‹ Le Pays BasqueChapitre 36 sur 152 · LE CHANT D'ALTABISCAR · texte numérisé non relu

LE CHANT D'ALTABISCAR

La défaite de rarrière- garde de Charleniagnc à Roncevaux, et la mort de Roland, d'Olivier et des autres pairs de France, furent pour le moyen âge ce que le siège de Troie avait été pour l'antiquité, une source féconde de chants épiques ». Le plus remarquable

1 Le passage suivant , choisi entre mille, suffit pour donner nne idée de la popularité dont jouissaient chei nous les chants dont Roland et son compagnon Olivier étaient les héros. Les jongleurs, dit on trouvère,

Par ces quareles vont chantant Et d'Olivier et de Rotant Et des déduis et des amors Et des proesces de plusors.

< Histoire sainte en vers, Ms. de la Bibl. imp. n° 7181-3, fol. Î10 recto.)

A Milan, on chantait de même les hauts faits de nos deux paladins : « Histriones cantabaot , sicut modo eaotatur de Rolando et Ollvcrlo. . i Antiquités Italie* medil «ri, t. Il,

LE PATS BASQUE.

est , sans contredit , celui de Turold , qui a trouvé un admirateur jusque dans M. Génin ; mais ce n'est pas , a proprement parler, un chant, comme celui qu'a recueilli M. Landstad *. D'ailleurs, tel que nous Ta conservée le manuscrit d'Oxford, le plus ancien de ceux qui nous restent , la geste du trouvère ou du jongleur normand ne saurait remonter à l'époque carolingienne.

Les Basques n'hésitent pas à présenter comme contemporain île la déroute de Roncevaux le chant d'Altabiscar, destiné à célébrer la victoire de leurs ancêtres. A ce sujet, je ne sais trop ce qu'il faut croire des assertions de M. Garay, qui parle d'un ancien manuscrit où le fameux la Tour d'Auvergne aurait rencontré ce morceau à Saint-Sébastien, en 1704; mais je sais bien qu'avant le XIII" siècle, on confiait rarement à l'écriture les poésies composées en langue vulgaire , et ce n'est sûrement pas dans les Pyrénées que l'on aurait dérogé à l'usage, surtout en faveur du

col. 844, C.) — Ils n'étaient pas moins populaires en Espagne. D. Gonzalo de Dercco, voulant exalter le roi de Léon, Ha m ire II, déclare

Due nol vcnzricn de csfuerzo Roidan ni Olivcro.

-,' Vida de San Millau, eopl. 414. — Coleccion de poesias castellanas anteriores al siglo XV, publ. por D. Thomas Sanrbez. En Madrid, M.DCC.LXXX., in -8°, l. Il, p. ftiG.)

Avec une pareille popularité, on s'explique aisément le grand nombre de localités qui portent le nom de Roland, même en dehors des Pyrénées, et l'existence de proverbes qui font allusion a l'expédition où il perdit la vie. Au XV* siècle, voulait-on exprimer que l'on était peu avancé dans une entreprise, on disait que l'on y était avant, autant que Cbarlemagne dans les Espagues. (Les Arrêt» d'Amours, etc. A Amsterdam, chez François Changuion, MDCCXXXI, in-8°, seconde part., p. 331, arr. XXXIII.) Peut-être aussi disait-on déjà mourir de la mort Roland, pour mourir de soif, et faire le Roland, pour menacer, faire le mourais , le vaillant, deux expressions recueillies par Oadin dans ses Curiosité i françaises, édit de M.UC. LVL, p. 475, 571.— Tout le monde connaît, dans les Pyrénées, la brèche, le pas de Roland. Bien loin de la , on peut signaler, dans la commune de Joursac, canton de Massiac < Cantal), un ravin appelé retri* de Roland. Voyez Description historique et scientifique de la haute Auvergne, etc., par J.-B. Bouillet, p. 44.

• Sortie Folke-Viser. Christiania, 1854-53, ln-8°, chap. XIV. Ce chant populaire, en vieux norvégien, est intitulé : Roland og Magnus Kong tu. Conservé par la tradition seulement , il ne nous est pas arrivé en entier, et il est difficile d'en fixer la date. Il existe aus^i un chant des Fœroer sur le même sujet ; mais ce n'est qu'une imitation du chant norvégien. — Dans rc dernier, on lit, p. 171 :

Dci slogest ùt pà Rùsanollcn , et l'éditeur écrit en note : Rusarrollen, Ronsraldvolicn , Ronsrallvollen , Ronsarroldeu , Rnaan ollann, Ronserolden , se rem ontrent souvent dans les chants populaires norvégiens pour désigner un lieu de combat ou de jeu. — Auparavant , dans le chant XUI du mè c recueil , Ivar Erlingen, Iving ou Iven Eringen, y est comparé, pour la valeur, à Roland. Les chants norvégiens le nomment même quelquefois compagnon de Roland.

GOAKTS HISTORIQUES. 535

basque , qui n'a jamais été considéré que comme uuc langue courante, sans emploi pour les choses dont on voulait conserver un souvenir durable.

Je crois pourtant à l'antiquité du chant d'Altabiscar, mais en me fondant sur le sentiment général de la pièce, que distingue entre toutes sa double énumération de guerriers, si originale et d'un si puissant eiîet. Il est encore un point sur lequel s'appuie ma croyance : c'est le nom de Carlomano donné au roi franc. Tout porte à croire que tel était , ou peu s'en faut, celui par lequel on désignait de son vivant Charlemagnc, qui n'a été appelé tout d'abord Carolvs Magnxts que par une traduction matérielle du nom de Carloman. Ce point a été, il est vrai, suffisamment démontré par J. Grimm 1 et par M. Michelet * avant la publication du chant d'Altabiscar; mais il est peu probable que l'éditeur, ou tout autre , ait puisé dans leurs ouvrages l'idée d'ajouter à l'air d'antiquité de cette pièce en donnant au grand empereur un autre nom que celui sous lequel il est généralement connu.

Il est encore moins vraisemblable que l'auteur du chant d'Altabiscar ait lu un petit poëme bohémien de la fin du XV' siècle, qui oOrc plus d'un trait de ressemblance avec le chant basque : je veux parler de la Défaite des Saxons, publiée par Wenceslas Hauka dans son recueil intitulé Bukopis Kralodvorsky (Manuscrit de Kralodvorsky). Cette pièce, que nous aurions voulu citer en entier, se termine ainsi :

Wenesh escalada In montagne, — il leva son êpée vers lu droite : — c'est la que se lance l'armée; — il leva l'êpée vers la gauche : — c'est là que fond l'armée, — et de là sur le rocher; — et du haut du rocher — on jetait des pierres sur les Germains. — L'armée se précipite du haut du rocher dans la plaine, — et les Germains gémissaient, — et les Germains fuyaient, — et ils succombèrent 3.

' Denlsehr Grammatik, vol. III (Gôttingen, bei Dieterich , 1831 , in-8°, p. 319, 321»).

» Histoire de France, t. 1 ( Paris, 1833, in-8°), p. 307, en note. Voyez encore noire publication intitulée : CharlemaçM , an Anglo-Norman Poem of the twelfth Cenlury, p. 54- 56. Anx passages qui s'y trouvent cités, ajoutez le suivant, qui est de l'historien Todebode : « bti prudent issimi milites... vénérant per viam qoam jam dudum Carlomannns, miriâcus rex Franci*, aptare fec il , usque Constant inopolim. • ( Ms. Bibl. imp. n° MâT». A , fol. 1 reelo, nlt. lin.)

1 Die Kô*i0i»h*fer Htndsckrift , etc. Prag, 18Î9, in-8°, p. 72. — Voyez snr ce recueil le BmUel. de$ eeiencee kutor., etc., publié par le baron de Fériis^ie , t. XIII , p. 300-303.

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Comme dans le poëme bohémien , on voit dans le chant basque l'ennemi écrasé sous des rochers lancés du haut tics montagnes ; mais l'auteur nous montre encore ses compatriotes armés d'arcs et de flèches ; or, nous savons que les montagnards de la Navarre étaient autrefois de grands chasseurs. Depuis l'époque à laquelle appartient la rédaction du Fucro général 1 jusqu'à l'année 1576, nous voyons une classe de vilains appelés cazadores , qui payaient une certaine redevance au roi et formaient une espèce de communauté, au moins au commencement du XIV* siècle *. A la lin, le roi Charles III achetait deux cent sept peaux de martres à Ter de Echain et à d'autres hommes des montagnes, c'est-à-dire de la merindad de Pampelune, au prix d'un demi florin la pièce 3.

Le chant d'Altabiscar a été traduit en vers par M. Barandeguy- Dupout, sous le titre de Chant des Escualdunac *.

ALTABISC.vnRACO C A NT L'A.

Oyhu bal adilua uan da

Escualduncn mrndien arletic ,

Ela etebeco jaunac, berc atheareu aiutcinean chulic.

Ideki tu beharriac. cta erran da : c Nor da hor? Ccr nain daulel? »

Ela charurra , bere nausiaren oioclan lo zaguena ,

A le ha tu da, cta karrasU Allahiscarren iognruac betbe ditu.

LU 0 II A NT n'ALTADISCAK.

( L\«lect.e <Jo U bï»;e I.'svarr* )

Un rn s'est élevé

Du milieu des montagnes des Basques,

El Vetcheco jauna1, debout devant sa porte

A ouvert l'oreille, et il a dit : e gui est la? Que me veut-on? »

El le chien , qui dormait aux pieds de son maître ,

S'est levé, et il a rempli les environs d'Allabisrar de ses aboieuienls.

1 Liv. III, Ut. VU, ebap. VI (Futroi del reyno de Savarra, etc. En Pamploua, por Longas, aiïo de 1815, in-folio, p. 75, col. 2) , il est question des vilains chasseurs de Gorbindo, Leranoz ci anires villages.

* lUcciontrio de anttgutdadet del reine de Xavarra, t. Il, p. 621 , 6*3.

' Ibid., p. 309, au mot Martre. Ce qu'on lit t. III, p. 141 , fait croire que c'était po ir spéculer.

» lue voix de» Pyrénéen. Paris, cbci Ledoyen, 18U4, ln-12, p. 28-30.

1 Mot à mot, maître de la m ait on, titre que l'on donne aux laboureurs propriétaires.

IbaDctarcii lepoan harabolx bal agherlcco da, Urbilleen da. arrokac osier ela eseun jotcen diluelaiic ; Uori da orruolic hddu dcn armadabaieu burruma. Meodien capeletaric guriec crcpuesla ciuan diote; Berec lulen seinua adiarazi dule , Eu etchcco jaunac bere dardac xorrozten lu.

HeJdu dira ! hcldu dira ! ccr laozazco sasia !

Nola cer nabi coiorezco banderac heieo erdian aghertcen direo!

Ccr simiztae alheratcen diren bein armetaric !

Ceœbat dira? Haurra, condatzac onghi.

Bat, biga, hiror, laur, bortz, sei, zazpi, zortxi, lxderatzi, baraar, bameca, bamabi, Hamahirar, tiamalaur, bamaboriz, bamasein, hamampi, hemezortzi, hemeretzi, hogoi.

Hogoi ela millara oraioo.

Hein condateea demborarcn gallcea lilekc.

l'rbilt ditzagan gurc beso zailac, errolic athcra dittaguo arrora horiee.

Bol ha dilzagaa meodiaren palarra bcheta

Hein boruen gaineraino;

Leher dilzagun, berioaz jo dilzagun.

Cer nabi zuten gare mendielaric Norteco ghizon horiee? Certaco jin dira gure bakearen naliasiera?

Janngo coac roendiac in diluenean nain izan du liée ghizonec ez pasaUva. Bainati arrokac biribilcoliea croi tren dira , Iropac leliertccu dituzUv OJola cburrutan badoa , haraghi puscac dardarao daude. Oh I eembat hezorr carra scatuac ! cer odolezco ilsasoa 1

Ao col d'Ibaneta no brait retentit;

It approche en frappant a droite, a gauche les rochers :

C'est le murmure sourd d'une armée qui vient.

Les nôtres y ont répondu du sommet des montagnes;

Ils ont fait eotendre le signal de leurs cors ,

Et l'e/cfteeo-iauna aiguise ses flèches.

Ils viennent! ils viennent! quelle haie de lances!

Comme les bannières de toutes couleurs flottent au milieu d'eux !

Quels éclairs jaillissent au milieu de leurs armes !

Combien sont-ils? Enfant, compte-les bien.

Un, deui, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, ooze, douze, Treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt.

Vingt, et par milliers d'autres encore.

On perdrait son temps a les compter.

Unissoos nos bras nerveux et souples, déracinons ces rochers,

Lançons-les du haut de la monUgne en bas

Jusque sur leurs tètes ;

Écrasons-les, frappons- les de mort.

Que voulaient- ils de nos montagnes, ces hommes du Nord? Pourquoi sont-ils venus troubler notre paix?

Quand Diea Bl ces montagne?, il voulut que les hommes ne les franchissent pas. Mais les rochprs en tournoyant tombent, ils écrasent les troupes. l*e sang ruisselle, les débris de chairs pal|dlenl. Oh ! combien d'os broyés ! quelle mer de fang !

LE PATS BASQUE.

Eseapa! cscapa ! indarela uldi dituzocnac.

Escapa badi, Carlomano erreghe, bire luma beltzekin eta hlre capa gorriarekin ;

Hire iloba maiica, Errolan zangarra, hantcbet bila dago;

Bcrc zangarrlassua beretaco cz du izan.

Eta orat, Escoaldunac, ait ditzagan arrora horiec;

Jauts gbitco file, igor dilzagun gare dardae eseapatceo direocn contra.

Badoadi! badoadi! nonda bada lanlzezco sasi bara? Non dira heien crdian agberri ciren ccr nabi colorezco bandera bec? Ez da ghehiago simiziaric alberatcen hcicn arma odolez bethelaric. Cembat dira? Haurra, condatzac onglii.

Hogol. hemerelzi, bemezorlzi,hamazazpi,haroasei,hamaborlx,hamalaur, bamahirnr, Ilamabi, hamcca, hamar, bederatzi, zortzi, zazpi, sel, borlz, lanr, hirur, biga, bal.

Bat! cz da bibine agherlcen gebiago.

Akbabo da. Etcbeco jauna , joaiien ahalzlra zurc chacurrarekin ,

Zure emaztearen eta zure haarren besarkaleera ,

Zure darden garbiteera eta alchateera zare tulekin, eu gbero heien gainean el*a-

tera eta io itéra .

Gabaz , arranoar joanen dira baagbi pusca k-hertu horien jatera , Ela hezurr horiec oro cburituco dira eternitatean.

Fincz! fuyez! vous à qui il reste de la force et on cheval. Fuis, roi Carloroan . avre tes plumes nolrfs et ta cape muge: Ton neveu bieii-aimé, Roland le robuste, est étendu mort la-bas. Son courage ne lui a servi a rien poar lui. Et maiotenant, Basques, laissons ces rorbers, Descendons vile en lançant nos flèches a ceux qui fuient.

Ils fuient ! ils fuient ! où est donc la haie des lances !

Où sont ces bannières de toutes couleurs flottant au milieu d'eux?

Les éclairs ne jaillissent plus de leurs armes souillées de sang.

Combien sont-Ils? Enfant, compte-les bien.

Viugt, dix-neuf, dix- huit, dix-sept, seize, quinze, quatorze, treize,

Douze, onze, dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quaire, trois, deux, un.

Un! il n'en parait pas on de plus.

C'est flni. Etcheco-jauna , vous pouvez rentrer avec votre chien, Embrasser votre femme et vos enfants,

Nettoyer vos flèches, les serrer avec voire cor, et ensuile vous coucher et

dormir dessus. La nuit, les aigles viendront manger ces chairs écrasées. Et tous ces os blanchiront dans l'éternité.

CHANTS HISTOBIQUES.

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