CHAPITRE II
Situation géographique. — Etendue, limites, configuration. — Avantages généraux de cette situation géographique. — Comment on accède à l'Etat de l’Amazone. — Voyage de Belem à Manãos. — Nouveaux cieux, nouvelles terres.— Parintins et Itäcoatiàra. — Le rio Negro. — Arrivée à Manãos.
Depuis quelque temps on a coutume de donner le nom d'Amazonie à la région septentrionale et orientale du Brésil, baignée par le fleuve des Amazones, et composée des deux Etats de Pará, capitale Belem, et de l’Amazonas, capitale Manãos.
L'Amazonie est bornée par l'Océan Atlantique, par les trois Guyanes — néerlandaise, britannique et française — par le Venezuela et la Colombie, par les Républiques de l’Equateur, du Pérou et de Bolivie.
Ainsi entourée de cinq Etats indépendants et des trois Guyanes, l'Amazonie mesure 3,044,732 kilomètres carrés. Elle est près de six fois aussi vaste que la France (528,876 k. c.) et que l'empire d'Allemagne (540,483 k. c.), et le petit royaume de Belgique (29,457 k. c.) tiendrait 183 fois dans son périmètre. Elle égale donc presque le tiers du continent européen, dont l'étendue est, comme l'on sait, de 10 millions de kilomètres carrés.
L'Etat de l’Amazone (Estado do Amazonas) est le plus vaste des vingt Etats qui composent "Union brésilienne. Il s'étend, au nord, jusqu’à 5°10 de latitude, et, au sud, il atteint le 10° parallèle. Il part, à l'est, du 59º grand cercle, et aboutit, à l’ouest, au 75º. Il mesure donc 360 lieues du nord au sud, et 300 de l’est à l’ouest. Sa superficie
totale est de 1,897,020 kilomètres carrés. Il est, par conséquent, trois
fois et demie plus grand que la France, et il constitue à lui seul plus du cinquième de la superficie totale du Brésil.
Sa forme est celle d'un pentagone irrégulier.
L'Etat de "Amazone est borné : au nord par la Guyane britannique, par le Venezuela et la Colombie ; au sud par la Bolivie et l'Etat brésilien de Matto-Grosso ; à l’est, par l'Etat brésilien de Parà et la Guyane néerlandaise; à l’ouest par les Républiques de l’Equateur et du Pérou.
Cette situation privilégiée fait de l’État de l’'Amazone comme un centre naturel de communications, entre le reste du Brésil et la plupart
des États néo-espagnols de l'Amérique du Sud.
Par l'État brésilien de Matto-Grosso, l'Amazone se relie au grand bassin de la Plata, car, près de Villa-Bella, les sources du Guaporé, bras principal du Madeira, sont à peine éloignées de quelques centaines de mètres des petites rivières Aguapehy et Estiva, qui se jettent dans le Jaurú, bras considérable du Paraguay, de sorte que, au moyen d'un petit canal, que les Portuguais ont tenté d'établir au xvirre siècle, de légères embarcations à fond plat pourraient passer de l’un à l’autre, et effectueraient ainsi le plus étonnant des voyages, en allant de l'embouchure de la Plata à celle de l’Amazone par V'intérieur des terres (1).
Par l’Equateur et le Pérou, il entre en contact avec l'Océan Pacifique.
Par la Colombie, il se trouve en communication avec l’isthme de Panama.
Par le Cassiquiare, il peut déboucher près de la mer des Antilles, après avoir parcouru l'Orénoque.
Enfin, par le beau fleuve qui le traverse, il a une sortie du côté dé l'Océan Atlantique.
Rappeler toutes ces choses, c'est rappeler du même coup l’avenir
(1) Le Brésil en 1889, Paris, 1889, p. 25.
Fr
de cette région exceptionnelle qui n’attend plus que le commerce et
l'industrie du monde entier pour devenir ce que les anciens avaient ? rêvé : l’El-Dorado où coulent des flots d’or.
Quand on remonte du sud au nord les 6,600 kilometres du littoral maritime du Brésil, on rencontre, à l'extrémité de la courbe dessinée par ces côtes, presque sous l’équateur, une dépression profonde, une sorte de solution de continuité entre les rivages. C'est le grand estuaire de l’Amazone. « On a donné le nom de Rio Parà à cet énorme estuaire, qui s'étend depuis la baie de Marajó jusqu'à l'Océan Atlantique, sur un espace de 330 kllomètres, et qui est formé par le Tocantins, enrichi des eaux des rivières Moju et Guajará. »
Pénétrons dans l’État de l'Amazone, en remontant le cours du beau fleuve qui lui a donné, avec son nom, l’inépuisable fertilité de son sol.
Nous pouvons partir indifféremment de Liverpool, du Havre, de Gênes, de Marseille, de Barcelone ou de Lisbonne, car les lignes anglaises qui ont leur port d'attache à Liverpool font escale au Havre, à Lisbonne et à Madère, et la ligne italienne, qui part de Gênes, fait escale à Marseille, au Maroc, à Lisbonne et aux Acores. Sans quitter notre paquebot, nous pourrions aller jusqu'à Manàos. Mais nous cherchons à faire ample connaissance avec le pays; nous voulons jouir du pittoresque de ces merveilleuses régions, et arrivés à Belem, capitale de l’État de Parà, nous laissons notre steamer européen pour pouvoir faire escale dans tous les petits ports qui s'échelonnent sur
> les rives amazoniennes.
Après avoir pris place sur l’un des nombreux paquebots de l’Amazon Steam Navigation Company, Limited, nous nous installons à bord le plus confortablement possible. Comme la chaleur est intense,
= chacun déserte les cabines, où l’on étoufferait sans rien voir, et fixe son hamac sur la dunette ou sur le pont, où tout est préparé pour les
suspendre aisément. Nous sommes, si vous le voulez, au mois de
mars, en plein hiver des tropiques. Nous n'avons guère à subir que 28 degrés centigrades, tempérés, d’ailleurs, par de fraîches brises qui descendent des forêts ou qui viennent de la mer, rendant la température tout à fait délicieuse pendant la nuit et pendant les premières heures de la matinée.
Le fleuve est dans toute sa splendeur; ses eaux grossies le font ressembler à un lac immense. Sans craindre l'importunité des moustiques, qui ne sévissent guère dans cette saison, nous pouvons nous abandonner, dans un farniente enchanteur, à la contemplation tranquille du spectacle merveilleux qui se déroule sous nos yeux.
Le navire nous promène à travers des éblouissements dont PEuropéen n’a pas la moindre idée. Il semble que l’on pénètre dans les mystères de la nature, et que des terres nouvelles, aussi belles que les cieux, se révèlent à chaque instant. Malgré nous, nous répétons les paroles écrites par Amerigo Vespucci en 1504: « E se nel mondo é alcun paradiso terrestre, senza dubbio dee esser non molto lontano da questi luoghi. — Et, s’il y a un paradis terrestre en ce bas monde, sans aucun doute il doit être situé pas bien loin de ces sites (1) ».
Des forêts profondes s'étendent au loin; des palmiers, tantôt isolés, tantôt massés en assez grand nombre, étoilent de leurs feuillages sombres l’ardente sérénité du ciel bleu. Les rives sont bordées d’une puissante végétation qui encadre de noir la masse grisâtre des eaux. Ca et là, dans une éclaircie de verdure, une construction rustique arrête le regard : c’est le sitio du sertão amazonien, la demeure perdue des hommes qui se livrent à la culture du cacaoyer et de la canne à sucre, ou bien qui s'adonnent à l’exploitation des essences forestières. Un grand nombre d’entre elles ne sont plus couvertes de chaume misérable comme autrefois: leurs toits de tuiles rouges brillent au soleil; il en est au faîtage de zinc. A quelques pas de
ces maisons, des troupes d'enfants, tout nus ou à peine vêtus d’une
(1) Le Brésil en 1889, page 107.
Ut |
longue chemise d’indienne, jouent sur la plage au sable étincelant et fin. Quelques montarias et quelques igarités, les embarcations de ces parages, sont amarrées dans un repli du fleuve.
Nous passons, sans nous y arrêter, en vue de quelques villages ; nous laissons Bôa-Vista et Curralinho à notre droite. Après treize heures d’une navigation ininterrompue, nous stoppons en face de l’île de Breves, à 150 mille de notre point de départ. Breves semble aujourd'hui une pauvre bourgade en décadence. Autrefois, les naturels de la contrée se livraient à une industrie assez lucrative et fort curieuse : leurs poteries, d'une forme et d'une ornementation três originales, étaient estimées de tous les amateurs, et la civilisation n’a rien appris, en fait de céramique, à ces habiles ouvriers qui, au contraire, ne parviennent plus à faire des vases aussi parfaits que ceux qu'ils fabriquaient autrefois.
Après quelque temps employé à faire du combustible, nous reprenons notre route. Le bateau à vapeur voyage maintenant sur un bras étroit de l’'Amazone. Sur la gauche du fleuve et, par conséquent, à la droite du touriste qui le remonte, les îles se succèdent avec une admirable variété. On passe près des îles de l’Aturia, du Mucujubim, du Jabirú, du Boiossù, du Monsaràs, du Mutum-quara, du Limão, de l’Ituquära, du Juruty et du Pucuruhy. Au bout de douze heures de traversée, on arrive à Gurupá, l'ancien Mariocay, à 102 milles de Breves, sur la rive droite du grand fleuve.
Nous entrons maintenant dans le véritable bras de l’Amazone, et nous nous trouvons au confluent du Xingu. Cette rivière, que le prince Adalbert de Prusse, accompagné des comtes Oriola et Bismarck, a explorée en partie, et que trois voyageurs allemands {1) ont étudiée avec soin toutrécemment, recoit sur sarive droite 14 affluents et 16 sur sarive gauche. « Le Xingu, dit Ferreira Penna, naïtà 1 5°delatitude sud.
Son principal affluent ou confluent (car tous les récits le représentent
(1) MM. Charles et Guillaume von den Steinen et Othon Clauss, dont les ouvrages ont paru, en 1886 et 1894, chez Brockhaus à Leipzig, et chez Hæœfer à Berlin.
comme égal au Xingü), c'est l'Iriri. Il coule du sud au nord ; il s'élargit souvent dans son cours supérieur et dans son cours moyen, ressemblant à un lac peuplé d'innombrables îlots. Quand il reçoit l'Iriri, il change rapidement son cours. formant ainsi une grande courbe. Au commencement de cette ligne, le Xingu se replie pour ainsi dire sur lui-même en tournant vers le sud-est, et il y forme un lac si large que le prince Adalbert l'a comparé à la mer. Puis il change son cours vers le nord et l’ouest jusqu’au moment où il atteint à peu près sa longitude primitive, poursuivant sa route vers l'Amazone. » ‘
Nous n'entrons pas dans le Xingu pour voir Porto-de-Moz, situé sur sa rive droite, à 12 milles de l'embouchure de cette rivière ; mais nous faisons escale à Prainha — la petite plage — joli bourg sur la gauche de l’Amazone, à 123 milles de Gurupà. Le climat y est excellent et le site des plus agréables. Mais il est en décadence, les habitants préférant s'enfoncer dans les mattas à la recherche des produits forestiers.
Après Prainha, le panorama se transforme. L'Amazone ne tarde pas à prendre un cours régulier. Il s'étend à perte de vue sous les yeux émerveillés du voyageur. Nous sommes en route depuis moins de trois jours et nous touchons à Monte-Alegre — le Mont-Joyeux — qui mérite vraiment son nom. Le bourg est élevé de 300 mètres au-dessus du niveau du fleuve, et s'étage sur le versant d’une colline. Tout près se dresse la serra de PEreré et coulent le lac Macurú et la rivière Gurupatüba. Monte-Alegre est l’un des sites les plus sains et les plus pittoresques de cette région.
Bientôt nous apercevons le Tapajoz, dont le nom est, dit-on, une corruption des mots tapayü-paranà des indigènes, ou des mots tapanhon-hù des Indiens Mundurucüs. Quelques naturels de ces parages l’appellent encore Paranà-pixüna, rivière noire, à cause de la couleur de ses eaux. En réalité, cette couleur n'est guère plus foncée
qu'une infusion de thé, mais la profondeur des eaux les fait paraître
d e ea
“autrement brunes. Rien n'est plus curieux que de voir la lutte de ses
- eaux contre les flots de l'Amazone. Après avoir rencontré les ondes
grisâtres du grand fleuve, sa longue traînée noire ne se mêle aux
eaux de son suzerain et ne disparaît tout à fait qu’à plusieurs kilomètres de son embouchure.
Le Tapajoz est formé par la réunion de Arinos et du Juruena et
a ses sources dans les champs des Parecis, à Matto-Grosso. Son cours
est de 1.300 kilomètres, mais il est encombré de nombreuses cata-
| ractes. Bien que sa largeur soit de 16 à 20 kilomètres, au moment où
fi “nous le voyons à Santarem, il n’a plus que deux kilomètres et demi
de large.
A 60 milles environ de Monte-Alegre, nous rencontrons, sur la rive droite du Tapajoz, Santarem, ancien village des Indiens Tapajoz. La ville date du commencement du xvi siècle. Elle apparaît élégante et jolie avec sa belle plage argentée qui lui donne, de loin, l'aspect d'une station balnéaire. Elle compte de 5,000 à 6,000 habi-
“tants, quoique ces chiffres soient sujets à caution. Le climat y est bon “et les terres fertiles. Les forêts qui l'avoisinent fournissent en abondance la noix du Brésil (Bertholletia excelsa), l'huile de copahu, la vanille et d’autres produits forestiers précieux. Son commerce est assez étendu. Il consiste principalement en poisson, en bétail et en cacao. C'est la ville la plus considérable de l’État de Pará, après Belem, la capitale. Santarem se donne des airs de grande ville; la civilisation y est assez avancée : on y lit des journaux politiques.
Quittons Santarem, en laissant deux îles, dont une considérable, à notre droite. Le fleuve se resserre. Nous poursuivons notre voyage en passant près de l'embouchure du grand lac de Villa-Franca, qui est considéré comme le plus profond de l’Amazone. Les hameaux deviennent moins rares; ils se succèdent à des intervalles plus rapprochés. On remarque un certain nombre de maisons rustiques construites sur pilotis, par précaution contre les grandes crues du
fleuve. Ce sont les palafittes de ces régions.
Dix heures après notre départ de Santarem, nous arrivons à Obidos, à 1.400 kilomètres de Belem. La marée s'y fait encore sentir à cette distance de la mer. Obidos estun ancien village des Indiens Epauches ou Epauaches, que les Brésiliens appellent aujourd’hui Pauxis ou Pauchis (1). Il remonte au xvir siècle. C’est maintenant une petite ville sans animation, assise sur un promontoire escarpé de la rive gauche de l’Amazone. Sur la pointe de cet escarpement se dresse la citadelle, qui devrait être la clef du cours supérieur de l’Amazone,
mais qui dans l’état actuel ne sert absolument à rien.
La ville d'Obidos est la dernière de l'Etat de Para, que nous quittons pour entrer sur le territoire de l'Etat de l’Amazone. C'est en cet endroit que l'Amazone est le plus étroit — 1,892 mètres —
quoique encore très profond — 75 mètres.
Après avoir passé près de la rivière Jamundã ou Nhamundà — le Cunuriz ou rivière des femmes, de C. de Acuña, où Francisco de Orellana prétend avoir vu les Amazones, et qui aujourd’hui sert de limite aux deux grands États de l’'Amazonie, — nous laissons au
loin la serra de Parintins et nous abordons à la ville de ce nom.
Parintins est le premier centre de population appartenant à l'État de l’Amazone, que l’on rencontre en remontant le fleuve. Au temps de la domination portugaise, ce bourg (villa, comme on dit en portugais) s'appelait pompeusement Villa-Nova-da-Rainha. Après Pindépendance du Brésil, il prit le nom plus solennel encore de Villa- Bella-da-Imperatriz ; et enfin celui sous lequel nous le désignons
actuellement.
Parintins est un gros bourg gracieux, situé sur la rive droite de l’'Amazone et sur la rive gauche du Maués qui sort de la grande rivière Madeira. Vers la fin du xviu* siècle, en 1706, le capitaine
(1) Le D' von Martius prétend, cependant, que ce nom n'est pas tupi, et qu’il n’y a pas eu de tribu de ce nom. L’appellation viendrait du nom d'un oiseau du pays (Crax tuberosa!, du genre mutúm (hocco).
LE PAYS DES AMAZONES 29 José Pedro Cordovil fonda en cet endroit un campement d'Indiens des tribus des Maués et des Sapopés. Quelques années après, un carme, le Père José das Chagas, y alla en mission et convertit les
tribus soumises, auxquelles bientôt s'adjoignirent des colons blancs.