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LES BOHÉMIENS DU PAYS BASQUE

Il y a deux manières de présenter la vie des Bohémiens du Pays Basque. La première, fondée sur la tradition et des conjectures léguées d'une génération à l'autre, offre des données obscures, parfois contradictoires et absurdes, dont l'ensemble ne formerait qu'un tout vague et incohérent , bon tout au plus pour un romancier. La deuxième manière consiste à représenter ces parias tels qu'on les voit tous les jours dans les bourgades de la Soulc et de la basse Navarre , où il est bien peu de communes qui n'en comptent quelques familles ; sur les chemins et dans les forêts, où ils n'éprouvent pas moius de crainte qu'ils n'en inspirent *. Ainsi envisagés, les Bohémiens perdent le merveilleux qui s'attache à leur nom , l'observateur sérieux est surtout frappé de leur avilissement , et le philosophe chrétien , à leur occasion , touche au doigt cette vérité, que l'homme privé de la loi morale et diviue est la plus ignoble, la pire créature de l'univers.

D'où viennent les Bohémiens du Pays Basque? Selon toute apparence d'Espagne, dont ils furent chassés en 1492, suivant Bodin qui ajoute que f ceste vermine se multiplie aux monts Pyrénées, aux Alpes, aux monts d'Arabie, et autres lieux montueux et infertiles : et puis après descendent comme mousehes

1 Par exemple, aoi Aldudcs et a Bafgorry, où il n'y a pas de Bohémiens, dès qu'il en paraît an, il est traqué comme une bèle fauve; on le chasse même des montagnes de ces périmètres a coups de fusil : aussi est- il bien rare qu'il* s'y hasardent.

* Le einquiesme livre de la Republique de J. Bodin, chap. II , a la On. Voyez sur les lois espagnoles relatives a l'expulsion des Bohémiens, le chap. V du discours du Dr Sancho de Moncada, publié a la suite des Romances de germania, de Jdjd Hidalgo, Madrid : por don Antonio de Sancha, aflo de M.DCC.LXXIX, in-8°, p. 213-217.

LES BOHÉMIEISS.

guespes, pour manger le miel des abeilles. » Il est vrai qu'à ce noyau de Bohémiens dut venir se joindre un certain nombre de Bohémiens français contre lesquels avait été portée l'ordonnance rendue à la requête des États d'Orléans en 1560; mais peut-être ceux-ci étaient-ils les petits-fils des Gitanos chassés à la fin du XV' siècle. On est porté à le croire à la lecture d'un curieux passage du P. Garasse, qui assure que tout, dans les Bohémiens de son temps , annonçait une origine pyrénéenne Du Pays Basque français , il ne nomme que le Labourd comme hanté par ces vagabonds, à l'exemple de Pierre de Lancre, qui, dix ans auparavant, assurait qu'ils y étaient fréquents, « pour l'aisance du passage de Navarre et de l'Espagne. » Ce dernier les représente à demi-diables , à longs poils , naissant sur les chemins ou en plein champ , et se livrant à des danses et à des batelages presque comme au sabbat des sorciers*. Un autre eût dit comme en Espagne ».

Jadis les Bohémiens étaient en assez grand nombre et se comptaient par tribus ; ils reconnaissaient un chef suprême, qu'ils appelaient nalria le pur, l'homme accompli. Aujourd'hui, c'est

* « Quant ans Boésmiens, ce sont de fort nonnes! es gens.... A force d'espicr leurs actions, leurs toyages, leurs vestemens, leurs peuplades et colonies, on a remarqué que ce sont do canailles ramassées des confins de Bearn, de Biscaye et de la terre de Labour, et en effeet leur langage le monstre, et la coustume de quelques provinces de la France, où ces falneans sont appelles les Biseau ens. Ces gens-là ont des maximes secrettes , des caballes mystérieuses, et des termes qui ne sont intelligibles qu'à ceux de la manlcle, ■ etc. {La Doctrine curieuse de$ beaux cspritB de ce tempe, etc., combattue et renversée par le P. François Garassus. A Paris, chez Sebastien Cbappclet, M.DC XXIII., in-4°, liv. I, sert. XII, chap. II, p. 75. Voyez encore le grand Dictionnaire historique de Noréri, édit. de M.D.CC.L1X., t. II, part. II, p. 18, col. 3.) — Ce nom de Biscain était en usage bien longtemps juparavant, comme on le voit par le titre d'un almanach facétieux cité, sous an titre lalin, par Rabelais, dans sa bibliothèque de Saint-Victor, et par Henri Estienne, au enap. XXXIX de son Apologie pour Hérodote, Je veux parler de la Provosl, cation de maistre Albert souaecreux bisscain ( 1527? ), in-4° gothique, que la Monnoyc (Bibl. kist. de du Verdier, t. Il, p. 339) attribue à Préel.

* Tableau de l'inconstance des montais anges, etc., liv. III, dise, un, p. 210. « Trépan los gitanos

Y ballan ellas :

Otro nudo à la boisa Ml entras que trépan.

(Cancionero y romancero de copias y cenciones de or te mener, etc. Madrid, 1829, in-8°, p. 174.)

* A quelle langue rattacher ce mot! Certainement il n'est pas bohémien ; encore moins est-il basque. Je le soupçonne roman, et dérivé du lalin naturalis. On Ut fol naître dans

à peine s'ils ont conservé ce nom. On les retrouve à chaque pas dans les règlements et délibérations des États de Navarre, à partir de 1609, époque à laquelle le marquis de la Force, lieutenant général du roi en ce royaume et pays souverain de Béarn, rendit une ordonnance pour rappeler l'observation des anciennes dispositions prises à leur égard 1 . En 1 077, il est défendu aux communautés et particuliers de donner retraite aux Bohèmes , à peine de mille livres *. En 168$, proposition de règlement qui fixe quarante-cinq livres pour chaque capture de Bohème et en 1G99, décision par laquelle il est accordé trente livres pour la prise d'un individu de cette caste *, règlement qui enjoint aux magistrats d'arrêter les Bohèmes, et défenses aux habitante de leur donner retraite ». « Les Bohèmes, y est-il dit, faisans des maux infinis partout où on les souffre, il a esté prins divers reglementz ez années 1538, 1575, 1591, 1592, 1613, 1625, 1628, 1662 et 1665, pour les chasser, sans qu'on en ait jamais pu venir à bout , à cause du peu d'application de la noblesse , des magistraz et du peuple mesmcs. . . . Il ne reste plus que prendre des moyens pour la • faire exécuter, ce qui est d'autant plus nécessaire qu'il y en a plus de soixante qui vaquent par le pays de Cize armés de toutes armes , qui font des ravages infinis, » etc.

la Vengence noslre seigneur Jesucrisi par personnages, cité dans nos Recherches... sur l'argot, p. 239, col. 2, et villains notre* aux chap. XVIII-XXXVI des Coutume» et constitutions de Bretaigne. Voy. Histoire des race* maudites de la France et de l'Espagne, 1. 1, p. 188. — Mon savant ami, M. Alfred Maury, me fait observer que le mot natria rappelle encore l'égyptien non ter, dieu; U ajoute que s'il était permis d'aller chercher daus ce mot l'explication d'un substantif de la langue des Gitanos, il faudrait en conclure que ceux-ci rempruntèrent a l'Égyple, a une époque où la forme copte non te , qui a remplacé le vieux thème nonter, n'avait point encore prévalu. — On lit dans les Saturnales de Macrobe, liv. I, ebap. XIX : ■ Accitanl etîam, Hispana gens, slmulacrum Marti s radiin ornai a m nu il ma religione célébrant, Ne ton vocuntes; > et, plus loin, au ebap. XXI : ■ .... apud Hcliopolim taurnm soli consecratum, qnem Selon eognominant, cotant. •

1 Nous avons rapporté l'article relatif aux Bohemis et antres bagamouis , dans notre Histoire des races maudites, etc., t. II, p. 312, note t. ( Archtv. des Basses- Pyrénées, série C , n° 459.)

• Règlements et délibérations des états de Navarre, de 1666 a 1710, folio 113 recto.

• Ibid., fol. 156 recto, 157 recto.— La prime réglée pour la capture des voleurs était de soixante livres. Voyex folio 26 rec o 78 verso, 148 verso, etc.

• Ibid., fol. 275 recto. — Les Etala avalent ainsi rédnit cette somme en 1696.

• Ibid., fol. 281 recto.

• La déclaration du roi du 11 juillet 1681

Au XVIII* siècle , les tristes annales que nous retraçons s'ouvrent par un règlement de 1708 , portant obligation pour le vice-sénéchal de Béarn de se transporter en Navarre avec ses archers pour arrêter les Bohèmes *. Après avoir cité la déclaration de 1682 et les règlements de 1677 et 1699, le rédacteur continue ainsi : « . . . Tout cela n'empêche pas qu'il n'y ayt une multitude de Bohèmes, et des Bohémiennes qui se sont emparés des bois et des chemins, et qui pénètrent mêmes dans les villages, où ils sont soufferts par la terreur qu'ils impriment, ou par l'indolence des communautés, et peut-estre mesme par des protections particulières, » etc. Deux ans plus tard , autre délibération portant que les règlements pris contre les Bohèmes seraient exécutés, et autres dispositions *. Il y est dit que < le royaume estant inondé des Bohèmes qui ne laissent rien , et comancent même à voiler sur le grand chemin , et estant nécessaire de restablir la sûreté publique... les pays et communautés seront tenus de s'assambler au son du tocceint pour saisir et arrêter les hommes et les conduire dans les prisons les plus prochenes.... A l'égard des femmes et filles bohémiennes et leurs enfens , les pays et communautés leur donneront si bien la chasse qu'elles ne reviennent point dans le royaume. »

A partir de 1708, les articles relatifs aux Bohémiens se succèdent, dans les registres des États de Navarre, à de courts intervalles. En 1713, après un rapport du cahier portant que si les Bohèmes font résistance à l'exécution des arrêts et règlements, il leur sera tiré dessus on en lit un de la même année portant que les arrêts et règlements pris contre eux seront exécutes , et que les fainéants et débauchés qui se joignent à eux ou auront rendu enceintes les Bohémiennes seront sujets aux mêmes peines *. Deux ans après, c'est un règlement contre les Bohèmes et Bohémiennes et ceux qui leur donnent retraite, avec les moyens de les chasser ». En 1718, on trouve une délibération qui accorde pour chaque capture de Bohême 45 liv., en rapportant l'écrou de

« Règlements et délibérations des États de Navarre , de 1710 a 1730 , reg. n° 459, fol. 411 ▼erso. - « Reg. n° 461 , p. SI. - » /»«., p. 1». — ♦ Md.t p. 141. - • Mi., p. 199.

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la conciergerie de Pau, et autres dispositions en 1719, un nouveau règlement contre les Bohèmes * ; en 1720, une délibération contre les mêmes »; en 1725, une autre délibération pour faire déclarer, par le roi, les Bohèmes dans le cas prévotal, avec attribution de 60 liv. pour chaque exécuté * ; en 1726, une nouvelle délibération relative à ces individus »; enfin, une demande faite pour la capture de deux Bohèmes '.

De l'autre côté des Pyrénées, ces parias n'étaient pas mieux traités. Aussi loin que nous pouvons remonter dans les archives du Guipuzcoa, nous les trouvons dans cette province, recherchés, poursuivis avec la même obstination, la même ardeur. En 1696, la junte enjoint aux juges de faire observer la pragmatique royale relative aux Gitanos. L'année suivante, elle les comprend, avec les Agots, dans un décret d'expulsion adressé à ces magistrats. En 1698, nouveau décret d'expulsion. Quatre ans plus tard, c'est un ordre pour celle d'un Gitano résidant à Ormaiztegui et des autres qui peuvent se trouver en Guipuzcoa. En 1703, la pragmatique royale est enregistrée; en 1704, commission est donnée pour incarcérer deux Gitanos résidant à Beyzama et à Ormaiztegui. L'année d'après, la junte renouvelle aux juges la même injonction qu'en 1696, et il arrive, concernant les peines à infliger aux Bohémiens , une provision royale , dont copie est adressée aux communes avec ordre de s'y conformer. Enfin, en 1749, une circulaire ayant été adressée à tous les commandants généraux, les gouverneurs, les corrégidors et les juges du royaume, pour l'exécution rigoureuse de l'ordonnance royale concernant l'arrestation des individus désignés sous le nom de Bohémiens, cette instruction , en date du 28 octobre , fut communiquée le 9 novembre suivant à toutes les communes du Guipuzcoa par l'autorité provinciale7. De nos jours encore, il est interdit à tout Gitano, sous

• Règlements et délibérations des États de Navarre, p. «83. — • Ibli., p. 316. — • Mi,, p. 333. — 1 Mi., p. 383. — • Ibid., p. 507. — • Ibid., p. 509.

' El Guipticoano inxtruido, etc. En San Sébastian , aflo 1780, in-folio, p. 237, 238, art. Gitanos. — A l'antre extrémité de la ebatne des Pyrénées, l'histoire des parias de ee nom a fourni à nn savant , M. Jaubert de Passa , le sujet d'an essai intéressant , inséré dans les Nouvelle» Annale» de» voyages, etc., mars 1827, p. 289-302, et analysé par A. Métrai, dans le Bulletin de» Science» kietoriques, etc., de M. de Férassac, t. IX, p. 466 , 467.

peine d'arrestation et d'emprisonnement , de passer la nuit dans la ville de Tolosa; ils doivent en sortir au coucher du soleil.

Chez uous, après bien des poursuites semblables, M. de Castellane , préfet des Basses-Pyrénées, reçut l'ordre de purger le pays des Bohémiens dispersés en vingt endroits différents. En conséquence, il rendit l'arrêté suivant le 33 novembre 1803 :

Bajoone, le lw frimaire an XI.

Vu les diverses plaintes déposées dans les bureaux de la Préfecture, qui ont été adressées aux administrations centrales et au Préfet , relativement aux assassinats, vols et désordres de toute espèce dont se rendent coupables les vagabonds connus sous le nom de Bohémiens , qui désolent une partie des arrondissements de Bayonneetde Mauléon;

Vu les lettres écrites sur le môme objet par les commissaires du Gouvernement près les Tribunaux, les sous-préfets, les maires et autres fonctionnaires publics ;

Vu les diverses lettres des Ministres de l'intérieur, de la police générale et de la justice, toutes tendantes à provoquer l'expulsion des susdits brigands hors du territoire de la France ;

Vu la correspondance avec le vice-roi de Sa Majesté Catholique, résidant à Pampelune, et ses offres de concourir à une mesure également réclamée par l'intérêt de deux nations amies ;

Le Préfet des Basses- Pyrénées,

Considérant que les Bohémiens répandus dans les arrondissements des Sous-Préfectures de Bayonne et de Mauléon , n'ayant ni domicile ni état autre que le brigandage, no peuvent être considérés comme citoyens, ni jouir des droits attachés à ce titre ;

Considérant que la plupart des criminels condamnés à mort ou aux /ers dans l'étendue du département, appartiennent à cette horde dangereuse, ou ont été entraînés, par leurs liaisons avec elle, à contracter l'habitude des crimes qui ont attiré sur eux la rigueur des lois;

Considérant que l'établissement d'un Tribunal spécial à Pau, n'est devenu nécessaire qu'en raison des assassinats et crimes de toute espèce que commettent, journellement, dans lo ci-devant pays de Labour, la Navarre et autres pays des Basques, les Bohémiens ou les individus qui se sont familiarisés avec les forfaits en les fréquentant;

Considérant que l'utile établissement du Tribunal spécial étant passager par sa nature, et ne suffisant pas d'ailleurs pour détruire la source du mal, qui reparaîtrait dans loute sa force si une mesure

depuis longtemps réclamée par la justice, et seule Capable d'assurer la tranquillité des bons citoyens, ne débarrassait enfin ce département de ces bordes malfaisantes;

Considérant que toute mesure ne tendant qu'à repousser les Bohémiens au delà des frontières, ne servirait qu'à les renvoyer momentanément dans les États du roi d'Espagne, ce qui serait en contradiction avec les sentiments du premier consul pour Sa Majesté catholique , et avec les liens d'amitié qui unissent les nations française et espagnole, sans être d'un avantage durable pour ce département, sur le territoire duquel les Bohémiens viendraient bientôt reprendre leurs anciennes habitudes;

Considérant, en conséquence , qu'il est nécessaire, pour arriver au but que l'on doit se proposer, que l'arrestation provisoire de ces individus, de leurs femmes et de leurs enfants, les plaçant sous la main du Gouvernement, il puisse, dans sa sagesse, en disposer de manière à les mettre hors d'état de troubler la sûreté publique ;

Considérant que pour l'exécution d'un pareil projet , il est indispensable de centraliser momentanément l'autorité dans chaque arrondissement de justice de paix, et d'y nommer commissaires des citoyens connus par leur patriotisme et leur attachement au Gouvernement , lesquels ayant le droit de requérir l'assistance des autorités locales et celle de la force armée , puissent agir simultanément et avec efficacité ;

Considérant qu'il est nécessaire d'indiquer le jour où commenceront les arrestations, et les maisons de dépôt où les familles bohémiennes devront être provisoirement gardées, et de pourvoir à leurs besoins;

Considérant que l'intervention de la force armée est d'une nécessité indispensable au succès de l'entreprise, auquel doivent puissamment contribuer les connaissances, l'expérience et le dévouement à la chose publique et au Gouvernement du général divisionnaire Mauco , commandant la subdivision des Basses-Pyrénées ;

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