DANS LES MERS DU NORD ÉMIGRATIONS DE CE PEUPLE
DAMS L'AMÉRIQUK DO SUD
En parcourant les côtes du golfe de Gascogue, on remarque des restes de tours et de fours. Les traditions locales sont muettes à leur sujet ; mais il est facile d'indiquer leur usage : ces tours servaient à découvrir au loin les baleines, ces fours à faire fondre leur graisse.
Parmi les choses qui ont disparu chez nous, il faut compter ces géants des mers, autrefois assez fréquents sur les côtes de Guiennc, surtout aux environs de Biarritz, cité dès le XIIIe siècle pour cette sorte de pèche *. Les Basques , auxquels elle offrait un bénéfice considérable, la faisaient l'hiver de la manière suivante : certains d'entre eux se tenaient en sentinelles sur des tours , d'où ils pouvaient voir venir l'énorme bête. Était-elle signalée? on battait le tambour ou le tambourin, et tous accouraient, comme au pillage d'une ville, munis de dards et de tout ce qui était nécessaire *. * Chaque nacelle, ajoute Rondelet, porte dix hommes pour ramer, et quelques autres armés de longs harpons pour frapper l'animal ; ils les lancent et lâchent les cordes qui y sont attachées, jusqu'à ce qu'il perde la vie avec le sang. Alors ils le tirent à terre à l'aide de la marée, et parta-
1 Tb. Carie, Catalogue des rolles gascons , etc., p. 13, o° 30, ano. «80, 1281. — Abel Jooan, Ree. et dite, du v&y. du roy Charles IX, etc., folio 51 recto.
* Les Basques terreneuviers donnaient le nom de petrickeric a l'ensemble des ustensiles nécessaires a la pèche de la morue; en castillan, on appelle pertreckoë les équipages de gime et de chasse. { Vs et contînmes de la mer, etc. , édit. de 1661, p. 106 , n° 1 ) - Je renterrai, pour plus de renseignements sur la pèche de la baleine, non-seulement sur les côtes du Pays Basque, mais sur celles du Médoc, a la Notice d'un manuscrit de la bibliothèque de Wolfenbûttel, etc., par MM. Martial et Jules Dclpit {Notice* et extraits des manuscrits, etc., t. XIV, 1™ part. , p. 419-424), et aux Variétés Bordeloises, etc., de l'abbé Beaurein.l. I, p. 340-312.
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gent la proie dans la proportion îles (lards lancés, chacun d'eux étant reconnaissable à des marques particulières (|ui y sont gravées*. »
L'auteur que nous venons de citer ne parle que des baleines «lui venaient s'offrir comme d'elles-mêmes aux coups des habitants de Capbreton , de Biarritz et de Saint-Jean-de-Luz ; mais il est certain que d'autres Basques encore se livraient à cette pêche , et ne s'en tenaient pas aux côtes. Cleirac , qui lixc après l'équiuoxe de septembre le passage du cétaeée sur celles de Guienne et de Biarritz , nomme , avec les pêcheurs de Capbreton et du vieux Boucau, « les Basques de Biarri, Gattari , Sainct Jean de Luz et Ciboure , et autres pescheurs de Guyenne , lesquels vont hardiment, et par grand adresse, harponner et blesser à mort les balencs en plaine mer *. » 11 ajoute : « Les grands profits, et la facilité que les habitans de Capberton prez Bayonne, et les Basques de Guyenne ont trouvé à la pescherie des lmlenes, ont servi de leurre et d'amorce à les rendre hazardeux à ce point , que d'en faire la queste sur l'Océan, par les longitudes et les latitudes du monde. A cest eflet ils ont cy-devant équippé des navires , pour chercher le repaire ordinaire de ces monstres. De sorte que suivant cette route, ils ont descouvert cent ans avant les navigations de Christophle Colomb, le grand et petit banc des morues, les terres de Terrc-neufve, de Capberton et Baccaleos (qui est à dire morue en leur langage), le Canada ou nouvelle France \ où c'est que les mers sont abondantes et foisonnent en balencs. Et si les
' Culielmi Rondeletii... LUni de piscibvs marinis, etc. Lugduni, npud Mallhiam Bonhomme, M.D.UI1I., in-folio, lib. XVI, cap. XI, p. 180, 481.
* L's et contînmes de la mer, etc , «dit. de 1661, p. 140, 141, 1 17. Cleirac remarque que ces pécheurs ne payaient aucun droit ponr amener et dépecer leurs prises a terre; ils se bornaient à donner a l'église les langues des baleines et baleinons, mets fort estimé autrefois. — Plus loin, p. 447, traitant de la distribution des profits aux voyages des Basques dans le Nord pour la pêche de ce poisson et relie des morues, il fait observer que l'amiral ne reçoit aucune part de la prise.
1 Pierre de l'Ancre déclare avoir entendu dire que de tout temps les Basques trafiquaient dans ce pays, « si bien que les CanadoU ne traictoient parmy les François en autre langue qu'en celle des Basques. » ( Tabl. de l'inconst. des mauv. anges, etc., liv. I , p. 30, 31.) — Dans un curieux document des archives de la mairie de Sainl-Jean-dc-Luz et de la préfecture des Basses-Pyrénées, cité par MM. E.-M. François Saint-Maur {Coup d'ail sur SoM-Jr**~ de-l.vz et ses archives, en 18H0. Pau, imprimerie de E. Vignanrour, 1851, io-18, p. 33, n° 31 ) et par M. Léonce Goyetcbe ( Sainl-Jean-de-Lus historique et pittoresque , etc. Bayonne, 1836, in-12, p. 143. en noie), on lit : • Dès le premier tems auquel le« Basques faisoieni la pêcherie des haleines et de> morues dans le Rolphe Saiat-Uurent , ils firent
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Castillans n'avoient pris ii tâche île dérober la gloire aux François de la première atteinte de l'isle athlantiquc qu'on nomme Indes occidentales, ils advoucroient , comme ont faict Corneille Wytfler et Anthoinc Magin, cosmographes damans, ensemble F. Antonio S. Roman... Historia gênerai de la India, lib. I, cap. II, pag. 8. que le pilote lequel porte la première nouvelle à Christophlc Colomb, et luv donna la connoissanec et l'adresse de ce monde nouveau, fut un de nos Basques Terrc-neuiïcrs *. »
Ce qui suit s'étant passé du temps de Cleirac , on peut y avoir bien plus de confiance : « En l'an 16l), dit-il, quelques Masques, à l'aydede certains marchands de Bourdcaux , équipèrent quelque navire pour la pescherie vers la mer Glaciale de Groetland au nord de l'Irlande et de l'Escosse, et à Spisberg, où c'est qu'enfin ils ont trouvé la station ordinaire des balenes, pendant le jour qu'il y fait de six mois de durée. Les Anglois qui n'avoient pas l'adresse ou l'industrie de cette pescherie, en ayant eu l'advis , furent jaloux. Ils y accoururent , et leur tirent de grands molestes pour les empescher de travailler et de descendre à terre , lesquels ils continuèrent et redoublèrent tous les ans *. Enfin , ils leur prohi-
amitié avec tons les sauvages de cette contrée, et lièrent commerce avec cm , particulièrement avec une nation appelée Esquimaux, qui a toujours été et qui est encore intraitable pour tontes les antres nations; et comme leur langage éloit absolument différent, ils formèrent nne espèce de langue fraoqoc, composée de basque et deux antres différentes langues de ces sauvages, par le moyen de laquelle ils s'entendoient fort bien tous. Les personnes qui ont fait des établissemens aux colonies françoises du Canada et en la partie septentrionale de l'Acadie, y trouvèrent ce langage élably depuis longtems.la première fois qu'ils y arrivèrent.... Voyez entr'autres les mémoires de M. Lasalle et ceux de son frère Cavalier. » (Mémoire touchant la découverte, les établissemens et la possession de l'isle de Terre-Neuve, et r origine det pêcheries des baleines et des morues, la première ayant occasionné cette découverte : ces établissemens, la découverte des morues et V invention de leur pêcherie, par les sujets de Sa Majesté Très-Chrétienne, habitant dans le pays de Lni'ourl, fourni par les négocions de Saint-Jean-de-Lus el de Stboure, à M de Plant hion, sindie général du puys, le mois de mars, mil sept cens dix.)
' L's el couslnmes de la mer, etc., p. 151, n°* 39-41.— « Us uns ont opinion qu'il estolt <T Andalousie, les autres le font Blscain. > (Histoire unie er selle des Indes occidentales et orientales, etc., par Corneille Wyifliet , dtc. A Douay, chez François Fabri , l'an 1011 , infolio, 1™ part., liv. X, chap. I, p. t.) André Favyn attribue la découverte de l'Amérique a no marchand de Biscaye, sujet de la couronne de Navarre. ( Histoire de Navarre, liv. X, ann. MXCCCXLHU., p. 564.) - Le P. G. de Henao a discuté tous ces points en détail dans ses Âteriguaciones de las anligucdadcs de Cantabria, liv. 1, chap. IV, p. 25-30.
* C'est petit -être en représailles de l'un de ces molestes qne Martin de Lasson , armateur de Saint -Jean-de-Luz , lit, en 1649, saMr et arrêter à son profit un navire anglais dans la rade de celle ville. [Sainl-Jcon-dc-Luz historique ctpiUores*ue,*c, chap. III, |» 88, 89.)
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berent absolument la descente en Island et Groctland pour y travailler à fondre les lards. Les Basques en ont porté leurs plaintes au roy Louys XIII. et à feu monsieur le cardinal duc de Richelieu; mais il est survenu du depuis tant d'autres affaires estimez plus importans , entre l'une et l'autre couronne de France et d'Angleterre , qu'ils n'ont peu tirer aucune condition de paix ou de trêves pescheresscs. C'est pourquoy ils furent réduits à faire leur chasse en pleine mer sans atterrir, et porter les lards entiers de deçà pour les bonifier au retour : ce qu'ils practiquoient encore avec grande incommodité, en l'an 1636. que le Soccoa, Ciboure et Sainct- Jean -de- Luz furent envahis par les Espagnols, lesquels firent butin, entre autres, de quatorze grands navires revenans de Groetland , chargez de lards crus et de fanons ou barbes de balene *. »
Ainsi, les Basques avaient deux manières d'extraire l'huile des baleines : ou ils les conduisaient à terre , les dépeçaient , et en faisaient fondre la graisse ; ou ils emportaient le lard chez eux en tonneaux pour le manipuler dans leurs ateliers. Ils employaient encore un autre procédé , dont l'honneur revient à un bourgeois de Ciboure nommé François Soupite * : ils faisaient la fonte sur le vaisseau même et en pleine mer.
' Vs et coutumes de ta mer, etc., p. 154, n°* 4i, A4, 45. — Ce nombre de navires ne doit point étonner, quand on saura qu'il en partait tons les ans de Saint-Jean-de-Luz pour les pèches du Nord vingt-cinq a trente, du port de deux cent cinquante a trois cents tonneaux, équipés de cinquante a soixante hommes. (Trotté général despesekes, etc., par Duhamel du Moncean. A Paris, M.DCC.LXXVII., in-folio, suite de la seconde partie, t. IV, dixième section , chap. 1, p. 10, col. 1. Voyez encore p. 2, et II* part. , sect. III, art. X, p. 381 , col. 1.) Le Grand d'Aussy réduit ce chiffre a cinquante vaisseaux pour les villes de Sainl-Jean-de-Luz , de Bayonnc et de Ciboure, vers le milieu du XVII* siècle. {Histoire de la vie privée des François, etc. Paris, Simone! , 1815, in-8°, t. H, p. 91.) — Ce qui doit étonner, c'est qu'a celte époqne, les pirates barbaresqncs osassent venir donner la chasse a nos vaisseaux jusque dans le golfe de Gascogne. Cleirac, auquel nous empruntons ce hors-d'rcuvre, rapporte, p. 31, n° 4, qu'en 1631 , Gilles Sleben, bourgeois et marchand de Bordeaux, ayant chargé une barque de vin pour Calais, elle fut rencontrée , a sa sortie de la Gironde, par un navire forban turc, qni la captura. — Dans la crainte d'être entraînés trop loin, nous n'avons rien dit de la part que les Basques espagnols prenaient aux grandes péVhes ; on trouvera tous les renseignements désirables à cet égard dans le Compendio kistorial de la M. S. y M. L. provincia de Guipmcoa, du docteur tape Martine j de Isasti (San Sébastian, imprenta de Ignacio Ramon Baroja, 1850, in-4°), liv. I, chap. XII, n0,«0-î6,p. 153-157.
* Ce nom nous est donné par Cleirac et par H. François Saint -Maur. M. Goyelrbe l'appelle « le capitaine Martin Sopite, • et cite pins d'one fols la maison et la rueSopite, a aini-Jean-de-Uz. Voyez p. 1%, 142, 901