‹ Le Pays BasqueChapitre 26 sur 152 · ARRÊTE · texte numérisé non relu

ARRÊTE

Article premier. — Les individus connus sous le nom de Bohémiens, leurs femmes et enfants, qui seront trouvés dans les arrondissements de Mauléon et de Bayonne, seront arrêtés le 15 de ce mois et jours subséquents. Ceux qui seront arrêtés dans le premier de ces arrondissements seront traduits, sur-le-champ, à Saint-Jean-Pied-do- Port ; et ceux arrêtés dans l'arrondissement de Bayonne seront conduits à Bayonne. Tous ces individus resteront provisoirement retenus jusqu'à ce qu'il en ait été autrement ordonné par le Gouvernement.

Art. 2. — Le général divisionnaire Mauco, commandant les troupes

dans le département, et le commandant de la gendarmerie, sont invités, et au besoin requis, de donner les ordres nécessaires, chacun en ce qui le concerne , afin qn'une force armée suffisante soit mise à la disposition des Sous-Préfets de Mauléon et de Bayonne, et des commissaires chargés de l'exécution de cette mesure.

Art. 3. — Sont nommés commissaires à l'effet de procéder auxdites arrestations et traductions, savoir :

Arrondissement de Bayonne.

Le sous- préfet J

D'Harrast, substitut j Bayonne.

Mendiri j

Lcremboure Sl-Jean-de-Luz.

Balanqué, ex-commissaire Urrugne.

Dirassen Saint- Pé.

Castetpert, général Espclettc.

Oxandabarast , adjoint municipal Jaxou.

Fagal de Saint-Bois, médecin Hasparren.

ViUemayou, ex-commissaire Game.

Lapebie , j uge de paix G uiche.

Arrondissement de Mauléon.

Le sous-préfet.

Larre , médecin Ossez.

PellegrinSocobie Isturits.

Harisraendy, notaire de Baïgorry j Baïgorry et

Etcheverry fils , id j Aldudes.

Bayen , juge de paix

Lurrubure, ex-commissairc j

Saint-Jaime, maire SainUJust.

Buthie, ex-administrateur Aussurucq.

Darthez-Lassalle, juge de paix Tardets.

Elchast, commissaire du Gouvernement. .)

Perry, juge de paix j

Landeuix Aroue.

Saint -Palais.

Abt. 4. — Pour l'exécution de leur mission, lesdits commissaires sont autorisés à requérir la force armée qui sera envoyée sur les lieux, ainsi que l'assistance et le concours des maires dans toutes les communes où cela sera nécessaire.

Abt. 5. — Les maires seront tenus, sous leur responsabilité personnelle, de déférer sur-le-champ aux réquisitions qui leur seront faites par lesdits commissaires, et même de leur fournir la main-forte

LE PATS BASQUE

dont ils pourraient avoir besoin. Et si quelqu'un desdits maires y apportait aucune négligence ou retard , lesdits commissaires en dresseront procès- verbal, qu'ils feront passer à l'instant au Préfet, pour être pris contre eux telles mesures qu'il appartiendra.

Art. 6. — Une expédition du présent arrêté sera adressée au ministre de l'intérieur, au grand juge et ministre de la justice, au général Mauco, au commandant de la gendarmerie, aux sous-préfets de Maulôon et de Bayonne, et aux autres commissaires nommés. Les sous-préfets prendront, de leur côté, toutes les mesures qui seront en leur pouvoir pour en assurer l'exécution , et en rendront compte au Préfet.

Signé : de CASTELLAXE ».

Dans la nuit du G décembre , époque fixée par l'arrêté du préfet , tous les Bohémieus du Pays Basque furent enveloppés comme dans un filet , et conduits dans quelque dépôt ou à bord de vaisseaux qui les débarquèrent sur la côte d'Afrique. « Cette mesure vigoureuse , qui reçut dans son exécution tous les adoucissements que la justice et l'humanité réclament, dit un écrivain de l'époque, fut un véritable bienfait pour le département ». »

» Archives du départ, des Basses-Pyrénées, reg. n° 13 N, fol. î, n° i. — Voyez eneore le fol. 33 verso, n° 57, et le fol. 49 recto, n° 79. La suite des registres renferme d'antres arrêtés préfectoraux relatifs aux Bohémiens : le registre n° 14, fol. 40 verso, n° 65 ; fol. 60 verso , n° 94 ; fol. 6Î verso , n° 99 ; fol. 88 recto , n° 146 ; le registre n°15, fol. 110 recto , n° 18* ; fol. 16i recto, n°i54; et le registre n° 17, fol. 101 recto, n°143. Outre ces arrêtes, les archives de la préfecture renferment une douzaine de liasses relatives aux Bohémiens du Pays Basque au commencement de ce siècle.

• L'IIermite en province, etc., par M. Jony ; 4"** édition. A Paris, chez Pillet atné, 1818, in-12, n° vm , 5 avril 1817 (les B**que$j, p. 106, 107. - Des recherches entreprises par M. Ilaramboore, juge de paix du canton de Saint-Jean-de-Luz, dans la mairie de cette ville, comme à Ciboure et a Urrugne, sont restées uns résultat. Dans les archives de la première de ces localités, il n'a été trouvé que deux lettres relatives au retour du dépôt de mendicité de Caen de seize Bohémiens, sans doute précédemment enlevés de Saint-Jeande-Luz, bien qu'il ne soit pas fait mention de cette particularité. Se tournant d'un antre côté , M. Harambourc a interrogé quelques vieux débris de l'émigration forcée , entre antres Marie Kburhide, femme François Chamelier, âgée de 88 ans, qui habite Ciboure. Cette vieille femme se souvient que la veille de la fête de Guétary ( la Saint-Nicolas ), une patrouille entra la nuit dans une maison qu'elle habitait avec son mari et son enfant , âgé de 18 mois. L'un des hommes de cette patrouille lui dit que l'on venait les chercher par ordre du gouvernement, qui voulait les envoyer dans un pays étranger, où des terres, avec les outils nécessaires à leur exploitation, leur seraient donnés, etc. Ils forent immédiatement conduits, tous tes trois, a l'ancien couvent dos Rècollcls, entre Ciboure et Saint-Jeande-Luz. Déjà plusieurs Bohémiens y étaient enfermés; d'aulrcs y furent amenés plus tard. Deux jours après, ils furent tous conduits a Bayonne. et places, les hommes à Mignon, «ni était une prison à la porte d'Espagne , les femmes à l'ancien couvent des Capucins. Après

Depuis ce moment, les Bohémiens du Pays Basque n'ont plus de classification sociale, ni même d'association réelle. Dispersés ça et là, le besoin seul les groupe au hasard par petites troupes, sans qu'aucun lien les unisse. Dans certaines circonstances exceptionnelles , quand il s'agit de quelque danger commun ou de quelque expédition importante pour exploiter, en temps de disette, certaines localités, ils s'organisent par bandes; et, dans un double but facile à saisir, ils placent au premier rang les mauvais sujets, les voleurs, les repris de justice étrangers à leur caste , toujours ouverte à ceux qui ont des raisons pour ne pas se montrer; le plus audacieux, le plus rusé des Bohémiens est proclamé chef ou roi, et sa compagne reçoit le titre de reine ». Puis, la nécessité cessant , ils se dispersent de nouveau et continuent leur vie errante et vagabonde, qui n'est qu'un tissu de vols, d'oisiveté et de honteux désordres. Chien qui court trouve un os * : voilà leur maxime.

Il ne leur reste plus aucun souvenir du passé : chez eux point de tradition historique, aucune autre idée que celles qui sont nécessaires à leur existence dégradée. Ils vivent au jour le jour, sans penser à Dieu ni à leur âme ; ils se rient , du moins dans la pratique, de la distinction qui existe entre le vice et la vertu; T honneur, le respect humain sont sans pouvoir sur eux ; en un mot, le Bohémien basque est l'être le plus fourbe et le plus soupçonneux, le plus rampant et le plus éhonté de la création.

Avez-vous vu dans les rues et sur les chemins des femmes au teint noir, affublées de haillons , entourées d'enfants à demi nus

an séjour d'environ six mois et demi a ce couvent, Marie ltburbide fut dirigée, ainsi que d'antres Bobémienoes, sur La Rochelle. Elle y était depuis près de deux ans, lorsque deux moi» après une visite du préfet de la Charente-Inférieure au dépôt, elle fut mise en liberté. Quant a son mari , il fui envoyé au service.

1 II n'en est pas toujours ainsi , et il faut quelques qualités spéciales pour mériter ce titre ; car le roi et la reine de cette caste en sont les protecteurs obligés , les défenseurs , les reeéieurs et les trésoriers. Ils ont aussi une plus forte part dans le partage du butin. L'une des conditions pour ta royauté est d'avoir des aboutissants, de l'influence auprès des hommes de robe. En 1848 encore, la reine des Bohémiens était la vieille Catina Béhasque, du village de Méharin , dans la basse Navarre , et le roi habitait le Guipuzcoa. Cette femme, rusée et douée d'une assurance unique, avait usurpé le nom honorable de Béhasque, avec la prétention d'être aile naturelle d'un membre du tribunal de Saint-Palais.

» CkuUl $o* pirèla, cocal terila.

LE PATS BASQUE.

qui se précipitent sur les passants en leur tendant la main ? Ce sont des Bohémiennes. Rarement des hommes les accompagnent, et ceux-ci sont assez bien vêtus. Pour peu que vous poursuiviez votre promenade vers les sentiers détournés, à la nuit tombante, vous rencontrerez aussi dans les endroits isolés un groupe d'êtres à forme humaine, hommes, femmes, enfants, les uns étendus dans la boue , les autres accroupis sur leurs talons dans l'occupation du mendiant de Murillo; quelques femmes préparent , dans un vieux chaudron volé, l'horrible mélange de légumes et de viandes fraîches et corrompues de toute espèce qui doit servir de pâture à la horde, bien digne d'un pareil festin. Souvent, en effet, ils empoisonnent le bétail et se font ainsi un ample butin ; d'autres fois ils ramassent 1 les animaux morts de maladie, n'importe laquelle, les désinfectent au moyen d'herbes à eux seuls connues , et s'en repaissent impunément. Tout leur est bon, rien ne leur répugne, rien ne leur nuit.

Essentiellement ennemi de tout travail, du bon ordre et des lois qui mettent un frein à son indépendance bestiale, le Bohémien oppose une résistance insurmontable aux efforts qui tendraient à lui faire embrasser une existence sédentaire. Au cynisme de Diogène, il joint une opiniâtreté invincible. Les Bohémiens de Saint-Jcan-dc-Luz , connus dans le pays sous le nom de Cascarots », forment cependant une exception, peut-être unique, à cette

1 Dans les villages basques, les animaux morts sont rarement, ou plutôt ne sont presque jamais enterrés. On les porte sur la montagne ou ils sont précipités dans un ravin, selon les localités , et les oiseaux de proie, avec les Bohémiens, se disputent les chairs. Ces derniers semblent être doués du flair si subtil des animaux carnassiers. « Je les ai vus, me disait M. de Belsunce , arriver aussitôt que les chiens les plus rapprochés du cadavre, lever les filets et les quatre membres, et les emporter. Cependant , il s'agissait de cochons morts de la rage, de bœufs ou de vaches tués par le charbon et d'autres maladies contagieuses. »

* En basque, le mot cascarotoc désigne, a proprement parler, une sorte de bateleurs, ou bien des jeunes gens qui , dans des fêtes, des marches joyeuses, des escortes d'honneur, sont choisis pour marcher en tête, en dansant constamment. Leur costume est un pantalon blanc, habituellement pasqulllé de faveurs roses et garni sur les roulures de petits grelots en cuivre, mode fort répandue au moyen Ige (Dice. de ont. del reiuo de Nmt., t. III, p. 331); il y en a aussi sur leurs espadrilles. Le torse n'est couvert que d'une fine et blanche chemise, serrée aux poignets et au-dessus des coudes par des rubans de mCme couleur que ceux des pantalons, et ornés aussi de grelots. Le berret en est également entouré, ainsi que de rubans. Lorsque les princes d'Orléans revinrent d'Espagne, leur voiture était précédée de cascarots, qui firent, en dansant et en sautant, le trajet de Saint-Jean-de-Luz a Rayonne. — En 1660, quand Louis XIV vint, pour se marier, daus

rè^le. Ils ont commencé par se faire pêcheurs, profession de toute la population de la côte; et, après avoir partagé ses travaux et son commerce , ils ont fini, de part et d'autre, par des mariages, en sorte qu'aujourd'hui les Bohémiens sont incrustés dans la population de Saint- Jean-de-Luz , qui n'y a point gagné en moralité.

Adulateur et rampant auprès de ceux qui peuvent le servir ou lui nuire , le Bohémien est implacable dans ses vengeances. Modéré et doux en apparence et par nécessité , il ne se fera pas le moindre scrupule de verser le sang au gré de quiconque, lui garantissant l'évasion, pourra lui payer le crime. Il court tous les marchés, toutes les foires du pays, et tandis que les femmes exploitent les poches et les boutiques, les hommes guettent, sur la place aux bestiaux, les affaires qui s'y concluent. Le vendeur n'est plus perdu de vue; malheur à lui s'il s'attarde ou se retire seul ou avec un unique compagnon! Il est assailli , assommé et dépouillé dans l'un des mille sentiers déserts de la montagne.

L'argent sert aux Bohémiens à satisfaire leur goût prononcé pour l'ivrognerie : hommes, femmes, enfants s'y livrent publiquement en toute occasion; ils en trouvent les moyens dans le gain qu'ils font à tondre les mulets , industrie à laquelle ils joignent la fabrication des chapeaux de paille et des paniers. Plus communément ils pourvoient à leur subsistance par la mendicité et le vol, et s'habillent des guenilles de toute couleur et de toute forme qu'ils peuvent obtenir. Leurs demeures sont, pendant les plus rigoureuses saisons, les troncs d'arbres creusés, les cabanes de pasteurs abandonnées, les granges isolées; et durant les saisons plus tempérées , le sol nu et le grand air.

C'est là que le médecin philanthrope vient les trouver lorsqu'ils

la première de ces filles, une bande de danseurs crascabilairet s'étant placée en tête des chevaux do roi, bondit an son des grelots et des tambours, et exécuta le pas national. Un état de (rais, cité par M. Goyetebe ( Saint-Jean-de-lMi p etc., p. 111, en note), leur donne pour costume < bonnets d'escarlatte On, ornés de ribans blancs et biens, hanta -de-ehaasses es toile booeassine bleue ; bas d'estante fin blanc d'Angleterre , » etc. Enfin, en 17<M , pendant les fêtes annuelles donna lien le séjour de Philippe V a Bayonne, on avait, au dire des registres municipaux eités par Beylac (Nouvelle Chronique de Bayonne, p. 193), loué uae troupe de danseurs basques, qui , chargés de sonnettes et accompagnés du tambourin , firent des merveilles, dansant et santant d'une manière extraordinaire.

sont malades. Autrefois ils avaient plus d'une belle recette pour se guérir, eux et les autres *, et ils ne s'adressaient presque jamais à la médecine , s' abandonnant à la nature et a leur bonne constitution «; aujourd'hui ils ont recours à la science et à l'humanité de leurs semblables, et ceux-ci sont rarement sourds à leur appel. Pour n'en citer qu'un seul, M. le docteur Bidcgarray, de Garris , près de Saint-Palais , est en quelque sorte la providence des Bohémiens.

Parlerai-je de leurs unions ? En réalité, ils ne connaissent aucun lien de mariage. Un homme et une femme se conviennent-ils, les voilà réunis. Ils se doivent fidélité tant qu'il n'a point été fait notification de divorce par l'un des conjoints à l'autre; mais à la moindre dispute ils se séparent : « Je ne veux plus de toi, dira l'un, je vais chercher une autre compagne. » — «Je vais en faire autant , » répondra l'autre , et bientôt de nouvelles unions ont lieu sans autre formalité et sans rancune. Lorsqu'un Bohémien est en prison, qu'il ait des enfants ou non,. sa femelle prend un autre mâle pendant le temps de la détention. Lorsque le prisonnier est rendu à la liberté, il reprend ses premières habitudes, ou il en contracte de nouvelles. Au surplus, leur fidélité consiste à vivre sous le même toit, sans nulle autre exigence. Ainsi, une Bohémienne bien connue dans le canton de Saint-Palais a eu sept maris; ainsi, la mère s';issocie au mari de sa fille, et vice versa. 11 n'y a de dispute, en pareille occasion, qu'entre les femmes, et seulement encore quand l'une d'elles peut soupçonner que son mari l'a laissée par suite des artifices d'une rivale ; car lorsque la séparation a eu lieu pour incompatibilité de caractère , chacune

1 Ârrest et procédure {aide par le prévoit... de Corbeil... contre Simon Trouvé, etc., dn 17 novembre 1609 (L' Incrédulité et mescreance du sortilège, etc., p. 796.) — L'auirar de l'Introduction à l'étude de Guy de Ckavliac (Montpellier, Jean Martel atné, 185*>, in -8°) , M. P.-M.-E Cellarier, pariant dn sixième traité de cet anteor, dit (p. SOI ) qu'il y sacrifie la science des rhabillcurs, des rebontenrs et des bohémiens. Comment l'entend l'écrivain? Guy florissait an milieu do XIV* siècle, et les Bohémiens ne firent leur première apparition rbei nous que dans le premier quart du XVe. Je vois que M. Cellarier aura pris le mot bohémiens dans on autre sens, et vouln parler de • ces périodeutes, tailleur», incucure, qui, courant de ville en ville, échappaient à la rancune des parents de leurs victimes. » (P. 37.)

* Voyez V Histoire des Bohémiens, etc., par H. M. G. Grellmann. Paris, 1810, in-8°,

des parties se détache de Vautre sans animosité, sans humeur; ils se deviennent étrangers absolument comme avant leur union , et pourront plus tard se réunir encore si les circonstances les y amènent. Après cela il est difficile de supposer que l'amour conjugal puisse exister cher eux; nul doute que l'instinct et les passions ne les guident plus que le cœur. Quand le Bohémien, couché sur la terre , arrive au moment où il doit y rentrer , sa femme pleurera sans doute, mais c'est de se voir privée d'un appui, absolument comme dans ce fragment de myriologue grec : « Le Bohémien est à l'agonie ; la Bohémienne pleure et dit : « Tu meurs, mon mari. Et notre enfant, où vivra-t-il *? »

Ces vers se rapportent d'autant mieux aux Bohémiens du Pays Basque, qu'ils tiennent beaucoup aux enfants, soit aux leurs, soit à tous ceux de la tribu indifféremment. C'est, en effet, là l'espoir de la perpétuité de leur caste.

Pour ce qui est de la religion , les Bohémiens n'en ont généralement aucune; vivant d'une vie toute matérielle et brutale, leurs pensées ne s'élèvent pas au-dessus des besoins et des sensations naturelles. Cependant ils sont tous baptisés , et même plus d'une fois ; mais c'est calcul de leur part et un nouveau moyen de vivre aux dépens d'autrui. Ils savent que dans le pays on regarderait comme un acte condamnable le refus de servir de parrain et de marraine; ils n'ignorent pas non plus que cette qualité est prise au sérieux par les paysans : aussi une Bohémienne, au moment de ses couches, s'installe dans le village et jette son dévolu sur les plus riches propriétaires de l'endroit. Ceux-ci dès lors, suivant l'usage, pourvoient à la nourriture de la mère et fournissent le linge pour le nouveau-né. Ainsi, chaque enfant, à sa naissance, procure à sa mère de meilleurs vêtements , des secours indispensables , et plus tard il aura lui-même , auprès de ceux qui l'auront présenté sur les fonts baptismaux, abri et nourriture de temps en temps et dans ses nécessités les plus pressantes.

ft?ù Tratôaîvitf , avàpet p»v * tô frottât ttoû 6à Çnffctj

{Qumt$ du peuple en Grèce, par M. de Marcel las. Paris, Jacques Lecoffre et C*, 1851 , in-8°, t. II, p. 456, 457, n° 7t.)

142 LE PATS BASQUE.

Il est bon d'ajouter cependant que les Basques éprouvent une répugnance infinie à tenir sur les fonts un de ces enfants. « Pendant tout le temps que j'ai habité la basse Navarre , me dit M. le vicomte de Bclsunce, je n'ai vu que M"" G., de Garris, marraine d'une petite Bohémienne, dont la mère était accouchée à sa porte. Encore cette dame, dont le mari est Basque, était-elle Béarnaise. »

Les Bohémiens domiciliés dans les communes, et il y eu a beaucoup , envoient leurs enfants à l'école communale ; considérés comme indigents, ils ne paient aucune rétribution. Là, ils apprennent studieusement à lire et à écrire, sans rien négliger de ce que l'on enseigne dans les écoles primaires. Les parents comprennent de quel avantage ces connaissances acquises leur seront plus tard. Garçons et filles suivent l'école et le catéchisme jusqu'à l'âge de la première communion , qu'ils font comme les autres enfants de l'endroit. Une fois la cérémonie terminée, ils sortent de l'église pour n'y plus rentrer. Les garçons attendent l'âge de dix-huit ans pour se marier à leur guise; les filles, plus précoces, commencent immédiatement leur vie de dévergondage. Que si l'enfant de Bohémiens nomades est élevé de même, il prendra infailliblement sou vol vers la forêt dès que les ailes lui seront venues : Aitzean yaiac, aitzerat nahi; qui est né dans le bois, aime à y revenir.

On s'est demandé longtemps , on se demande encore ce que les Bohémiens du Pays Basque font de leurs morts. En les voyant muets à toutes les questions qu'on leur fait à cet égard , et si peu dégoûtés de la viande corrompue, on est allé jusqu'à supposer qu'ils mangeaient les restes de ceux d'entre eux qui avaient succombé; mais, en vérité, c'en est trop, et il ne parait pas que les descendants des parias de l'Inde se soient jamais rendus coupables d'une telle énormité *. 11 est bien vrai de dire qu'on les voit rarement réclamer l'assistance du fossoyeur et une place dans le champ du repos; mais la raison eu est bien simple. Ils ne hantent jamais les endroits habités qu'en bonne santé et dans le but de s'y livrer aux diverses industries qui leur sont famiUèrcs. Là , si

1 Cependant, s'il font en croire Grelhnann, qui cite ses autorités, le crime d'anthropophagie n'est pas rare cbei les Bohémiens. Voyei chap. IV (de leur nourriture et de leur l>oi*$on)t p. 56-73.

la mort vient les surprendre, ils suivent la loi commune, et, toutes les formalités remplies, ils prennent le chemin du cimetière. Que si , au contraire , ils meurent dans un champ, dans un bois , leurs compagnons, peu curieux de se présenter aux autorités locales , et de subir un interrogatoire qui pourrait, dans certaines circonstances , se terminer par une arrestation , se hâtent de livrer à la terre les restes qu'elle réclame, et sont ensuite muets comme la tombe qu'ils ont fermée. N'ont -ils point à craindre que la justice, apprenant ce qui s'est passé, ne leur en demande un compte rigoureux ?

Faisons observer, cependant , que bien qu'ils habitent ostensiblement et légalement des villages depuis nombre d'années , bien que leurs enfants soient , en partie du moins, enregistrés, et qu'ils satisfassent aux exigences de la loi , il faut que la maladie les prenne dans l'âge où l'on compte ordinairement sur la nature pour la guérison , ou que la mort les surprenne inopinément, pour qu'on les voie aller au cimetière. J'ai vu dans plusieurs localités, me disait M. le vicomte de Bclsunce, longtemps maire de l'une d'elles, j'ai vu des hommes et des femmes d'un grand âge, que la génération présente avait toujours connus vieux, disparaître tout à coup et sans retour. C'est chose commune , et pourtant jamais laboureur dans son champ, jamais voyageur sur les chemins, jamais pâtre ou chasseur dans la montagne, n'ont vu la trace d'une fosse. C'est ce qui a donné naissance à cette opinion, accréditée chez les gens de la campagne, que le Bohémien disparait, on ne sait ni comment ni pour où, mais qu'il ne meurt jamais. Grellmann aurait-il raison ? ou serait-il vrai , comme le prétendent certains , que ces gens-là détournent le cours de quelque ruisseau pour le temps de creuser une fosse, par-dessus laquelle ils le font repasser ensuite? Une pareille inhumation ne laisse aucun vestige, et c'est ainsi que fut enterré Attila, qui avait suivi, pour venir en Europe, le même chemin que les Bohémiens.

Tels sont les détails que nous avons pu recueillir sur les Bohémiens du Pays Basque. Quant à la langue qu'ils parlent entre eux, la liste suivante suffira pour en donner une idée; nous l'empruntons , ou plutôt nous la reprenons à un recueil où elle a

paru d'abord % en l'améliorant et eu l'augmentant à l'aide du fragment de vocabulaire gitano publié par M. Cénac Moncaut • :

Abeille ,

bedeyo.

Clef,

glicini.

Agneau ,

barkicho.

Cochon ,

baticho, baticho.

Amoureux ,

pirari.

Coq,

rasho.

Ane,

kera.

Couteau,

chouri ».

Auberge,

kuertchinia.

— de table, andre catande.

Avare ,

camouchali.

Couverture,

plast, yoprast.

Balayer,

bourrincateia.

Deux,

doui, douïl.

Bas,

garameylac.

Diable ,

guebarobenq.

Bâton ou bois,

casta.

Dieu,

Amadoubelle.

Bohémien ,

Erroumancei.

Donner,

deanteia.

Boire,

piar.

Drap de lit,

cerka .

Bon,

lacho.

Eau, mer,

pani.

Bonnet ,

feralia.

La mer est belle, pani barro.

Brebis ,

harki.

Eau-de-vie,

koutalo, foutralo.

Canard ,

tigora, jxipm tino.

Enfant,

gacina, tino. 1. Pâlit.

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