PARTIE BIOLOGIQUE
Au commencement de la première partie, nous avons prouvé l’existence, dans les temps primitifs, d’un immense golfe de la mer du Nord, recouvrant le Pays de Waas avec un grand nombre d’autres pays de l’Europe occidentale. L’étendue de ce golfe peut se présumer, d’une manière approximative, par les vestiges qui nous en restent. Ces vestiges sont : les terrains tertiaires qu’il a déposés, et les débris fossiles des animaux qui le peuplaient. En général, là où nous trouvons de ces terrains et de ces débris, là a régné la mer qui submergeait nos contrées. Où donc les trouve-t-on? « Les dépôts tertiaires — dit d’Omalius — recouvrent une partie considérable du globe, principalement dans les pays de plaines peu élevées, mais ils se trouvent aussi sur les montagnes et plutôt sur les très-hautes que sur celles d’élévation moyenne » '. Parlant de ces dépôts en Belgique, le même auteur s’exprime ainsi : « Bruxelles est, comme Paris et Londres, au milieu d’un massif tertiaire (pii fait partie de l’immense plaine du milieu de l’Europe, et qui n’est séparé du massif de Londres que par la pointe méridionale de la mer du Nord. Ce massif s’étend sur presque toute la partie de la Belgique située au nord-ouest de la Sambre et de la Meuse; il pousse quelques lambeaux sur les rives droites de ces deux cours d’eau, et d’autres lambeaux, qui se prolongent sur les dépôts crétacés de l’Artois et de la Picardie, le rattachent au massif de Paris » â. Quant aux gîtes des débris fossiles, nous
1. Encyclopédie populaire. Géologie par J. .1. d'Omalius-d’Halloy, p. Ci.
2. Ibidem, p. 523. — M. Hennequiii , dans son Exposé sommaire de la géologie de
avons déjà montré, d’après M. Lyell, l’identité on la similitude des coq uilles de notre argile et de notre sable sus-argileux avec celles de l’argile et du erag d’Angleterre, de France, d’Allemagne, d’Italie et d’Autriche ', et, dans sa Description des coquilles et des polypiers fossiles des terrains tertiaires de la Belgique , M. Nyst a trouvé : 1° « que les espèces appartenant aux terrains inférieurs se rapportent à celles des environs de Paris et du London clay de l’Angleterre; 2° que quelques-unes sont identiques avec celles de Bordeaux et de l’Italie ; 5° que celles des terrains supérieurs se rapportent au crag des Anglais, et (pie, parmi elles, quelques-unes sont identiques avec les fossiles de la Sicile ». De son côté, le professeur Van Beneden nous apprend que : « depuis quelques années, on a exhumé des ossements de cétacés dans un grand nombre d’autres localités (que les environs d’Anvers), et que la mer du crag pourrait bien avoir eu une extension beaucoup plus considérable qu’on ne l’avait pensé d’abord. En Hollande — continue-t-il — dans la province de Gueldre, on a trouvé des ossements en tout semblables à ceux d’Anvers (et du Pays de Waas), et toute une portion de crâne, récemment sortie de la Baltique, semble provenir d’un animal qui a une grande analogie avec nos plésiocètes. Des ossements semblables ont été également déterrés en Russie et décrits sous le nom de Cetotherium » * 2 3 , et, « tout récemment, M. Paul Gervais a fait mention de la présence de plésiocètes dans les couches tlu vio- mari nés du val d’Arno inférieur, mêlés à des débris d’espèces terrestres » r’. « Ges reliques de la (in de la période tertiaire — dit encore M. Van Beneden — se trouvent entassées dans les mêmes couches de sables , depuis les bords de la Meuse
la Belgique, p. 35, s’exprime à peu près de même : « Ces terrains (tertiaires) — dit-il — n’existent pas dans la haute Belgique et ne présentent, au sud de la Sambre, que des affleurements très restreints ; ils se développent largement au nord de celte rivière et de la Meuse, et recouvrent une grande partie de la Belgique moyenne et presque toute la basse Belgique. Nos terrains tertiaires se rattachent aux dépôts du même âge, mais de nature un peu plus calcareuse, du bassin de Paris, par des lambeaux qui le prolongent sur la nappe sénoniennc de l’Artois et de la Picardie; ils sont séparés du bassin tertiaire de Londres par la mer du Nord ».
î. Voyez ci-devant aux pages 33, 36 et 37. — Lyell, Mémoire cité, pp. 13, 17, 21, 23, 26, 41, 67 et 69. — Dclla pietra leccese , mémoire cité du professeur Capellini , p. 26.
2. La côte d’Ostende et les fouilles d'Anvers. Discours prononcé en la séance publique de l’Académie royale de Belgique, le 16 Décembre 1861 , par M. Van Beneden, page 23.
3. Les baleines fossiles d’Anvers, par M. P. J. Van Beneden. Extrait des Bulletins de l’Académie royale de Belgique, 2e série , tome XX A' IV , N° ï. Juillet 1872.
jusqu’au Mecklenbourg d’un côté, de Norfolk et de Suffolk en Angleterre de l’autre » '. Si maintenant, on prend pour base les localités déjà connues où gisent nos terrains tertiaires et les débris fossiles qui les
caractérisent, on peut admettre que le golfe qui recouvrait le Pays de Waas, s’étendait également sur la Norwége, la Suède, le golfe de Bothnie, la Baltique, l’ouest de la Bussie d’Europe, le Danemark, l’Allemagne, l’Autriche, l’Adriatique, l’Italie, la Sicile, la Hollande, une grande partie de la Belgique, le nord de la France, le Pas de Calais et l’Angleterre. En 1855, M. Hebert avait donc bien raison de dire, que la mer de l’époque tertiaire moyenne s’étendait sur de vastes espaces, et occupait plus d’étendue en Europe que celle qui l’a suivie, et que c’est l’époque où l’Europe a été le plus immergée sous les eaux de la mer 1 2.
A en juger par l’énorme puissance de nos couches d’argile et de
sables, ce golfe, avec ses vastes proportions, a dû exister pendant un grand nombre de siècles, après lesquels son étendue et sa forme ont été souvent modifiées à des époques et par des causes différentes. Indiquons quelques-unes des modifications principales. Et d’abord, à l’entrée de la période quaternaire, l’émersion de la Belgique et des pays émergés avec elle, fit reculer brusquement la vague, et réduisit les dimensions du golfe de toute l’étendue des terres émergées; la situation qui en fut le résultat, a duré également pendant un laps de temps considérable. Dans le courant de cette même période, sans préjudice pour des émersions nouvelles qui ont pu se faire, de nombreux atterrissements formés à l’embouchure des fleuves et le long des côtes auxquelles ils s’étaient joints, ainsi que la rupture de l’isthme qui jusque là — dit-on — avait rattaché l’Angleterre au continent, opérèrent, à leur tour, des réductions de plus en plus grandes. A
mesure que l’on s’éloigne des temps primitifs, la circonscription et l’aspect du golfe se constatent mieux. Le général Renard, d’après
Belpaire, en décrit les limites et les inflexions sur la côte franco- et hollando-belge. « Des recherches patientes — dit-il — ont fait retrouver la côte primitive. Un banc d’argile (ou vase grise j la dessine et permet d’en suivre les contours. II s’appuie d’un côte au cap Blanc-Nez, de
1. Description des ossements fossiles des environs d’ Anvers , par M. P. J. Van Bencclen. Exilait des Bulletins de l'Académie royale de Belgique, 2e série , tome XLIll, N° i, Avril 1877.
2. Bull. Soc. géol. de France, tome XII, 2e série. Paris 1855, (séance du 21 Mai 18o5), page 771.
l’autre à la Tèle-de-Flandre près d’Anvers, et présente les indexions suivantes : l’Àa, clans les temps primitifs, se jetait dans la mer, au fond d’un immense golfe dont les canaux de Calais et de la Colme dessinent assez bien les limites; la vague s’engouffrait entre les monts Watten et Rnminghem, et, formant un large chenal, allait battre la
colline à laquelle la ville de Saint-Omer est adossée... La vieille côte suit d’abord les limites de ce golfe, et ensuite le canal de Bergues
à Fnrnes, jusque près de cette dernière ville vers Sleenkerke; là,
elle tourne brusquement vers l’est et dessine un autre golfe au fond duquel se déversait l’Yser; la ligne passe par Loo, Knocke et Merckem, et de là se redresse vers Dixmude. A ce point, la côte recevait une nouvelle inflexion, se dirigeait vers Zarren et Ilantsaeme pour revenir vers Beerst par Bovekerke et Vladsloo, et remonter vei's Zevecote par Keyem et Leke. Entre Zevecote et Ghistelles existait encore un petit
golfe au fond duquel se trouve aujourd’hui Eerneghem ; mais à partir de Ghistelles, la ligne n’offre plus de pareilles échancrures, elle contourne Bruges par Omlenbourg, Stalhille, Meetkerke et üamme, puis passe par Middelbourg, Ardenboillg, Saint-Laurent, Bouchante, le Sasde-Gand, Zelzaete, Overslag, le fort Saint-Jean et Calloo; elle redescend ensuite au midi pour mourir à la Tête-de-Flandre '... Sur la rive droite de l’Escaut, l’autre limite passait par Merxem, Capelle, Stabroek, Stmtvliel et Berg-op-Zoom , taisant à gauche les polders conquis sur la vieille plage » -. A cette épocpie, l’Escaut trouvait la mer à l’emplacement actuel de la ville d’Anvers, qui était donc située près du fond du golfe de la mer du Nord. Sans contrôler l’exactitude de cette délimitation, nous signalerons deux situations antérieures empiétant sur une grande partie de l’est du Pays de Waas : au temps de la première, la côte, à partir du fort Saint-Jean, au lieu de passer par Calloo pour aller mourir à la Tête-de-Flandre, allait rejoindre la partie septentrionale de la crête ou de la ligne sinueuse qui circonscrit
1. a Dom. Man», dans les Mémoires de V Académie impériale et royale Bruxelles 1775, Ionie II, p. 159, a donné pour limilc à la mer, une ligne partant de Calais cl passant par Courlrai , Audenarde. Bruxelles, Louvain et Tongres, et cela parce qu’on a trouvé, le long de celle ligne, entre autres au Parc et au fort Monlerey, à Bruxelles, des débris de corps marins. Au point où en sont arrivées les connaissances géognosiques, un pareil système n’a pas besoin d’être réfuté ; mais d’autres savants modernes qui ont écrit sur notre pays ayant émis la même opinion, il suffira de faire remarquer qu’avec de pareilles preuves, on ferait remonter les côtes de la mer jusqu’aux sommets les plus hauts des Alpes ». (Renard, Histoire citée, p. 571, note 2).