‹ Le pays des AmazonesChapitre 31 sur 149 · PEN E E · texte numérisé non relu

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plus incrédules ; sa naïveté parut exempte de toute arrière-pensée de supercherie. Or, s'étant livré à une enquête de veracitate facti, voici ce qu'il raconte le plus gravement du monde, dans son Nuero Descu-

brimiento :

« A trente-six lieues au-dessous du dernier village des Tupinambás (1) en descendant le fleuve de l’Amazone, on rencontre au Nord une rivière qui vient de la province des Amazones et qui est connue, parmi les gens du pays, sous le nom de Cunuriz (2). Cette rivière tire son nom des peuplades d'Indiens qui habitent le plus près de son embouchure. Au-dessus de ceux-ci sont les Apotos, qui parlent la langue générale (le tupy-guarany). Après eux se trouvent les Tagaris, puis les Guacaris, l’heureuse tribu qui jouit de la faveur des vaillantes Amazones. Les Guacaris ont construit leur village sur des montagnes d’une hauteur prodigieuse (les Cordillères de la Guyane). Parmi elles, il y a un mont, appelé Tacamiába, dont le sommet s'élève de beaucoup au-dessus des autres, et qui est stérile, parce qu'il est sans cesse

battu par les vents. C’est le séjour des Amazones.

« Ces femmes vivent seules entre elles et se protègent sans le secours des hommes. Seulement, à certaines époques déterminées, elles recoivent la visite de leurs voisins, les Guacaris. Lorsque ceux-ci arrivent, . elles courent aux armes, de peur d’être surprises. Mais, aussitôt qu’elles ont reconnu leurs amis, elles se précipitent toutes vers les barques des nouveaux arrivés. Chacune y prend un itamáca (hamac) et s'en va le suspendre chez elle, en attendant les hommes. Au bout de quelques jours, les hôtes des Amazones regagnent leurs demeures

et ne manquent jamais de revenir à la saison suivante. Les filles qui

(1) Tupinambás, Toupinambours, Tououpinambaultios, Toueoupinambahults. Leur nom vient, d'après Baptista Caetano, de T'upinambae, ceux qui sont fermes sur terre, les vaillants de la terre, dérivé de ambde, participe, signifiant celui qui est debout; d’où t-ibi-ri ambue — iubini-ambae — tupinambae.

(2) Cunuriz — cundh-r-y, rivière aux femmes, en langue tupi. Le Cunuriz est le Jamundá actuel.

naissent de ces unions sont élevées par leurs mères. On leur apprend à travailler et à manier les armes. Quant aux garçons, on nesait pas au juste ce qu'ils deviennent. J'ai entendu dire par un Indien qui, dans sa jeunesse, était allé avec son père à l’un de ces rendez-vous, que les Amazones remettent au père, l’année suivante, l'enfant mâle dont elles ont accouché. Mais, en général, on croit qu’elles mettent à mort ces enfants mâles. Je ne saurais décider la question.

« Quoi qu'il en soit, ces femmes possèdent des trésors capables d'enrichir le monde entier. La barre de la rivière sur les bords de laquelle habitent les Amazones se trouve par 2 degrés et demi de latitude méridionale (1). » *

Le bon Père de Acuña écrivait l'histoire à sa façon, en y faisant entrer quelques-uns de ses souvenirs classiques. C'était assez la mode du temps. Il nous faut compulser Hérodote pour trouver la clef de ces belles imaginations. Voici ce qu'écrit l'historien d'Halicarnasse (2), qui a baptisé, sans le savoir, le plus grand Etat du Brésil :

« Vers l’heure de midi, les Amazones s'éloignaient du camp, seules ou deux à deux... Les Sycthes, s’en étant aperçus, firent la même chose. Un d’entre eux s'approcha d'une de ces Amazones isolées, et celle-ci, loin de le repousser, lui accorda ses faveurs... Le jeune Scythe, de retour au camp, y raconta son aventure, et le jour suivant, il revint avec un autre Scythe au même endroit, ou il trouva l’Amazone qui Vattendait avec une de ses compagnes. Les autres jeunes gens, instruits de cette aventure, apprivoisèrent ainsi le reste des Amazones, et ayant ensuite réuni les deux camps, ils demeurèrent ensemble, et chacun prit pour femme celle dont il avait eu d’abord les faveurs... De là vient que les femmes des Sauromates ont conservé leurs anciennes coutumes : elles montent à cheval et vont à la chasse. tantôt seules et tantôt avec leurs maris.Elles les accompagnent

aussi à la guerre et portent les mêmes habits qu'eux... »

(1) Chanoine BERNADINO DE Souza: Para e Amazonas.

(2) MeLronÈxe, Histoire d'Hérodote, livre IV, page 321. Edition Charpentier.

nt

C'est donc la légende grecque qui a servi à Orellana, à Raleigh et au Père de Acuña pour édifier leur légende amazonienne.

Ces fables s’étaient répandues jusque parmi les habitants le l’Amazonie, et De La Condamine (1) les propagea dans toute l'Europe au xvinº siècle.

Il semble hors de doute aujourd'hui que les Amazones du Brésil n'ont jamais existé telles que les décrivent ces voyageurs anciens. Ce qui a pu donner lieu aux amplifications de Francisco de Orellana et de ceux qui l'ont suivi, c’est l'habitude qu'on conservée un grand nombre d'Indiennes d'accompagner les hommes à la guerre, de les exciter «u combat et même de prendre part aux attaques dirigées contre les peuplades rivales. Ces mœurs indiennes nous aident à mieux comprendre ce qu'étaient autrefois les femmes du Thermodon.

Dès 1774, Ribeiro de Sampaio faisait observer que les Muturicús, alors en hostilités ouvertes avec les centres de population fondés sur le Tocantins, emmenent leurs femmes à la guerre et que celles-ci, non seulement leur fournissent les flèches pendant le combat, mais essuient fort bien le feu mème des blancs. Les Otomacas en faisaient autant, avec cette différence que leurs femmes ramassaient les flèches ennemies, les empoisonnaient séance tenante, et les donnaient de nouveau à leurs maris pour qu'ils les lançassent contre l'ennemi. Il ajoutait finement que cette fable allait bien à l'esprit des Espagnols, si épris de merveilleux.

Cependant, comme l'histoire cherche toujours à expliquer la légende, on soutient gravement, encore aujourd'hui, que les Amazones ont réellement existé, et on essaie d'en justifier l'existence ancienne au ‘moyen d'inscriptions lapidaires et du masque du Jurupary.

Le Jurupary, dont les Indiens actuels ont fait un mauvais génie, la

(1) DE La Conpanise: Relation d'un Voyage dans l'intérieur de l'Amérique méridionale en descendant la rivière des Amazones. — Paris, 1743-1744.

personnification du diable, aurait été, dans les temps préhistoriques, un guerrier étranger venu; des Antilles sans doute, dans " Amazone. A l'embouchure de ce cours d’eau, il aurait commencé à se heurter à des bandes de femmes guerrières, qui lui auraient livré combat tout le long du fleuve. Les inscriptions que l’on voit encore aujourd’hui sur les pierres et les rochers, à l’époque de la baisse des eaux, notamment à l'embouchure de l'Oyapock ou rio de Vicente Pinzon (1), à Itacoatiara et dans le rio Negro, sont le récit, que nul n’a pu déchiffrer jusqu'ici, de ses victoires et de la défaite des Amazones. Dans sa course triomphante, le Jurupary parvint au haut rio Negro, après avoir entièrement détruit les Amazones. Les descendants de celles-ci adoptèrent comme symbole de leur terrible défaite la cuirasse du vainqueur qui, par une lente transformation, devint le masque sacré, que nulle femme indienne ne peut voir, sous peine de mort. C'est pourquoi, mème de nos jours, elles s'éloignent et gagnent les profondeurs des forèts lorsque l’on exhibe l’ancien instrument de leur défaite (2).

Voilà pour le nom.

Venons à la chose.

Quel fut Pheureux mortel qui, le premier, tenta sur un léger esquif de descendre ou de remonter le fleuve des Amazones? Quel est l'audacieux, emporté par le goût des aventures et par la soif de l'or, qui, se hasardant à pénétrer dans ce repaire de sauvages mangeurs d'hommes, comme on le croyait alors, découvrit le plus grand fleuve de la terre ? — Les annales de la géographie n’ont pas enregistré son nom.

Bien avant Francisco de Orellana (1540), on connaissait, nous l’avons dit, d’une manière certaine, l’existence de la mer Douce ama- - zonienne.

(1) Termo de vistoria que mandou fazer o capitão commandante Diogo Pinto da Gaia das pedras (esculpidas) do Monte d’Arjan (les montagnes d'Argent) que se acha na Bocca do rio de Vicente Pinzon, 1728 (man avec estamp. de la Bibl. Nat. de Rio).

(2) F.-J. de Santa-Anna Nery : Folk-Lorrio Bresilien, Paris, 1880, librairie académi-

que Didier, pag. 245 et suiv.

Les Français revendiquent pour eux la gloire de cette belle découverte (1).

Cousin, disent-ils, partit de Dieppe au commencement de l’année 1488. Desceliers (2), qui fut pour lui ce que fut pour le Gênois Christophe Colomb le Florentin Paolo Toscanelli, lui avait recommandé, affirme-t-on, de ne pas serrer les côtes, comme avaient fait tous ses devanciers, et de se lancer hardiment au travers de l'Océan. Une fois parvenu dans l'Atlantique, Cousin aurait suivi ce conseil, et se serait trouvé bientôt entrainé par le courant équatorial, qui porte à l'Ouest, comme on sait. Après deux mois de navigation, il aurait abordé une terre inconnue, près de l'embouchure d'un fleuve immense. Les Mémoires de Dieppe n'hésitent pas à prononcer que cette terre inconnue était l'Amérique du Sud, et que ce fleuve immense était le fleuve des Amazones, auquel Cousin aurait donné le nom de Maragnon (3).

Ce qu'il y a de certain, c'est que l'honneur de la première découverte authentique de ces régions revient à un Espagnol, Vicente Yañez Pinzon, l’un de ces trois frères qui aidèrent si puissamment Christophe Colomb à organiser son premier voyage, et qui furent ses compagnons dans la grande entreprise. Vicente Yañez Pinzon eut le mérite inoubliable, non seulement de reconnaître, le premier, embouchure du grand fleuve et les côtes d'alentour, mais encore

(1) Desmarquets : Mémoires chronologiques pour servir à l'histoire de Dieppe... Paris, 1785, 1 vol. in-12. —Estancelin : Recherches sur les voyages et découvertes des navigagateurs normands. Paris. 1832, 1 vol. in-8°. — Paul Gaffarel : Histoire du Brésil Francais, Paris, 1878, 1 vol. in-8º, etc.

(2) Les écrivains francais écrivent toujours Descaliers, et L. Vitet nous donne un résumé de la biographie de ce savant prêtre du xvi° siècle. Nous savons aujourd’hui, après la publication, en fac-simile, des mappemondes de Lord Crawford et du British Museum, qu'il s'appelait, en réalité, Pierre Desceliers. La deuxième mappemonde porte, en effet, cette inscription : « Faictes à Arques par Pierre Desceliers, presb. 1546. » ( « Bibliotheca Lindesiana, » Collations and Notes, nº IV. Fac-similes of Three Mappemondes, London, 1898). Nous avons déjà parlé des indications de deux de ces mappemondes.

(3) L. Vitet : Histoire des anciennes villes de France, Première série : Haute-Normandie, Dieppe, Paris, 1833, 2 vol. in-12, t. second, p. 56-57.

d'aborder au Brésil avant même que l’escadre portugaise, destinée aux Indes et placée sous lecommandement de Pedro Alvares Cabral, eût quitté le port de Lisbonne (g mars 1500). Vicente Pinzon, qui avait pris part à la découverte de l'Amérique, parcourut toute la côte septentrionale du Brésil, depuis le cap auquel il donna le nom de Santa-Maria-de-Consolacion, devenu aujourd’hui le cap de Santo- Agostinho (26 janvier 1500), jusqu’au cap qu'il désigna sous son propre nom — Cap de San-Vicente — et que l'on eut la triste fantaisie de nommer cap d'Orange, sur la rive droite de l'Oyapock. Il reconnut alors les bouches de l’'Amazone, qu'il baptisa du nom si bien trouvé de mer Douce (Mar Dulce), et longea le littoral sud-américain jusqu'au golfe de Pária, au Venezueia. Cet événement causa une telle sensation à l'époque que, peu après, la famille Pinzon obtenait des lettres de noblesse et des armes : trois caravelles cinglant l'Océan et un bras tendu vers une île inconnue — avec la fameuse devise, déjà

prise par Colomb :

A Castilla y a León Nuevo Mundo dio Pinzón.

En la même année 1500, un autre Espagnol,Diego de Lepe,arrivait également au cap de Santo-Agostinho, visitait la côte brésilienne jusqu’à la rivière San-Giano, qu'on suppose être le rio des Contas, et refaisait la route déjà parcourue par son compatriote Pinzon, en descendant vers le Nord, c'est-à-dire vers l’'Amazone.

Peu après, Diego de Ordaz (1531), à qui Charles-Quint avait accordé le droit d'exploiter le pays légendaire du Dorado ; Lopez de Aguirre (1560), le meurtrier de Pedro de Ursua; Gonzalo Jiménez de Quesada (1569), gouverneur de Santa-Marta, en Colombie, qui donna à ces anciennes possessions espagnoles le nom de Nouvelle-Grenade, en souvenir de son pays d’origine ; Antonio de Berrio (1591), d’autres

encore, parcoururent quelques-uns des affluents de l’Amazone, sans

entrer dans le fleuve même.

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