jeunes filles danser le mmtckieo avec des bommes; mais cette danse est sans partner, chacun opérant isolément pour son propre compte.

96 LE PATS BASQUE .

puisqu'il fait froid, demandons franchement l'hospitalité à Yetchecojauna assis dans le large fauteuil de bois (çucullia) que le respect accumulé de plusieurs générations a consacré comme immeuble. On vous voit pour la première fois , et néanmoins votre franchise et votre confiance vous font accueillir comme un ami de longue date ; chacun s'empresse à vous servir ; mais vous ne voulez que tromper l'ennui d'une veillée solitaire. Chacun reprend sa place; vous avez la vôtre à côté du foyer, où s'embrase un véritable bûcher. Il ne faut pas vous attendre , je dois vous en avertir, à voir les paysans se tenir à la distance respectueuse que commande à leur bure votre habit de drap de Sédan : fussiez-vous duc , comte, marquis ou banquier, cardinal, archevêque ou vicaire, n'importe , de grand cœur on a ouvert pour vous , dans ce cercle d'amis, une brèche où vous puissiez vous chauÛer à l'aise et mieux que tout autre ; mais n'attendez rien de plus , et ne vous scandalisez pas de voir un sabot boueux se carrer à un millimètre de vos bottes vernies, ou le coude d'une blouse grossière effleurer vos manchettes de batiste.

Chacun étant de nouveau bien installé au foyer, la veillée commence. A gauche, femmes et tilles, présidées par Yetchecoanderea, Oient le beau lin du pays ou la laine; à droite, les plus âgés se rangent auprès de Yetcheco-jauna ; les jeunes gens se placent où ils peuvent, mais non dans le voisinage du groupe féminin. Vetcheco-javna vous demande des nouvelles des pays d>n bas : quelles sont les mœurs, le genre de vie , la religion, la langue des divers peuples '< Quelle idée faut -il avoir de Paris , de Bordeaux, etc.? On écoute vos réponses avec réserve et peut-être avec une nuance d'incrédulité; mille questions, mille petites objections vous sont adressées de toute part , pour essayer de vous prendre en contradiction avec vous-même ; mais vous n'avez pas voulu en imposer à ces braves gens : aussi répondez-vous sérieusement , surtout avec clarté, avec cette ferme assurance d'un historien à cheval sur la vérité. Alors, pour la première fois, les femmes jeunes et vieilles vous questionnent à leur tour; vous êtes un hôte précieux, respecté, choyé par tous; les vieillards politiquent, philosophent avec vous, les heures s'écoulent rapide-

ment ; les jeunes gens seuls paraissent inquiets et témoignent de l'impatience en remuant fréquemment les pieds : c'est que la veillée est déjà avancée, et que l'exercice du mutchico risque de passer, on peut bien le dire, en conversation; mais un des vieillards, à la figure joviale, et qui, sous ses cheveux blancs comme la neige des montagnes, couserve encore l'humeur juvénile, se détourne soudain, fait claquer ses mains, pousse un houp vigoureux et entonne l'air national : aussitôt une demi-douzaine de jeunes gars sont en file, et décrivent l'arc suivant lequel s'exécute en va-et-vient la danse du saut basque, dite mutchico, sans aucun doute de muthico, garçons. Partout en même temps s'établit le silence; l'assistance entière change le centre de sa position en tournant le dos au foyer ; les femmes seules paraissent devoir rester étrangères au divertissement. Néanmoins, et comme par distraction, leur chaise insensiblement s'agite et prend une certaine inclinaison, donnant la résultante des deux forces contraires qui les sollicitent, la modestie et la curiosité. Les jeunes gens ont saisi le petit manège des filles d'Ève; ils se savent surveillés du coin de l'oeil : leur ardeur augmente , encouragée ou irritée par le sourire malin ou approbateur qui censure ou loue leur agilité. Mais les hommes, les plus anciens surtout, sont les juges officiels, inexorables. Ils veillent à la fidèle reproduction des pas traditionnels, condamnent irrévocablement toute innovation , apprécient la régularité , la souplesse des mouvements , la pose du corps , la grâce et la facilité de ses évolutions ou des vibrations du pied. Un pas arrondi, quand il devrait être piqué, c'est-à-dire exécuté la pointe du pied tendue en avant , n'est jamais pardonné. Le jeune homme qui danse le mutchico d'une manière irréprochable, doit laisser pendre mollement ses bras, sans les balancer d'une manière trop prononcée; il doit avoir les épaules effacées, le corps droit, la tête légèrement inclinée vers la poitrine, le regard grave et fixé sur le demi-cercle qu'il s'applique toujours à décrire et qu'il lui est défendu d'étendre ou de rompre. Il doit encore soutenir sa danse vive , rapide , tant que dure le chaut ; après quoi , deux bâtons sont posés en croix à angle droit : c'est la dernière épreuve. Le jeune danseur exécute , d'un angle à l'autre , une série de prouesses , luttant de

08 LE PATS BASQUE.

rapidité avec la musique; et si le musicien se tait de fatigue, le danseur saisit d'un bond les deux bâtons, et son triomphe est complet.

Du reste, rien de grossier, mais rien non plus de raffiné dans cette espèce de danse , qui offre un coup d'oeil très-agréable quand ceux qui l'exécutent sont nombreux et bien choisis. L'air en est également gracieux, vif et entraînant. Aujourd'hui, dans les bals publics, on danse le mutchico, ou l'une de ses dix ou douze variétés, après chaque trois ou quatre quadrilles.

Il ne faut plus s'attendre à y voir ces curés dont parle le Pays ; bien loin de mener le branle, comme dit ce bouffon plaisant f ils tonnent contre ces réunions et encore plus contre les danses étrangères que l'on cherche à y introduire. Ils ont surtout la plus mince opinion des fdles qui montrent du goût et du talent pour la danse ; je l'ai du moins entendu chanter en ces termes :

DANTZA yauciac.

André on gutti guertatzenda , Goiz etzaten direnetan , Ohetic ezin yaikerazis.

Zortzi bederatziac artean , Halacoaren senhar izanen denac Pondua frango galzetan , Eta don faridon , André on gulti danlzari on; Dantzari ona irule gaichto Irulc gaichto, Edale on , Eta don faridon Halzco andreac Galzoteaz die on.

Il se trouve peu de filles bonnes Parmi celles qui se couchent tôt Et qu'on ne peut tirer du lit Avant huit ou neuf heures.

Le mari d'une semblable Aura nombre de trous à ses culottes, Et don faridon.

IMISEMENTS.

Peu de femmes bonnes sont bonnes danseuses. Bonne danseuse, mauvaise flleuso; Mauvaise Meuse, bonne buveuse,

Ët don faridon.

Des femmes semblables Sont bonnes à traiter à coups de bâton.

La passion de la danse, chez les femmes, est donc, comme on le voit , mise au rang des trois péchés capitaux du Pays Basque.

Mais passons la frontière ; peut-être trouverons-nous de l'autre côté moins de rigueur. Il est du moins certain que dans la province de Guipuzcoa la danse occupe une place considérable dans la vie privée et publique des habitants , et qu'ils s'y livrent souvent en cérémonie sous les yeux de l'autorité locale. Je ne ferai point ici le catalogue raisonné de toutes les danses giiipuzcoanes ; au lieu d'un chapitre , il me faudrait écrire un livre , et ce livre a été fait par don Juan Ignacio de Iztucta, né dans le noble bourg de Zaldivia. Pour en donner une idée , je vais traduire le chapitre intitulé Edate, edo carrica dantza, le Boire ou la danse des rues.

« Cette danse s'exécute aux jours de fêtes patronales des villes, et aussi à l'occasion d'autres solennités, lorsque les personnages les plus distingués paraissent dans la danse avec des dames de leur choix ; jamais hors de ces circonstances. L'alcade a' seul le droit de donner l'ordre d'exécuter cette danse mémorable et celui de jouer l'air qui lui est propre, parce qu'en faisant entendre cet air on honore grandement le directeur de la danse. Cela signifie qu'on offre , au nom de la ville , à ce personnage de distinction, ainsi qu'à tous ses compagnons de danse, un goûter ou des rafraîchissements. Conséquemment l'ordre de jouer cet air est donné par l'alcade, et non par le directeur de la danse ». »

» Gwpucoaco donna gogoangarrien Condaira eta kutoria, de, p. 87. Un de mes amis a tenté de donner, a l'aide d'une traduction littérale, une idée du livre d'iitueta ; mais il ■'est arrivé que rarement à la donner juste. Par exemple, veut-il parler de Vedate dantza, il dit que c'est une danse où l'acteur simule un homme ivre. Il est certain, cependant , que les danseurs basqoes offrent quelquefois ce divertissement. Voyez The Basque Provinces : Iketr fêUtic*l SI nie, Seenery, and Inkabilant* , de. By Edward Bell Slepbeas. London : Wbittaker «t Co., 1837, petit ln-8°, chap. IX , vol. I , p. 174.

Je me hâte de revenir en France, où me rappelle mon sujet, et d'en finir avec lui.

On compte encore parmi les petites récréations de veillées , la lutte corps à corps , la main chaude, les jeux de force , le colinniaillard , le jeu de berger, espèce de jeu de dames réduit à sa plus simple expression; le fétu allumé, que Ton se passe de main en main, etc. La réunion n'est-elle composée que de femmes et de vieillards, ce sont les chroniques du temps passé, les questions religieuses, des histoires de loup-garou et de sorcellerie, qui seraient vraiment lamentables si les souvenirs du paysan basque pouvaient remonter jusqu'au temps.de Louis XIII. Des chandelles de résine éclairent l'àtre , ou bien de petites branches de sapin y flambent en guise de luminaire. L'un des membres de la famille en tient un faisceau de la main gauche, tandis que de sa droite, armée d'une espèce de sabre de bois , il émonde les mèches carbonisées. Souvent la maladresse de Yargki-jauna suffit pour égayer la soirée.

Les récréations en plein air sont : la course , pour laquelle les montagnards des Pyrénées ont été de tout temps renommés », autant au moins que les Bretons «; le saut simple à pieds joiuts, avec ou sans l'aide du bâton; le blé ou petit jeu de balle; le

• On voit par uo passage de Rabelais, Ut. I, ebap. XXVIII, où Grandgousier envoie « le Basque son lacquays quérir a tonte diligence Gargantua, > qne déjà sons François 1" les Escnaldunac étaient employés par les classes élevées pour les services qui exigeaient de l'agilité. — Henri Estienne, se moquant de la forfanterie des gens de cour, donne ironiquement ce conseil : « Et quand vous escrivez en quelque Heu, encore qu'il n'y ait qu'un petit mot , et que vous n'ayez aucun porteur exprès , mais mettiez la lettre en la miséricorde du premier qne vons rencontrerez, si faut-il dire que vous avez depesebé vostre Basque, qui va comme le vent. ■ (Deux Dialogues du nouveau langage François, italianisé, etc., sans Heu ni date, in-8°, p. 517.) — Maurice de la Porte, ayant donné pour épitbetc à laquay les mots Biarnois et Basque, ajoute : • Du pays de Biarn viennent des laquais des plus propres a courir qu'on sçauroit demander. *(Les Epithetes de M. de la Porte, Parisien. A Lyon, par Benolst Rigand, M.D.XCII., petit in-li, folio 236 verso.) — Plus lard, le Pays, chargé de chercher un laquais basque pour une dame de s<* amies, annonçait eu ces termes l'avoir arrêté : « Comme je Onissois cette lettre, il m'a été amené par un de mes amis ; je le trouve fort à mon gré, et je croy qu'il sera aussi fort au sien : rsr II saute et danse a merveilles, > etc. {Amitiés, amours, et amourettes, lettre II , p. 8.) — Cette agilité a donné naissance an proverbe courir comme un Basque, que l'on Ut dans une mazarinade réimprimée par M. Edouard Fonraier, au t. III de ses Variétés historiques et littéraires, p. 337.

* Voyez la Chasse au vieil grognard de l'antiquité, 1612, dans les Variétés historiques et littéraires, t. III, p. 56.

chevillon, les quilles; les paris à qui lancera le plus loin une énorme barre de charrette , de lourdes pierres ou une barre de fer. Il n'y a pas encore longtemps que dans la haute Soûle on pratiquait les jeux de la hache et du javelot , arme que le Navarrais au moyen âge, et le Cantabre dans l'antiquité, lançaient avec tant d'adresse Celui-là était réputé vainqueur qui de plus loin plantait une petite hache ou un javelot dans un point donné. Reste le jeu de balle en grand, qui mérite un article h part et que je tâcherai d'expliquer de mon mieux.

Le Jeu de paume.

Les amusements publics des Basques sont très-restreints pour le nombre : aussi explique-t-on facilement l'espèce de culte qu'ils rendent à ceux qu'une longue tradition a identifiés avec leurs mœurs. De ces amusements le jeu de paume, autrefois si répandu chez nous» sous cette dénomination et d'autres, est celui qu'ils préfèrent, et les grandes parties, qui se renouvellent fréquemment, ont surtout le privilège de mettre tout le pays en émoi; je n'en veux pour exemple que celle qui eut lieu à Biarritz en septembre 1854 : pas une des communes des deux arrondissements de Mauléon et de Bayounc qui n'y fût amplement représentée. Un beau joueur de paume acquiert vite une renommée populaire , et son nom vole de bouche en bouche des bords de l'Océan jusqu'aux hameaux les plus hauts perchés sur les montagnes. Ainsi vit le

« Voyez Silios Italiens, Punie, llv. X , t. 15, et Proverbes et Dictons populaires... aux XIII* et XIV siècles, etc., par G.-A. Crapelet. A Paris, M DCCC XXXI, in-8°, p. 81.

1 Voyez Sotice sur les divertissemens et tes jeux d'exercice des François, dans la Collection des meilleurs dissertations, etc., par C. Leber, t. X, p. 195-197. — Dans le tome précédent, p. 391-401, l'éditeur a reprodoit nne Lettre curieuse sur le jeu de la pelote et la danse des chanoines du chapitre d'Auxerre, publiée pour la première fois dans le Mercure de mai 1726. Ce jeu de la pelote, nommé dans le Roman de la Rose ( v. G58; èdit. de Néon , t. Il , p. 115} et ailleurs ( Gloss. med. et inf. Latin., au mot Pelota n° 3 ; t. V, p. 182, col. 3 ), n'était autre que le jeu de paume, appelé ebez les Basques pilota, et en Espagne pelota. — Dans ce pays, les prêtres qui veulent y jouer, peuvent le faire avec ou sans filet et en corps de cbemise; chez nous, l'évêque de Rayonne a exigé des membres de son cierge qui voudraient pousser Testeur, soit en place publique, soit au trinquet , qu'ils fussent vêlas d'une fontanelle on redingote noire, courte et boutonnée droit sur la poitrine.

10*2 LE PATS BASQUE.

souvenir des Perkaïn, des Curutchet et des Azanza, qui furent les plus grandes célébrités du siècle dernier, et dont la gloire se perpétue aujourd'hui en France dans les Harriague , les Gascona , les Andreau, les Mercapide. Perkaïn, qui était réfugié en Espagne pendant la révolution , apprend que Curutchet annonce une partie aux Aldudes. 11 accourt, malgré les dangers de sa présence de ce côté de la frontière, combat, remporte la victoire, et rentre en Espagne, applaudi et protégé par six mille spectateurs1.

De l'autre côté des Pyrénées sont aussi des joueurs non moins fameux et en plus grand nombre encore , pour qui l'exercice de la paume est comme un métier auquel ils s'exercent tous les jours *. Athlètes puissants et sages, longtemps ils essaient leurs forces, étudient leurs aptitudes diverses, les développent avec art, puis se groupent par compagnie , et viennent de temps eu temps prouver aux Basques français que l'Espagne , leur mère-patrie , conserve toujours sa prééminence dans les jeux de leurs ancêtres.

Moins avisés , les joueurs de ce côté-ci des Pyrénées se coutentent de pratiquer l'exercice de la paume en amateurs ; quand ils se réunissent pour tenir tète aux Navarrais espagnols, ils n'ont ni la discipline, ni l'organisation bien combinée de ces derniers : aussi rarement obtiennent-ils le triomphe. Cependant des enjeux

• GermonddeLavigne, Autour de Biarriti, etc. Parla, L. Maison, 1833, ln-12, ebap. VII, I». 137. — A la suite de celte anecdote, l'aatear en rapporte une autre encore plus extraordinaire, surtout plus propre a donner une idée de la passion des Basques pour le jeu de paume. Sons l'Empire, quatorze soldats du même régiment ayant appris qu'il s'organisait une partie à Saint-Eticnne-de-BaTgorry, partirent des bords du Rbin sans permission, remportèrent la victoire, et revinrent an corps tout juste pour la bataille d'Austeriitz. — M. Ader, aujourd'hui maire de Bassussarry, aux portes de Bayonne, ville de l'ancienne Gascogne, comme on sait, attribue des courses plus merveilleuses encore a ses compatriotes : • Les Basques, dit-il, feraient vingt lieues pour voir une procession ou une partie de paume. Lorsqu'ils ont un long intervalle a franchir, ils marchent la nuit, passent tout le jour dans l'agitation dn plaisir, et s'en retournent la nuit suivante avec la même légèreté. Il est rare que, durant la fête locale, on ne voie pas arriver des convives inattendus; soldats, ils désertent pour s'y rendre : il en est survenu même des bords du Danube. > ( Résumé de V Histoire du Béarn, de la Gascogne supérieure et des Basques. Paris, Lecoinle et Durey, 182»ï,in-18, p. 259.)

* Au moyen âge, ils allaient jusqu'en Angleterre faire montre de leurs talents. Dans tuie circonstance* Henry VII donna a l'un d'eux, qui sans doute était Biscayen, quatre livres sterling : • To a Spaniard tbe tenes pleyer, £ 4. » Priiu Purse Expenses of Henry tke. Setentk, 1494. ( Excerpta historié*, or, Illustrations of Enftish Historu. Londoa : prinled t»y and for Samuel Bentley, M.DCC.XXXI., grand in-8A, p. 98. »

énormes sont exposés plusieurs fois chaque année aux chances de ces parties. Entre jouteurs français de différents dialectes, quelques centaines de francs forment l'enjeu nominal, qui se grossit bientôt du montant des paris multipliés de la foule des spectateurs. Ceux-ci ne peuvent guère parier avec honneur que pour les joueurs de leurs dialectes ; le spéculateur qui agit autrement est honni par la clameur publique. Avant chaque partie, on forme dans les diverses localités ce que Ton appelle des bourses , espèce de souscription dont un habitant considérable est le gérant; il risque les fonds de la communauté envers et contre tous les tenants opposés, selon les chances diverses qui se manifestent pendant la durée du jeu. A points égaux, à espérances égales, les enjeux vont de pair à pair, autrement ils suivent la proportion des probabilités, cent francs contre cinquante et même quarante. On ne condamne pas généralement les joueurs, qui , confiants en eux-mêmes , laissent prendre l'avantage à leurs adversaires pour stimuler les spectateurs et les porter à risquer leur argent. C'est qu'en effet l'adresse des joueurs étant déjà à peu près connue par le public, il y a de leur part, en agissant ainsi, moins de fraude que d'audace ; ils risquent le tout pour le tout, et parfois sont victimes de leur propre témérité. Quelquefois aussi l'on a accusé, à tort ou à raison, certains joueurs qui , au jour d'une épreuve solennelle , se montraient inférieurs à eux-mêmes. Ainsi, dit-on, deux joueurs français avaient étalé sur la place d'une localité d'Espagne, l'un sa force et son adresse, l'autre un sac de louis. Quelques mots suspects dits par un parieur espagnol au premier avaient ralenti son ardeur, du moins ses pasos devenaient à chaque instant plus rares , à la grande surprise et au grand chagrin du financier, son second. Tout à coup celui-ci le prend au collet , l'attire à l'écart , et lui montrant une valise abandonnée dans un coin : « Tu vois cette valise , lui dit-il; elle contenait la meilleure partie de mon avoir; j'avais confiance en toi, et j'ai exposé tout cet argent, penses-y bien. Tiens-tu à revoir tes foyers? Eh bien! regarde là au fond, tu y verras un pistolet : si ta négligence ou ta trahison me ruinent aujourd'hui, voilà qui m'en vengera. Et maintenant, à ton jeu! aie courage et confiance. » Cette exhortation paternelle eut plein

succès; le joueur frauçais retrouva dès-lors toute son agilité, son adresse, ses beaux coups, et la partie fut gagnée d'une haleine. Quoi qu'il en soit de cette anecdote, nos joueurs méritent meilleur renom , et il n'en est point qui soit capable d'exposer sa vie et son honneur dans un trafic de ce genre. Du reste, les sommes les plus fortes sont lancées le plus simplement du monde parmi les spectateurs : « Cent francs, deux cents francs, trois cents francs pour tels. » On répond de même : « Accepté. » L'argent en espèces sonnantes est jeté sur la place, un tiers ramasse le dépôt, et malgré que ce tiers soit le premier venu, connu ou inconnu, il n'y a pas d'exemple qu'il y ait eu infidélité dans la remise du dépôt au gagnant. Entre Français et Espagnols, les paris sont immenses.

Ce qui frappe l'étranger spectateur d'une partie de paume dans le Pays Basque, c'est l'aflQuence incalculable qui se presse avec ordre de toutes parts. On ne voit autour de la place que tètes d'hommes alignées au-dessus d'une masse compacte formant un seul corps composé de plusieurs milliers. Les moins passionnés et les plus délicats sont entassés sur de longs amphithéâtres, les enthousiastes et les plus économes font la haie sur le sol pour suivre de plus près, pendant de longues heures, la marche du jeu. Au milieu de la place, graves et recueillis, figurent les héros de la journée ; ils fraternisent entre eux en souriant d'un air distrait, ou ils parcourent lentement la lice, observant d'un œil attentif les distances , les accidents du sol , et répondant à peine quelques mots aux paroles d'encouragement de leurs amis. Mais l'heure sonne à l'horloge de la paroisse ; au murmure bruyant de la foule succède le silence le plus solennel. Les joueurs, en légers pantalons retenus par une ceinture rouge, le col déboutonné, le bras armé d'un gantelet en cuir, se rendent au poste qu'ils doivent défendre. D'un côté, au pied du mur appelé rebot se tient un des joueurs, ayant à droite et à gauche, quelques pas devant lui, mais séparés, deux compagnons des meilleurs après lui; plus loin, et sur la ligne du paso, sont deux autres compagnons. Ainsi, la première moitié de la place est défendue par l'un des partis ayant pour ordre de bataille la figure représentée à peu près par un V

dont les branches s'écartent ou se rapprochent au besoin et suivant la direction de la paume poussée par le parti opposé, qui représente l'attaque, et par suite dispose ses joueurs en forme de coin ou angle saillant. Quel que soit le nombre des joueurs, le plan d'attaque et de défense reste toujours le même. Le sommet de l'angle d'attaque est formé par le buteur, dont l'adresse consiste à lancer la paume contre le rebot, de manière à rendre le repous aussi difficile que possible au joueur placé au pied du mur, et faisant le sommet de l'angle rentrant de la défense. Lui seul répond à l'attaque du buteur ; malgré les ruses et les calculs de celui-ci, quel que soit l'angle que fait la balle en bondissant , il a déjà saisi au vol et lancé le lourd projectile en parabole majestueuse à l'autre extrémité de la place : la ligne du paso est dépassée de quelques cinquante ou soixante mètres; c'en est fait du point que l'on appelle un quinze, pour le parti de l'attaque, si l'un des joueurs placés à l'extrémité de ces lignes n'a pas l'œil assez sur pour deviner où va aboutir la paume, et le bras assez robuste pour la renvoyer à la volée ou du premier bond à l'ennemi. Ainsi coup pour coup ; on n'entend que le sifflement de la balle glissant légèrement le long des gantelets ou fendant l'air avec une force et une rapidité capables de renverser l'homme le plus vigoureux. La tactique des bons joueurs consiste à varier la portée et la direction de leurs coups, de manière à fatiguer l'œil et le bras de leurs adversaires , et à profiter de la faiblesse ou de la négligence des joueurs secondaires appelés rechasseurs. Si le parti de la défense dépasse la ligne du paso, ordinairement à quarante mètres du rebot, sans que le parti opposé fasse rebrousser chemin à la paume de la volée ou au premier bond , le quinze lui appartient ; il appartiendra au parti de l'attaque si celui-ci fait passer au contraire la balle au-delà d'une ligne tracée à deux mètres du rebot. Toute balle arrêtée en dehors de ces conditions donne lieu à une chasse que l'on trace à l'endroit même où le projectile a été retenu. Deux chasses donnent droit à changer l'ordre de la lutte ; les attaquants prennent la place des défendants, et réciproquement, avec cette différence que le tracé de la chasse remplace la ligne du paso. Il ne peut pas y avoir plus de deux chasses ; un quinze gagné sur la

106 LE PATS BASQUE.

raie d'une chasse, la détruit ; toutes chasses disparaissant , la ligne du paso reprend ses droits.

Le jeu compte quatre points énoncés : quinze, trente, quarante, et jeu. Lorsque les deux camps arrivent à quarante, on proclame le jeu à deux. Celui qui fait ensuite le premier quinze, compte de nouveau quarante ; la partie adverse est redescendue à trente. On conçoit ce qu'une partie a de piquant et d'intérêt lorsque les derniers jeux s'égalisent ainsi plusieurs fois de suite. Entre joueurs bieu choisis et de force égale, cela se voit souvent et provoque des applaudissements et des acclamations dans la foule. Disons encore qu'une chasse avec le point quarante a le même privilège que les deux chasses, et fait transporter les places occupées par les deux camps ».

Une partie se compose de douze ou treize jeux et dure cinq à six heures, pour peu que les joueurs soient bons et de force à peu près égale. Des rafraîchissements, qui consistent en un verre d'eau et de vin, ou simplement d'eau sucrée, sont servis aux joueurs par leurs amis. Chaque parti a ses flacons à part, crainte de fraude; en outre, les adversaires cessent de s'adresser la parole jusqu'à la h'n de la partie. Un jury composé de deux ou trois juges au plus, pour chacun des camps, surveille le jeu, prononce en dernier ressort sur tous les points douteux, veille à ce que toutes choses se passent dans les règles. Une de celles qui président à leur élection, est qu'ils s'agréent réciproquement. Daas les cas douteux, ils se réunissent tous, débattent les raisons pour et contre, et , s'il y a désaccord et parité de voix dans les deux sens, un de chaque camp est désigné pour recueillir tout bas l'opinion des spectateurs , dont ils proclament ensuite à haute voix la décision, qui est toujours acceptée de tous en silence. Les joueurs n'ont jamais de discussion sur les coups ; au moindre doute , ils crient plaza, ce qui signifie qu'ils demandent l'avis, soit des juges, soit des spectateurs. Une fois l'arrêt rendu, malheur à qui

• Il n'est pas sans intérêt de comparer cette exposition avec colle qui se trouve dans une brochure peu commune, intitulée : Le Jeu royal de la paume, etc. A Paris, chez Charles Hulpeao, M.DC.XXXII., In-iî , de 3tf pages, plus deui titres, dont l'un gravé, et 9 feuillet* préliminaires.

refuse de s y soumettre! En Espagne, on le mettrait en prison; en France , il serait hué.

Tant que la paume est en l'air et que le point se dispute , le silence le plus absolu règne de toutes parts, il est de rigueur, on ne vit que par les yeux ; mais à chaque point décidé , des cris, des coups de sifflet, des applaudissements frénétiques et des huées ébranlent les airs. Le parti vaincu et ses partisans se taisent, prêts à prendre leur revanche au point suivant. Toutes ces démonstrations augmentent de verve, d'entrain et de fracas à mesure que la fin de la partie approche ; après le point qui Ta décidée, le tumulte ne peut se comparer à rien de connu.

Que dire du trinquet ? Rien que ce qui se trouve dans le Voyage en Navarre de M. Chaho *, dont je copie l'explication. La règle de ce jeu consiste à faire passer chaque fois la paume par dessus une corde tendue a la hauteur de quatre pieds, au milieu d'un carré étroit , dont les angles rendent la direction de la balle fort irrégulière , et obligent les joueurs à lutter contre ces difficultés réunies , par la précision du coup d'œil , par la souplesse des mouvements et la promptitude des coups , en évitant de se heurter et de s'embarrasser les uns les autres.

Que dire encore du but-long et du blé , si ce n'est que le premier rentre à peu près dans le jeu de rebot , et que le second est un petit jeu d'enfants qui ne se joue jamais en grand et n'offre guère aucun détail intéressant ?

L'exercice que nous venons de décrire l'est au contraire à un haut degré. C'est un jeu grand, noble, majestueux, par l'agilité, la force , le coup d'œil , et même par l'habileté et la prudence que doivent y déployer les joueurs. En lui accordant quelques-uns des encouragements qu'il prodigue aux courses de chevaux, le gouvernement améliorerait l'espèce humaine , donnerait aux hommes ce qu'il prise dans des animaux, et retrouverait avec usure à la guerre le peu qu'il aurait dépensé pendant la paix,

• Chap.Vl.p. 167.

LE PATS BASQCE.

Ctaraea ée taureaux.

Ou serait en droit de nous adresser un grave reproche si nous omettions de parler ici des courses de taureaux , qui constituent l'un des plus grands plaisirs des Basques espagnols, aussi bien que du reste de la nation. Déjà au XIII* siècle, si ce n'est plus tôt, elles étaient en usage en Navarre, comme on le voit par un article du fuero de Sobrarvc , qui contient une disposition relative aux vaches, bœufs, taureaux ou toute autre bête, amenés à la corde à l'occasion d'un mariage ou de l'ordination d'un prêtre. L'auteur du Dictionnaire des antiquités du royaume de Navarre 1 se croit autorisé par les termes de cet article à croire qu'il s'agit de taureaux retenus par une corde pendant la course : il est permis d'en douter.

La première course de taureaux libres dont il soit fait mention en Navarre, date de l'an 1385, époque où le roi Charles II ordonnançait la somme de 50 livres à deux Aragonais, l'un chrétien, l'autre Maure, qu'il avait fait venir de Saragosse pour tuer deux taureaux en sa présence, à Pampclune. En 1387, le roi Charles III donnait pour le même objet 30 livres à trois tueurs de taureaux , venus, par sou ordre, de la capitale de l' Aragon à Olite. L'année suivante , le même roi faisait venir un taureau pour les noces de la fille de Kemiro de Arcllano, sans doute un de ses courtisans, et, la même année, la duchesse de Lancastre ayant passé par Pampelune pour se rendre en Castille , il lui donnait le spectacle de deux taureaux qu'il avait reçus , à cette occasion , de l'alcade et des jurats de Tudela, et qui furent tués à coup d'épieu. Pareille fête fut donnée, environ à la même époque, au duc de Bourbon, et l'on manda pour la circonstance deux toreros de Saragosse. En 1393, Charles III fit encore tuer un taureau à Estella, pour la fête de saint Jean Baptiste; enfin, en 1401, il en fit courir un autre pour les noces de son chambellan, Jean d'Echauz, et deux pour celles du sire d'Eraso.

1 T. III, p. 575, art Toros.

Aujourd'hui, dans tout le Pays Basque espagnol, il n'est pas de petite ville, de bourg, ni même de village, qui n'ait son combat à certains jours de l'année, à moins d'impossibilité absolue. Le plus souvent, le dimanche par exemple, ils attachent un jeune taureau , un bœuf ou même une vache au bout d'une corde , et le lâchent dans la place après ceux qui sont curieux de tenter l'aventure. J'ai plus d'une fois assisté a ce spectacle à Saint- Sébastien ; mais je préfère céder la parole à un écrivain qui en fut témoin à Iran, le jour de la Saint-Jean. « L'animal était , ainsi que je l'ai dit tout à l'heure, retenu par une corde qu'on lâchait plus ou moins pour le laisser aller sur les amateurs de ce genre d'exercice, qui venaient bravement le provoquer de loin avec des bâtons ou des mouchoirs, et n'avaient pas ensuite assez de jambes pour se sauver lorsqu'il se mettait à leur poursuite. On poussait quelquefois la complaisance, pour la plus grande réjouissance du public, jusqu'à permettre à l'animal de faire une incursion sur les spectateurs bénévoles , qui n'avaient alors d'autre ressource, pour éviter l'abordage, que de se réfugier dans les allées et les escaliers des maisons. Ce jeu durait déjà depuis une grande heure, et je ne sais trop comment, sans qu'il en fût encore résulté d'accident, lorsque le fils du commandant militaire d'Iran , dadais de dix-sept ans, s'avisa de se mettre de la partie et d'aller provoquer le taureau, qui prit si bien son temps, que le jeune homme, n'ayant pas le temps de se sauver, fut renversé et foulé aux pieds. Le taureau, à la suite de cet exploit , fit un tel effort , qu'il rompit sa corde et s'en fut droit devant lui. Il est inutile de demander si on • se rangea pour le laisser passer. Les bouviers, voyant leur animal parti, se mettent à sa poursuite. Le commandant, qui était à son balcon , furieux de voir son fils par terre, descend l'épée à la main et court après eux pour venger son injure. L'alcade, qui prévoit du tapage, prend sa baguette et dégringole l'escalier de l'hôtel de ville pour aller après le commandant. Le public, qui, dans tous les pays du monde, ne demande jamais que plaie et bosse, se met en mouvement et court après l'alcade pour voir ce qui arriverait de tout cela; je me mets aussi de la partie, et je vois s'établir par la ville une espèce de procession au galop , le taureau à la

110 LE PATS BASQtt.

tête, qui dura jusqu'à ce que les bouviers eussent rattrappé leur bête , que le commandant leur eût dit force injures , l'alcade mis le holà, et le public glosé sur le tout *. »

Le même écrivain rapporte ainsi une autre variété de courses de taureaux qu'il vit à Hernani, un peu plus loin qu'Irun, sur la route de Madrid : « Eu y arrivant, dit-il, je trouvai la place disposée comme pour un tournoi ; toutes les issues étaient fermées avec des barrières , et les curieux qui commençaient à s'attrouper, témoignaient par leur impatience l'intérêt qu'ils prenaient à ce qui allait se passer. A dix heures, les croisées et les balcons se remplirent de monde, la foule se jucha sur les balustrades et dans tous les endroits où elle put trouver place. L'alcade parut sur le balcon de l'hôtel de ville, accompagné du corps municipal et d'une musique qui cousistait en deux chirola *, et jeta au milieu de la place un faisceau de bâtons ferrés destinés à irriter l'animal , et dont s'emparèrent une foule de pauvres diables qui se promettaient un grand plaisir de cette journée. Le taureau fut lâché quelques minutes après. Ceux qui étaient dans l'arène commencèrent par jouer des jambes pour éviter son premier choc. L'animal fit une fois ou deux le tour de l'enceinte au galop ; après quoi il se retira vers le centre de la place , attendant ses ennemis de pied ferme et sans paraître étonné de leur nombre. Ceux-ci se rapprochèrent bientôt et commencèrent à le provoquer de différentes manières, en agitant leurs mouchoirs , en poussant des cris ou faisant toutes sortes de gestes et de contorsions. Le taureau, impatienté de ces provocations, finissait par se jeter sur l'un d'eux, qui, en fuyant, saisissait le moment où l'animal baissait la tète, pour éviter lestement le coup et lui planter son aiguillon dans les épaules. Le taureau furieux s'en prenait à un autre, qui le recevait de la même façon. Au milieu de la place était une grande jarre enterrée jusqu'à fleur de terre , dont l'entrée était beaucoup plus étroite que l'intérieur; un enfant s'était mis dedans, et chaque fois que

1 Souvenir g du Pays Basque et des Pyrénées en 1819 et 1840, par M. E. 11. .. ( Boucher de Pertbes ). Paris, imprimerie de Goctscby, 18», in-8°, p. 101 , 102.

* Fi Aie a trois trous dont le musicien jonc d'une main, tandis que de l'antre il s'accompagne sur nn tambourin ou une espèce de iympanon, qu'il frappe avec une baguette pour marquer la mesure.

le taureau s'approchait de lui, il lui donnait de grands coups de son aiguillon. La bête irritée se précipitait sur lui ; mais il disparaissait dans la cruche, au grand étonnement de l'animal, qui passait par-dessus , ne concevant rien à cette disparition. Deux tauréadors en veste brodée allaient faire des salamalecs aux balcons , tenant à chaque main un banderillo (espèce de petit dard dont le bois est enjolivé de rubans et de papier découpé ) , qu'ils allaient planter au taureau en l'honneur de chaque personne un peu marquante du pays , qui témoignait sa reconnaissance en leur

jetant quelque argent. M. Z , chez qui j'étais, eut aussi son

tour; mais l'expédition faite en son honneur manqua d'être funeste au tauréador. Le taureau, après avoir reçu les deux banderillos, le poursuivit de si près, qu'il lui emporta d'un coup de corne la moitié de sa culotte, ce qui excita de grands cris de joie et bravo toro parmi la canaille , qui s'impatientait qu'il ne fût pas encore arrivé d'accident. Un moment après , le même individu fut jeté contre la muraille avec tant de force, qu'il en eut la figure toute meurtrie. A mesure que le taureau se fatiguait, on le remplaçait par un autre , après l'avoir fait sortir de l'arène au moyen d'une vache qu'on lui présentait, et qu'il finissait par suivre, malgré tout ce que pouvaient faire ses antagonistes pour l'en empêcher et le faire rester dans la lice. J'en vis un pousser la hardiesse jusqu'à saisir l'animal par la queue, et le suivre sans lâcher prise pendant un demi- tour de place. Il parut successivement six taureaux , qui figurèrent de la même manière , et qui distribuèrent par ci par là quelques coups de corne, dont heureusement aucun ne fut bien dangereux ». »

Ces courses de taureaux, il est à peine utile de le faire remarquer, ne sont pas ces grandes courses dont tous les Espagnols , sans exception, se montrent si friands, et pour lesquelles il existe à Sévillc une espèce d'école normale, où d'habiles professeurs enseignent tous les secrets de la tauromachie : celles-là n'ont lieu que dans des villes d'une certaine importance, et seulement dans les grandes occasions. En pareille circonstance, Bayonne a plus d'une

1 Sourenirt du pay< Basque, rte., p. 105-105.

11*2 LE PAYS BASQLfc.

fois copié l'exemple de ses voisines, moins par goût, j' imagine, pour ces brillantes boucheries , que par attention pour des hôtes illustres destinés à les voir ou élevés à les goûter. C'est ainsi que Philippe V, roi d'Espagne, étant arrivé le 13 janvier 1701, la ville lui donna, entre autres divertissements, une course de taureaux dont la relation nous a été conservée dans les registres municipaux. Comme elle a été publiée par Beylac », et qu'il ne s'y voit rien qui ne se trouve partout , nous n'en dirons mot, si ce n'est que les dix hommes qui y figurèrent vêtus de buffle , avec une veste de soie par-dessus et des bas rouges , étaient venus d'Espagne , d'où un pareil divertissement, tel qu'il s'y pratique, n'aurait jamais dû, ce nous semble, être importé en France.

' Nouvelle Chronique de la ville de Baronne, p. 193-193.

Jaloux de leur antique liberté, les Basques de ce côté-ci des Pyrénées ont plus d'une fois secoué le joug de la France , et cependant nos rois , autant pour les retenir dans le devoir que pour récompenser une longue fidélité , leur avaient accordé des exemptions d'impôts et conservé leurs anciens et beaux privilèges que leur enviaient les autres provinces *. Louis XI, sentant combien il pouvait être important d'attacher à la France, par des nœuds indissolubles, la ville de Bayonne, reconquise par les Anglais sous Charles VII, l'avait confirmée par lettres patentes du mois d'octobre 1461 , ainsi que les habitants de la sénéchaussée des Lannes, dans l'exemption de tonte imposition foraine sur les denrées et marchandises qu'ils tireraient du royaume pour leur consommation; mais Henri II avait donné bien plus d'extension aux privilèges des Bayonnais, en leur permettant , par ses lettres du 24 juillet 1557, de faire entrer et circuler en franchise dans le royaume, pendant dix ans, les divers objets de leur commerce. Ils jouissaient paisiblement de cette grâce, confirmée à perpétuité

» Notitie ulr nuque Vatconur, lib. III, cap. IV, p. 408, 409. — On peut se faire une idée de* droit* et de l'état des personnes cbex les Basques français, en lisant parmi les coutumes do ressort du parlement do Bordeaux, souvent imprimées dans cette ville, nommément en 1603, en 1700 et en 1760, in-8°, le titre I des « Coustumes generalles du pays et viconté de Solle, publiées et accordées par devant monsieur malstre Jean Dibarrola... conseiller du roy nostre sire en sa court de parlement a Bourdcaus et commissaire par ledfet seigneur député en ceste partie, par les gens d'Eglise, nobles, practiciens et autres du tiers estât desdlcts pays et viconté, pour ce faire assemblez le septiesme jour d'octobre mil cinq cens et vingt et autres jours ensuivans eu la maison de la court de Lixarre, près la ville de Maoleon de Solle, en ensuivant les lettres patentes du roy nostredict seigneur a luy envoyées à ceste fin , datées du cinquième jour de mars audict an. >

114 LE P A ÏS BASQUE.

par Louis XIII en 1617, lorsqu'en lf»G4 le tarif uniforme, que son successeur se décida à établir dans le royaume, ne laissa à Bayonne et au pays de Labourd que la ressource d'être compris dans le nombre des provinces réputées étrangères. L'une et l'autre perdirent de ce moment le droit de pouvoir introduire dans l'intérieur aucune marchandise sans acquitter les droits de traite, etc.

En 1 GG5 , il éclata une sédition dans le pays de Chalosse à propos de gabelles ; mais bien que les magistrats de Bayonne se soient montrés très-faibles dans cette affaire, et que l'on ait mis en avant la nécessité de punir cette ville et tout le Béam !, il ne paraît point que le Pays Basque ait été compromis à cette occasion. Son tour vint plus tard, au commencement de l'année 1G71, où tout le Labourd se souleva au sujet de l'enrôlement général des matelots ordonné par Colbert. Il faut lire le rapport adressé de Saint- Jeande-Luz par le comte de Guiche à ce grand ministre, le 12 février de cette année , pour connaître tous les détails de ces troubles et saisir quelques nouveaux traits de mœurs, tels que celui-ci. Je laisse parler le narrateur : « Il est impossible , dit-il , de faire en Basque, durant le carnaval, autre chose que dancer. J'ay esté reccu avec des témoignages d'une joye indicible s, qui n'a esté troublée que par une jalousie de ceux de Saint-Jean-de-Luz pour les habitans de Siboure, parce que ceux-cy estant venus au-devant de moy avec force sonnettes, nous avions dancé ensemble, et que ceux de Saint-Jean-de-Luz n'avoient pas fait comme les autres le devoir de porter beaucoup de sonnettes 8. » Sans entrer dans l'exposé des faits, qui nous mènerait trop loin, nous relèverons les observations du comte de Guiche sur le caractère de ses compatriotes * : « Ils sont naturellement soupçonneux et desfiaus, dit-il.

1 Correspondance administrative ton» le règne de Loui» XIVt etc., publ. par G. R. Depping, t. II, Pari», Imprimerie nationale, M DCCC U, in-4°, p. 148-153. Voyei le récit de tome cette affaire dans le I. UI , p. G8-123.

* Il était porteur de l'amnistie accordée par le roi anx révoltés.

* Cerretp. adm.. etc., t. I, M DCCC L, p. 820.

* Ce caractère a été bien tracé par le général Serviez ( Slntittique du département des Basse»-Pyrinèe*. A Paris, de l'imprimerie des sourds-ranets, an X , In-8°, A0 part., art. I , p. 116-120), et par Wilb. von Lnedemann ( Znege durck die Hochgebirge und Tlutlerder Pyrenxen, im iàkre 1842. Berlin , verlegt bel Dnneker nnd Huiulilot , 1825, in-12, p. 300- 305), dont le récit a été reproduit dans les nouvelle» Annale» des voyages . Paris, 1831 ,

LES COMBKltAMDIEES.

Nous ne connaissons icy pour règle que l'honneur, la passion ou la fantaisie , sans que la raison y aye jamais de part. Ces mesmes Basques, qui ont haxardé dans leur navigation des choses plus surprenantes que n'ont fait les sujetz des Provinces-Unies qui possèdent sy bien cet art , croiroient cstre perdus si on les menoit dans un lieu d'où ils n'eussent pas trouvé eux-mesmes la route. C'est de là que vient le refus obstiné de servir les compagnies d'Est et d'Ouest », bien qu'ils facent chaque année des voyages plus longs, plus difliciles et de moins de proffit. ». » Plus loin, le comte appelle les Labourdins t des gens toujours fols et souvent ivres 3, » et « des hommes plus légers de la teste que des pieds *. » L'affaire qui valait à ceux qui y figurèrent de pareils témoignages et de plus sévères encore », faillit s'aggraver par la crainte que l'on établit dans le pays l'impôt sur le sel.

Celui dont plus tard le tabac y fut frappé, occasionna de nouveaux troubles en 1750, et les habitants, surtout les femmes de Hendaye, Ciboure, Saint-Jean-dc-Luz, Urrugne, etc., se livrèrent aux plus graves excès 6.

Au lieu de chercher à en éviter le retour par des mesures à la fois paternelles et intelligentes , le ministère médita de restreindre encore la franchise dont jouissait le Labourd. Un habile administrateur eut beau présenter des observations qu'il rendit publiques,

et dan* YHiatoire naturelle de l'homme, etc., par J. C. Prichard, traduite de l'anglais par le Dr F. Boulin. Paris, chez J. 6. Baillière, 1843, in-8°, t. I, p. 349-352. — On trouvera des appréciations dn caractère des Alavais et des Biscajens dans le Dictionnaire géographique-historique d'Espagne, sect. I, 1. 1 , p. 53, col. 1, et t. Il, p. 487, col. 2; mais il ne tant pas espérer de rien rencoulrer dans on petit livre intitulé Voyage dan» le Pays Basque et mus bain» de Bierits, contenant de» observations sur la langue des Basques, leur» mrntr», leur caractère , etc., par Prosper de Lagarde. Paris, Audin , 1835, in-18. J'ai bien peu qa'il n'en faille dire antant de Clémence de Sorlieu, eu l'homme tan» caractère, avec des note» sur le peuple basque, par M"** Chemin. Paris, 1809, trois volumes in-12. ' C'est-a-dire des Indes orientales et occidentales.

* Corresp. adminiat., t. 1, p. 821 , 822.

» Correspond. adm.,\. I, p. 822. Parlant ensuite, p. 826, d'une résolution prise par la paroisse tTUrragne, il dit : « C'estoit... à 3 heures après midy, circonstance notable, parce que beaucoup de gens estoient yvres. •

* Correspond, ad m., 1. 1, p. 855.

' « J*ay affaire a des gens prives de tout bon sens et non pas de lumières naturelles. > ( P. 836.) - . Ces béates féroces qui servent mieux que des hommes raisonnables I enrichir le royaume et a appauvrir l'Espagne, • etc. ( P. 837.)

Sasadon, Estai sur la noblesse de» Basques, g V, p. 246.

LE PAYS t) A S Q U £ .

avec les représentations du syndic du pays », où se trouvaient peinte la désolation dans laquelle ce nouveau traitement devait infailliblement le jeter, et indiqués des moyens différents de contenter le fisc , les fermiers généraux persistèrent à penser qu'ils avaient choisi le meilleur pour prévenir la contrebande, et la mesure proposée eut lieu. Il éclata alors dans le Labourd une nouvelle révolte , que Bachaumont raconte en ces termes , sous la date du 22 novembre 1784 : « Les Basques sont toujours en fermentation au sujet des limites assignées pour la franchise de leur pays. Des hommes habillés en femmes se mêlent à ces dernières , et ils n'entendent pas raison. Habitués à commercer d'une rive à l'autre de la Nive, ils soutiennent que les employés des fermes répandus sur les bords de cette rivière leur seront très- funestes : la ferme générale s'obstine dans son projet de circonscrire le territoire de la franchise, et l'on emploie contre ces pauvres gens des moyens de rigueur qui les désolent. Quand leurs femmes viennent au marché à Bayonnc , on leur demande si elles sont de tel ou tel village, non compris dans les limites de la franchise, et sur leur réponse affirmative, on les mené sur le champ en prison. Dernièrement la femme qui faisoit les fonctions de major, lors de l'arrivée des troupes à Aspar *, a été arrêtée de la sorte. On l'a interrogée, et elle a repondu bonnement qu'il étoit possible que les gens de son pays tuassent le commandant ou l'intendant. Cet avis déplaisant a fait augmenter la rigueur, et les Basques ne voyant plus revenir leurs femmes et leurs filles sont plus que jamais animés contre des gens qu'ils regardent comme leurs oppresseurs. Déjà plusieurs d'entre eux sont passés en

1 Mémoire sur la décadence du commerce de Rayonne et Saint- Jean-dc -Lut, et sur les moyens de le rétablir; la par M. Du pré de Sainl-Maur, intendant de Gaienne, et directeur de l'Académie des Science» de Bordeaux , a la séance publique do 25 août 1781 A Bordeaux, cher Michel Racle, M. DOC. LXXXIII., in-4° de 64 pages.

* Hasparren. Cette paroisse, ainsi que Mooguerre.lc bas Cambo.Urcaray et Mendionde, toutes situées sur la rive droite de la Nive, èiaieut des plus intéressées a jouir du bénéfice de la franchise ; car leurs habitants, exerçant la plupart les métiers de pelletiers, de charnoiseurs, de tanneurs, cl occupés a la fabrication nu fer, ne Doutaient tirer que d'Amérique nu d'Espagne les matières premières sur lesquelles s'exerçait leur industrie, et, après les avoir mises en œuvre, s'en procurer un débit suffisant dans les provinces françaises qui les avoisinaient. Voyez Mém. sur la dècad. du commerce de liuyonne, etc., p. GO.

LES COMREBANDIEHS. 117

Espagne, sur le bruit qu'on alloit faire venir des troupes dans leur pays. Le gouvernement désire vivement d'apprendre la fin de tous ces troubles *. »

Son attente ne fut pas longue, et quelques jours après Bachaumont écrivait : « Les troubles des Basques sont enfin appaisés *. On a puni leur désobéissance d'une manière assez singulière, en leur étant à la fois les signaux dont ils se servoient pour se rassembler. On a dépouillé leurs clochers de toutes les cloches qui s'y trouvoient », ce qui leur a été, dit-on, fort sensible. Ils n'auront le plaisir d'entendre les sonneries auxquelles ils paroissent fort attachés, que quand on sera certain qu'elles ne leur inspireront aucune idée contraire à leur devoir *. *

Bachaumont ne dit pas que Louis XVI, éclairé sur les droits au privilège d'une population qui s'était annexée sous cette expresse condition , et comprenant les avantages de la franchise appliquée à des centres maritimes que leur position topographique allait rendre l'entrepôt de tout le commerce espagnol , accueillit les doléances de Saint-Jean-de-Luz et de Bayonne, et donna les célèbres lettres patentes de 1784, qui , en restituant aux deux villes la complète jouissance de leurs libertés commerciales , rouvraient les voies de leur activité et de leur fortune 5.

De l'autre côté des Pyrénées , les Basques n'éprouvaient pas moins d'aversion pour les douanes. En 1718, le ministre Patinho voulant les forcer à les recevoir, pensa y causer une insurrection. Lorsqu'en 1778, le commerce de 1* Amérique espagnole fut étendu à plusieurs ports de la métropole , ils auraient pu y faire participer

• Corretfondonce secrète, etc., t. XVII. Londres, 1789, in-8°, p. 137, 138.

• D. Sanadon, qui écrirait a l'époque, attribue ce résultat a un magistrat qu'il ne nomme pas : • Dans ce moment même, dit-il, la crainte d'une lésion , peut-être imaginaire, aurait infailliblement produit dos effets beaocoup plus fâcheux (qu'en 1730) pour les babitans de Haspareo et des environs, si les insinuations bienfaisantes d'un magistrat ami de l'humanité n'avaient, en éclairant leurs esprits, et gagnant leurs cœurs, déterminé leur soumission. > ( E***i m U noblesse des Unique*, $ V, p. Î47.)

• On en agissait ainsi quand on voulait punir des populations révoltées. Rabelais, faisant a)ln>ion à la révolte de Bordeaux et de la Guienne en 1549, dit dans son nouveau prologue du liv. IV : € Icy sont les Guascons reniant, et demandans rétablissement de leurs cloches. »

» Correspondance secrète, etc., t. XVII, p. 147 ; 17 novembre 1784.

« S*i*l-Je*-de-Uit etc., p. «1-175. Voyex encore Nouvelle Chroni^e de la tille ée

i 18 LE PAYS BASQUE.

les leurs, s'ils avaient voulu admettre les douanes; mais ils ont vu dans les employés du fisc les satellites du despotisme , et leur généreuse méfiance a repoussé les bienfaits du souverain. Ils ne pouvaient faire d'expéditions pour l'Amérique qu'en les préparant dans les ports voisins de leurs côtes; c en sorte, dit J. F. Bourgoing, que le peuple d'Espagne, le plus versé dans la navigation, le plus à portée de commercer avec les colonies espagnoles, immole une partie de ses avantages à celui de conserver au moins un reste de liberté *. »

Forcés de plier sous le joug commun , nos Basques n'en restèrent pas moins en lutte avec la loi en cherchant à l'éluder par la contrebande. Voulant présenter un tableau de ce qu'elle est , je ne crus pouvoir mieux faire que de m'adresser à un capitaine des douanes dont j'avais déjà éprouvé la complaisance ; mais sa réponse fut loin d'être ce que j'en attendais : « La contrebande, me dit-il, elle n'existe plus, nous l'avons tuée.

Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude ,

et en abaissant les tarifs , il lui a donné le dernier coup. » Nonobstant les affirmations du bon capitaine, la contrebande vit encore. Il ne me serait pas difficile de donner à ce sujet des détails précis , que je dois à une personne du pays bien placée pour connaître les hommes et les choses; mais omne quod licet non expedit. Des généralités suffisent pour mon plan , je m'en tiendrai à des généralités.

Il y a deux espèces de contrebande , l'une en grand et qui opère sur toutes marchandises de commerce par des associations bien organisées ; l'autre , de détail , se fait par des individus isolés et sur des articles de consommation journalière, tels que sucre, café, chocolat, sel, tabac et autres denrées en petites quantités. Hommes, femmes, enfants, tous pauvres, et n'ayant pas d'autres moyens d'existence au milieu des montagnes, voilà les petits contrebandiers. Quoi qu'on en dise , ces gens-là, sans la contre-

1 Table** de VE*mtu moderne. Paris, an V— 1797, on a Paris, ebei Lcnaull frères, ao XI - IW3, lo.8°, t. 1, fbap. I, p. «5, Î6.

LES CONTlEDAflDIEBS. 119

bande, seraient obligés pour vivre de quitter leur demeure, de chercher gite ailleurs, ou de se faire mendiants et voleurs en restant dans leur pays. Arrêtés par les préposés de la douane, ils font cinq, six mois ou plus de prison; puis, à peine libérés, ils recommencent leur même genre de vie ; ils ne sauraient subsister autrement. C'est ce que disait, il n'y a pas longtemps, un maire cité devant l'un de ses supérieurs : « Je suis maire , et cependant contrebandier; tous mes administrés font aussi la contrebande. Comment nous en empêcher? Nos terres, quelque abondantes que soient nos moissons, ne produisent pas de quoi nous alimenter six mois : irons-nous augmenter le nombre des mendiants de la plaine? et ne vaut-il pas mieux nous industrier un peu et utiliser notre voisinage avec l'Espagne, unique bien qui soit à notre portée? *

La contrebande en grand est une véritable profession qui occupe partout beaucoup de bras. Des hommes très-probes et vraiment honnêtes en font partie; leurs chefs sont connus, et l'on est sûr de rencontrer parmi eux une fidélité, une droiture, un dévouement tout chevaleresque : ce qui se comprend de reste, leur profession reposant surtout sur la confiance qu'inspire leur caractère, et sans laquelle les négociants n'oseraient pas recourir à leur concours. Quant à ceux dont la réputation de probité n'est pas suffisamment établie, on exige d'eux un cautionnement. Qu'on les appelle, les uns ou les autres, fraudeurs, ils s'indigneront : « Nous ne faisons pus un métier de fraude, diront-ils. A quatre pas de nous sont des marchandises à bas prix , la douane nous défend d'y toucher. Pour favoriser le commerce de quelques riches maisons, de quelques grandes villes industrielles, on nous veut dans la misère. Le gouvernement nous menace d'amende , nous la payons , trop souvent, hélas! mais sans regimber, et l'État, en somme, n'y perd rien. Ceux qui y perdent un peu sont quelques commerçants, qui, sans nous, gagneraient davantage ; mais quelle injustice y a-t-il à partager quelques bénéfices? Ne sommes-nous pas hommes et Français comme eux? Us ont des fabriques, des produits; nous, nous avons la frontière : chacun tire parti de ce qu'il a. >

Quelquefois , il est vrai , la frontière est inclémente , et les

contrebandiers tombent dans des embuscades disposées pour les recevoir. Ils veulent résister, et laissent des morts, des blessés ou au moins des prisonniers ; mais de pareilles luttes sont de plus en plus rares. Le contrebandier reconnaît que les douaniers sont payés pour faire leur devoir, et il sait qu'en abandonnant à propos sa charge à leur convoitise , il échappera au danger qui le menace. C'est dans ce cas, pour ainsi dire, une convention tacite et mutuelle, et voici pourquoi V habit-vert s'y prête : par la mort ou la capture du contrebandier, il y a pour le douanier chances à peu près inévitables de cruelles représailles ; par la saisie pure et simple de la contrebande , allocation lui est attribuée comme part de prise. Partant d'une logique aussi serrée, la préférence est bien vite donnée au ballot, et la fuite assurée au porteur ».

Telle est la manière dont se passent le plus habituellement les choses quand il s'agit de marchandises ; mais si le contrebandier a charge d'àmc , comme dans le passage de la princesse de Beira de France en Espagne, il est obligé de changer tout à fait de tactique , surtout de déployer un esprit de ressources , un sangfroid, un courage, qui feraient la fortune d'un général.

C'était en novembre 1835. La princesse de Beira, fiancée a D. Carlos, son beau-frère, était partie subitement de Naples avec le comte de Custine et une Portugaise, sa dame d'honneur. En traversant Toulouse , elle prit le prince des Asturies , fils de son futur époux, aujourd'hui le comte de Montemolin, et continua rapidement son voyage vers Bayonnc. Elle n'y fit pas long séjour, et se cacha d'abord à Biarrotte chez le baron d'Olce , puis chez M. de Roll, au château de Montpellier, sur les bords de l'Adour.

Sa retraite fut bientôt découverte et dénoncée à M. Hénaut , alors sous-préfet de Bayonne, qui avisa immédiatement aux moyens de faire surprendre et arrêter la royale fugitive; mais avertie à temps par de fidèles émissaires , elle quitta un dimanche matin le toit hospitalier de la famille de Roll , traversa l'Adour en face d'Urt, et trouva là des chevaux pour elle et son cortège, des

' Victor Gaillard, le Omtrebwiier, dans V Album pyrénéen, 2ne année. Pan, 1841 , In -8", p. 452.

LES COKTKEBAi\DIERS. 151

contrebandiers pour la piloter, et un négociant de Bayonnc, M. Darrotchès , agent carliste, pour chef de la caravane.

Après avoir marché presque toute la journée dans le vaste bois de Mixc, que probablement ses guides connaissaient mal, elle arriva dans l'après-midi sur les hauteurs limitrophes des pays de Mixe et d'Arberoue, d'où l'on découvre le joli vallon de Méharin. Le diner de la petite troupe y avait été commandé dans la maison Sallaberia, chez un laboureur cabaretier; mais le comte de Custine , trouvant le lieu mal choisi , décida la princesse à préférer à cet asile l'antique et noir château qui dressait ses quatre poivrières au milieu de la vallée , donnant pour raison qu'il avait connu son propriétaire, le vicomte de Belsuncc, dans la garde royale, d'où il sortait lui-même. Le plau de marche ainsi modifié, fut exécuté; le chef de la petite troupe, détaché en avant, alla demander l'hospitalité au châtelain, qui s'empressa de l'accorder sans savoir encore à qui il la donnait. Les chevaux furent renvoyés ; un des contrebandiers d'escorte, Uatista Etchegoyen, fut dépêché, muni d'instructions, àMacaye, vers le chef célèbre de la contrebande labourdine, le brave et loyal Ganis *.

Celui-ci arriva vers le milieu de la nuit , suivi de plus ou moins près d'hommes à lui amenant deux chevaux et portant des paquets qui contenaient des travestissements. Pour gagner plus promptement et plus facilement la frontière, il fallait nécessairement traverser Hélette, gros bourg servant de résidence à un poste nombreux de douaniers, et se soustraire à leurs regards inquisiteurs. Afin d'y parvenir, l'adroit Ganis profita d'un enterrement qui devait avoir lieu à dix heures et demie ; il partit de Méharin à neuf heures du matin , accompagnant à pied ces dames vêtues de l'habit de deuil des paysannes aisées de la basse Navarre. A une courte distance du bourg, elles durent mettre pied à terre et se rendre directement à l'église, où elles trouvèrent, à une place déterminée, une femme costumée comme elles, reconnaissable à sa haute taille et à quelques signes convenus. C'était la sœur de Ganis , derrière laquelle devaient se placer et que devaient imiter

1 Gê*U, en basque , veut dire Jet*.

132 LE PATS BASQtE.

et suivre dans tous ses mouvements la princesse et sa camériste. Le capuchon de leur grand mantelet rabattu sur les yeux , selon l'usage du pays, elles assistèrent à l'office, suivirent le corps au cimetière, et, après l'inhumation, le cortège des parents du défunt , ce qui leur permit de passer sans éveiller de soupçons devant la caserne et le poste des douaniers. Bientôt après, elles arrivèrent dans un bas -fond, où les attendaient leurs chevaux, Ganis et Batista. On reprit vivement le chemin de Macaye, et le soir on s'abritait sous le toit hospitalier de Ganis.

Fatiguée par la route et par ses mille émotions, la princesse comptait se reposer chez son brave guide, lorsque, au commencement de la nuit, l'alerte fut donnée. Environ quinze ou dix-huit cents hommes , douaniers , soldats , gendarmes , réunis dans le voisinage et stimulés par la somme de deux mille francs promise à celui qui parviendrait à s'emparer de la princesse de Beira, commençaient de loin à cerner la maison. Sans s'émouvoir, Ganis prévient ses hôtes , les entraine à pied , et arrive bientôt sur le bord de la rivière. Gonflée par une pluie d'orage qui durait encore, elle eût opposé un obstacle sérieux à des voyageurs vulgaires; mais Ganis est très-grand, très-fort, surtout déterminé ; il a promis de sauver la princesse , de la rendre à son royal fiancé. On entend déjà les cris et le bruit des pas de ceux qui la poursuivent : l'audacieux contrebandier l'étreint, l'enlève, la charge sur ses épaules , et , après avoir fait un fervent signe de croix, il entre résolument dans l'eau. Il en a bientôt jusqu'au dessous des aisselles ; la violence du courant le fait un moment chanceler; il entend derrière lui un bruit de voix, tourne la tète et voit la rive qu'il vient de quitter, garnie d'uniformes. Ce fut pour lui un puissant stimulant : il fit un suprême effort, et peu d'instants après, suivi de son frère qui portait la dame d'honneur, il toucha heureusement la terre d'Espagne. La princesse, saine et sauve, était chez elle. Vaincus, mais non convaincus de l'insuccès de leurs efforts, les gendarmes ramenèrent à Bayoune, de brigade en brigade, un savant géologue, M. de Collegno, qui explorait les environs et que son accent italien fit prendre pour l'infante portugaise.

Le lendemain matin , le vent du sud apportait jusqu'à Bayonnc les sons joyeux des cloches d'Urdache et de tous les villages de la frontière , qui annonçaient et célébraient le mariage de la princesse de Beira avec son royal fiancé, le prétendant D. Carlos de Bourbon. Le comte de Custine et le prince des Asturies étaient restés chez le vicomte de Belsunce, où Batista alla les prendre dans l'après-midi. Travestis en paysans basques, ils montèrent à cheval et partirent sous la conduite de l'infatigable piéton Etchegoyen , qui les fit heureusement arriver, par un chemin différent, sur un autre point où les attendait Ganis.

Le même chef de contrebandiers , homme fort honnête , trèsestimé, s'est signalé par sa grandeur d'âme dans une scène des plus dramatiques. Un bateau chargé de contrebande voguait vers Bidache. La régie, informée à temps, se présente pour saisir la proie ; le contrebandier surpris s'avance vers le principal employé, qui , se méprenant sans doute sur les intentions du délinquant, lui tire à bout portant un pistolet chargé à balle. Sur un signe du chef, tous les préposés sont saisis, garrottés, embarqués avec la contrebande et conduits vers une rive isolée , dans le bois de Mixe. Là, on les attache à autant d'arbres, on les couche en joue. Le chef calme la fureur de ses compagnons, et leur défend de faire feu avant son ordre. 11 se retire à l'écart, fouille avec un couteau sa blessure, reconnaît quelle n'est pas mortelle, et, en ayant extrait la balle, il va la présenter à celui qui l'a blessé : « Apprends d'un contrebandier, lui dit-il, à respecter la vie de tes semblables. Je te pardonne; mais n'y reviens pas. » On les laissa sans leur faire aucun mal.

A la suite de cette rencontre, et sur la plainte du préposé Saint- Blancard, qui avait fait feu sur Ganis, un mandat d'amener fut lancé contre lui; mais il disposait en souverain de cinq cents hommes dévoués, mais il était fiancé avec une jeune héritière : il ne pouvait se laisser arrêter. De Bidarray à la frontière il n'y a pas loin : Ganis passa sur le sol espagnol. Là, sa fiancée se rendait tous les soirs au pied de la montagne , d'où , nouveau Léandrc , il descendait léger et amoureux , mais non sans craindre les pièges d'ennemis bien autrement perfides que l'onde.

124 LE PATS BASQUE.

Un soir, Ganis rappelle à sa jolie fiancée que le mardi suivant était le jour précédemment choisi pour leur union, et lui déclare qu'il n'entend pas la différer. L'entreprise était périlleuse, téméraire : il pouvait être enlevé à la couche nuptiale et livré à la justice. N'importe : une moitié de ses hommes fera le guet jour et nuit , pendant que les autres siégeront au festin des noces ; au bout de vingt-quatre heures on se relèvera. Les choses se passèrent ainsi, et pendant trois jours, durée ordinaire d'une fête pareille , Ganis fut tout à sa femme et à ses amis , aussi complètement et avec autant de calme que s'il n'eût point été menacé. Puis , congédiant son monde , il regagna sa retraite.

Cependant les négociations marchaient activement ; tout le commerce de Bayonne s'employait pour le chef aimé et estimé de la contrebande. Enfin, il fut convenu avec le jury de Pau que Ganis irait, un jour désigné, se constituer prisonnier et demander son jugement immédiat. La partie adverse, les témoins, tous étaient présents , lorsque l'accusé vint seul et fier demander qu'on lui ouvrit les portes de la prison.

Le plaignant Saint- Blancard était assisté du préposé Lagarde, qui déposa contre le contrebandier. Ganis indigné, mais calme, se lève ; sa taille élancée , élégante et vigoureuse , sa belle et mâle ligure , le port si noble et si fier de sa tête , sa voix harmonieuse et forte qu'accompagne un regard écrasant , tout en lui impressionne vivement l'auditoire. Apostrophant le témoin , il rétablit les faits dans leur intégrité , et lui reproche de les avoir altérés et tronqués; il se rassied ensuite après cette tirade, qui, fidèlement traduite par l'interprète, fut couverte d'applaudissements. Interrogé de nouveau, le préposé Lagarde confirma le récit de Ganis ; l'avocat fit ressortir dans tout son éclat la magnanimité de son client, et celui-ci fut acquitté d'enthousiasme et à l'unanimité.

Voilà le vrai type du contrebandier noble, tel que peut le désirer un romancier. Grand, robuste, humain, d'une probité exquise, la parole de Ganis vaut contrat dans le pays; comme son courage, les mille ressources de son esprit sont sans limites. H eût fait un beau et brave chef de parti. Pris quelquefois, il paie largement son amende, et reprend ensuite de plus belle avec

succès. Les services qu'il a rendus à la famille déchue d'Espagne lui ont valu une rente viagère de dix-huit cents francs. Il y a d'autres chefs et d'autres compagnies; mais Ganis est le plus connu, le plus reconimandable sans contredit, celui dont la biographie serait la plus intéressante et la mieux remplie.

Le Béarn a aussi ses bandes , qui sont nombreuses.

Quant à la vie et aux mœurs des contrebandiers basques , elles ne diffèrent guère de celles des autres habitants. Voici le portrait que trace des premiers un écrivain que nous avons déjà eu l'occasion de citer : « Un berret en drap bleu pour coiflurc, une veste à la carmagnole , une cravate à la batelière , une ceinture de soie rouge, un pantalon brun et des sandales en ficelles tressées et assujetties au-dessous des chevilles , voilà le costume du contrebandier basque. Quelquefois, pour se garantir du froid des montagnes, il prend une casaque faite en peau de mouton noir, ou bien il endosse une tunique brune, taillée et découpée à la façon de la dalmatique d'un sous-diacre. Rien de plus bruyant dans sa gaieté, de plus poétique dans son langage , de plus terrible dans sa colère , que le contrebandier basque. Des cris aigus , les danses les plus pittoresques, des allégories mythiques, des coups de bâton , traduisent et rendent ces divers sentiments, qui peuvent d'ailleurs se succéder et varier chez lui avec la rapidité de l'éclair. Ardent, leste, infatigable, il peut faire ses dix lieues par nuit , avec une charge de soixante livres sur le dos , et recommencer le lendemain sans qu'il y paraisse. Jamais il ne quitte son couteau à longue lame pointue , ni son bâton de néllier ferré , et lorsqu'il est en course, ses cheveux, qu'il porte toujours longs, sont retroussés par derrière et sous son berret. Vers trente-six ans , il quitte la profession ; alors ses dents perdent de leur fraîcheur, et des douleurs rhumatismales commencent à l'atteindre. Comme tous les montagnards, il est superstitieux et croit aux revenants, aux apparitions. Il se montre surtout aussi fataliste qu'un vieux Turc : « Cela devait être, » dit-il en se signant gravement à tout événement malheureux.

« Ainsi constitués , les contrebandiers basques ont su déjouer tous les moyens de surveillance et de répression que le gouverne-

136 LE PATS BASQUE .

meut avait accumulés sur la frontière des Basses-Pyrénées, depuis Hendaye jusqu'à Bedous, pour maintenir les prohibitions d'exportation auxquelles le traité de la quadruple alliance l'assujettissait. Bien de gens s'en étonnent encore ; mais s'ils connaissaient les pays du Labourd, de la Soûle, leurs montagnes irrégulières et la multitude des sentiers qui les traversent, le problème alors ne leur paraîtrait pas aussi insoluble. Ajoutez ù ces données topographiques si favorables , un espionnage actif auquel toute la population participait depuis Bayonne jusqu'à l'extrême frontière, quelques connivences coupables d'agents subalternes, des assistances mercantiles : tout concourait, comme on le voit, à faire prendre à cette contrebande politique de grandes et inévitables proportions. A cette exportation d'argent, d'hommes, d'armes, de munitions et d'effets d'équipement, gérée par entreprises, durant cinq aus , quelques spéculateurs indigènes ont fait des fortunes, et des banquistes , venus d'ailleurs , se sont enrichis , exploitant indifféremment toutes les circonstances , à mesure qu'elles se présentaient. Quant aux assureurs , répartis dans les bourgs de la frontière , la plupart sont aujourd'hui 1 électeurs , membres du jury, et, par conséquent, appelés à juger leurs pairs, les contrebandiers. Pendant ce temps, le haut commerce de Bayonne, repoussant ces moyens illicites, s'éteignait faute de débouchés autres que l'Espagne V »

Les contrebandiers basques de ce pays u'ont rien , à ce qu'il parait, qui les distingue de ceux du nôtre. Un officier anglais, qui leur a consacré deux pages dans le récit d'une campagne faite avec Zumalacarregui en Navarre et dans les provinces basques, ajoute ces détails à quelques autres qui feraient ici double emploi : < Le plus grand péril qu'ils coureut, dit-il, vient de leur répugnance à se dessaisir de la marchandise qu'ils essaient de passer. Le nombre des douaniers et des soldats qui périssent dans leurs rencontres journalières avec eux, n'est jamais connu, le gouvernement et les habitants du pays s'acconlaut à le tenir secret. En général, les contrebandiers font choix, pour leurs

• mu

* Alhim nrtnien, i~ année, p. 454 , 456.

LES COKTBEBANVIEBS. 137

expéditions, d'une nuit noire et pluvieuse ou orageuse. Cinquante ou soixante hommes passeront parfois par la route même où stationne un poste de douaniers ou de soldats ; chacun porte sur la tête une balle d'un poids considérable, et, marchant sur la pointe du pied , .en une longue file , ils imitent avec leurs pas le bruit des gouttes de pluie qui tombent. Sont- ils découverts, ils laissent rouler leurs charges le long du précipice , et, bondissant après elle avec la légèreté de l'izard, ils disparaissent en un clind'œil. Quelquefois, cependant, leurs longs couteaux font taire toute espèce d'opposition ». * L'auteur termite en signalant la probité chez des hommes où l'on ne s'attendrait guère à la rencontrer, et le sentiment de confraternité qui unit tous les contrebandiers de la frontière, ou plutôt les Basques des deux versants, qui, dit-il, le sont presque tous, et il attribue à ce sentiment la sympathie manifestée de notre côté eu faveur de D. Carlos.

* The most ttriking Et eut t of a twcbcnumtk't Campaign wilh Zxmalacarregui , in Xararre and tht Ba${ue Provinces. By C. F. Hennlngsen. London : John Mirray, MDCCCXXXVI, petit in-8°, *ol. I, p. 128.

Page 1