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Notions Générales. — La grande plaine de l’Amazone, — Son aspect. — Sa structure géologique. — L'été perpétuel de l’Amazone. — Système orographique.— Conditions climatériques. — Opinions des voyageurs étrangers sur le climat de l’Amazone. — Les observations météorologiques. — Données démographiques. — Pourquoi ce climat est salubre.

La grande plaine de | Amazone, une des quatre grandes plaines du plateau brésilien, à couches horizontales ou presque horizontales —les trois autres étant celles des bassins du Parana, du S. Francisco et du Parnahyba (1) — ne renferme pas seulement une partie de l'Etat de l’'Amazone : elle embrasse la plus grande partie des Etats de Matto- Grosso, de Goyaz, de Parä et même de Maranhäo. Le Tocantins- Araguaya, le Xingu, le Tapajoz et le bas Madeira, avecson affluent le Guaporé, descendent tous de ce plateau, par une série de rapides, à 100 ou 200 milles de l'Amazone. Son bord méridional est un escarpement de 800 à 1,000 mètres au-dessus du niveau de la mer, en face de la dépression du Paraguay et du Guaporé. Cet escarpement, où se trouve le divortium aguarum dont nous venons de parler, a pris le nom de serra dos Parecis.

La grande plaine du Parnahyba, qui occupe tout PEtat de Piauhy, une partie du sud de l'Etat de Maranhão et une partie de l’ouest de l'Etat de Ceará, forme peut-être un tout ininterrompu avec la grande plaine amazonienne, le long de la ligne de partage des eaux, entre le

Tocantins et le Parnahyba.

(1) Le Brésil en 1889, ou se trouvent résumées les études de M. Orville Derby sur tous ces points.

D'un autre côté, quoique l’on ne connaisse encore que d'une manière assez imparfaite la partie brésilienne du plateau des Guyanes, on sait cependant que, le long de la ligne de partage des eaux entre les fleuves qui coulent vers la mer des Antilles et vers l'Amazone, il y a des montagnes, dont les points culminants s'élèvent à 2,000 mètres et même davantage, et que ces hauteurs se rapprochent assez près du fleuve, sur plus d’un point, entre l'embouchure du rio Negro et l'Océan Atlantique. Cette région est baignée par le rio Negro, qui passe à Manãos, par son tributaire le rio Branco, et par un grand nombre d'autres cours d'eau, parmi lesquels le Jamundá, qui sert de

limite aux deux Etats de |'Amazone et de Para.

La grande dépression de | Amazone est relativement étroite dans la partie inférieure du fleuve, au-dessous de l'embouchure du rio Negro, dans ce que nous appelons le bas Amazone : dans cette partie, la largeur moyenne est de 100 à 200 milles. Dans la partie supérieure, au contraire, entre le rio Negro, le Madeira et les contreforts des Andes, elle s'élargit considérablement, affectant la forme d'un flacon

florentin.

En général, le fleuve est bordé par de basses plaines d’alluvions, arfois assez larges, sujettes à des inondations lors des crues périodi- P 8 ques des eaux — igapós (1), — et l’on y trouve un grand nombre de

lacs profonds et de canaux latéraux (igarapés, furos (2), etc.).

Les terrains les plus élevés sont de deux sortes: les uns sont des plaines n'ayant pas plus de goo mètres d'élévation, formées par des dépôts particuliers à la dépression ; les autres sont les contreforts ou

les sommets arrondis et dénudés des bords des grands plateaux orien-

taux sur les deux côtés ou du plateau andin au commencement du

bassin.

La plus grande partie du pays est, d'ailleurs, recouverte de forêts

(1) Endroit inondé : Ig-apó en nheengatú ou tupi amazonien. (2) Canal latéral ; littéralement : percée,

titine dé TP D.

gigantesques (1). Sur la rive droite, ces forêts pénètrent plus au centre,

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à 120 lieues, interrompues à peine par quelques plaines de peu d'étendue. Après la forêt, vient la région des campos. Sur la rive gauche, la zone des forèts qui borde le fleuve n'est pas aussi large, et la région des campos se trouve plus rapprochée. De plus, aussi bien sur

-, VAmazone que sur ses affluents, on rencontre un grand nombre de

- lacs qui communiquent entre eux. La crue des eaux pendant la saison des pluies en hiver est extraordinaire, même pendant les années «+ normales. Elles montent de 11 m. à 17 m. Les bords des différents cours d’eau, à commencer par ceux de l’Amazone, se trouvent alors

… noyés. La saison des pluies commence en décembre à peu près, quand

let. Pendant cette saison, les orages sont fréquents, parfois très forts,

- et le fluide électrique descend presque toujours jusqu’à terre.

Au point de vue de la structure géologique, la plaine amazonique — du plateau brésilien se compose, la plupart du temps, selon M. Orville Derby, de grès et de schistes argileux adossés à des roches métamorphiques qui apparaissent dans la vallée du fleuve et des rivières. On ne connaît pas l'âge géologique de ces strates, car on n’a pas encore rencontré des fossiles dans cette région. Alcide d’Orbigny a rapporté à l’âge carbonifère les couches adjacentes à la barre du Guaporé, 4 apparemment parce qu'elles ressemblent aux couches carbonifères de —…. la Bolivie orientale où l’on a rencontré des fossiles.

Aussi bien la formation dévonienne que la formation carbonifère se trouvent représentées le long des bords amazoniques du plateau. Il est à três probable que ces couches s'étendent à travers le plateau et constituent en partie la plaine dont nous nous occupons. La ressemblance apparente des plaines de l’Amazone et du Paraná favorise cette anière de voir. D'un autre côté, on peut supposer que les strates de l’âge secondaire des bassins du Parnahyba et du S. Francisco

(1) Silva Coutinho : As Epidemias no Valle do Amazonas, Manaos, 1861.

le soleil est dans le tropique du Sud, et s'étend jusqu’au mois de juil=

mg

sal

s'étendent à travers la ligne de partage des eaux du Tocantins et forment une partie de la zone amazonique.

Le peu que l’on sait sur la partie brésilienne du plateau de la Guyane fait penser que, quant à la structure géologique, il ne diffère pas beaucoup, probablement, du plateau brésilien proprement dit. Les roches fondamentales sont laurentiennes et huroniennes, et les montagnes les plus élevées sont couvertes d’un grand drap de grès, d'âge inconnu. Le long du bord méridional du plateau les couches de la dépression amazonique s'étendent sur les roches cristallines ; mais on ne sait pas encore jusqu'où elles s'étendent dans les terres plus élevées du plateau.

Dans la dépression amazonique, les formations silurienne supérieure, dévonienne et carbonifère — chacune avec ses fossiles caractéristiques, très abondants et variés dans les deux dernières — se retrouvent dans la partie étroite de la vallée qui demeure au-dessous de la barre du rio Negro. Elles se composent de grès et de schistes argileux, auxquels s'ajoute le calcaire dela formation carbonifère. Une partie du schiste argileux est aluminifère. Les digues de diorite sont nombreuses et considérables. Les couches de ces trois formations sont un peu troublées, et présentent en général une inclinaison suave de chaque côté vers la ligne centrale de la vallée.

Couvrant ces formations plus anciennes, on trouve des couches horizontales de grès mou et d’argile brillante, diversement colorés, formant des mornes aplatis de 300 mètres d'élévation à peu près, qui semblent appartenir à l’époque tertiaire. Les plaines basses adjacentes à l'embouchure sont probablement des formations plus modernes de la même époque.

Dans la région du haut Amazone (1), on voit apparaître la formation crétacée, avec des reptiles fossiles caractéristiques dans le Purús; et des dépôts tertiaires, avec des lignites et beaucoup de

(1) C. Barrington Brown : Tertiary Deposit of the Solimões and Javary Rivers, in Brazil....,« Quarterly Journ. of the Geolog. Soc. », Febr., 1879.

mollusques fossiles du type des mollusques d’eau salée, occupent une aire considérable le long de l'Amazone, des deux côtés de la frontière péruvienne.

Enfin, les vastes aires des terres basses de la dépression amazonique sont formées par des dépôts de l’époque quaternaire et peut-être des dernières époques tertiaires ; elles s'élèvent à peine à quelques mètres au-dessus du niveau du fleuve et sont sujettes en grande partie à des inondations périodiques.

Un éminent astronome de l'Observatoire de Paris, qui s’est livré à de longues études au Brésil (1), va nous dire maintenant quel doit être le climat d’une région pareille :

« La quantité de rayons solaires, qui atteignent à un instant donné une même étendue de la surface terrestre, est très différente suivant que les points que l’on considère sont au centre de l’hémisphère éclairé ou sur les bords de ce même hémisphère... Or, malgré la rotation de la terre, les régions polaires ne peuvent jamais atteindre ce centre ; elles sont toujours près des bords, de telle sorte que, pendant la moitié de l’année où le soleil les éclaire, ce dernier ne les échauffe que très faiblement..... Les contrées situées près de l’équateur, au contraire, passent chaque jour au centre de l’hémisphère éclairé ou dans son voisinage, et elles y reçoivent les rayons du soleil sous une incidence voisine de la perpendiculaire. Dans ces pays, on jouit d'un été perpétuel, sous l'influence duquel, dans les deux régions organiques, les forces vitales déploient leur summum d'action. Le mot d'été perpétuel que je viens d'employer ne signifie pas toutefois que les saisons ne soient pas marquées dans la zone intertropicale. Loin de là, elles sont en général très distinctes et très prononcées ; mais, comme dans la totalité de l’année et même dans la période qui répond à l'hiver, la température reste haute, on peut dire que toutes

les saisons sont estivales. ....

(1) Emmanuel Liais, astronome de l'Observatoire de Paris: L'Espace Céleste et la Nature tropicale...., Paris (sans date), p. 85 et suiv.

» L’intensité maximum de la chaleur dans la zone intertropicale dépend aussi beaucoup de la nature du sol. C'est dans les déserts arides comme ceux de l’Afrique que la température atteint sa plus grande valeur pendant le jour. Sur l'Océan, elle s'élève moins, mais elle est plus constante. Le sol américain, couvert de végétation, tient le milieu entre les deux extrêmes. L'évaporation y est abondante, et les vapeurs enlèvent l'excès de la chaleur sous la forme de calorique latent... Il y a loin de l'aspect de ces splendides paysages tropicaux, au moment de la plus grande action solaire, du spectacle de la vie qui, sous mille formes diverses, les anime, à l’idée des anciens au sujet des régions équatoriales, regardées par eux comme brúlées par les feux du soleil. De cette idée bizarre est venu le nom de torride donné à la zone terrestre comprise entre les tropiques. Mais partout où il y a humidité dans "atmosphere, les rayons du soleil, loin d'être destructeurs, sont générateurs de phénomènes vitaux...

» Disons, pour donner une idée nette des saisons sous les tropiques, que la température de l’hiver y est celle de l’étéen France, débarrassé seulement de quelques journées étouffantes qu'il présente accidentellement. La température de l’été s’en distingue par la présence de ces grandes chaleurs, lesquelles sont alors beaucoup plus soutenues que chez nous. C'est la saison des orages qui modèrent toutefois de temps

à autre cette température élevée. »

La science considère comme très probable [existence d'une mer intérieure dans le centre de l'Amérique du Sud. Par un de ces cataclysmes fréquents aux époques antérieures à la nôtre, cette mer aurait été déplacée par le soulèvement des hauts reliefs du sol américain. Il est probable que le Madeira fut une des voies par où cette Méditerranée vint se déverser dans l'océan Atlantique, en creusant ces excavations profondes qui servent de lit actuellement aux affluents de l'Amazone. Ces lits auraient continué à être alimentés par les

eaux pluviales dont nous venons de parler. Il reste donc à peu près

Aire:

établi que la vallée amazonienne fut, à une certaine époque, un fond de mer, un immense golfe de l’Atlantique. Sur ce point, De La Condamine, Humboldt, Agassiz, Silva Coutinho, Fred. Hartt, Orville Derby, sont à peu près d'accord. Les révélations de la nature ellemême confirment chaque jour leurs assertions. La présence d'innombrables foraminifères, spécialement de nummulites et d’autres faiseurs de mondes, dans les roches sédimentaires assignent à cette mer intérieure une époque qui ne semble pas devoir être portée au-delà de la période crétacée secondaire. Il est à supposer que plus d'une commotion tellurique s'est fait ressentir, depuis, dans cette région. En dernier lieu, la formation de la chaine des Andes semble avoir déterminé [aspect actuel de ce continent. Elle coincide avec certaines dépressions produites par la décomposition du gneiss, et que MM. Agassiz et Coutinho ont observees.

Agassiz ayant, en outre, remarqué que les flancs des serras de Pacaraima et de Tumucumaque, qui regardent le bassin amazonien, sont arides et chauves, tandis que les versants du Nord et de l'Ouest sont couverts d’une belle végétation, en a conclu que la vallée de PAmazone fut, non pas un bras de mer, non pas un golfe, comme celui du Mexique, mais simplement un lac formé par les eaux du dégel d'un hiver cosmique, au temps où l’Amazonie s'étendait jusqu’au milieu de l'Atlantique, et ou les rivières qui se jettent aujourd’hui sur la côte, depuis le Parnahyba, allaient se précipiter dans le courant de l'Amazone.

Cette opinion personnelle à l’illustre savant, et qui fait partie de son système de la formation glaciêré des continents, ne saurait être acceptée sans de graves restrictions. L'absence presque complète de blocs erratiques dans la vallée de "Amazone semble la condamner. Quant à la rareté de vestiges d’origine marine sur les pentes du Tumucumaque, elle peut s'expliquer par l'existence d'eaux saumâtres qui ont dù croupir aux lieux où furent les eaux salées du golfe amazo-

nien, et par le ravage terrible des torrents et des pluies. La seconde

56 LE PAYS DES AMAZONES partie de l’hypothèse d'A gassiz est parfaitement soutenable. Il se peut, en effet, que l’Amazonie s’étendit à l'Est et à l'Ouest, et formãt cette fameuse Atlantide des anciens qui est demeurée encerclée dans un mystère éternel.

Tout récemment (1), le colonel George Earl Church, dont le nom demeure lié à la première tentative sérieuse pour la construction de la voie ferrée Madeira-Mamoré, a soutenu, avec une abondance extraordinaire d'observations et de faits, une thèse nouvelle. Il prétend que, dans une période géologique pas trop lointaine, le bassin de la Plata occupait une superficie beaucoup plus considérable que de nos jours, et que, presque toutes les rivières qui aujourd’hui s'unissent pour former le Madeira, coulaient alors vers une mer pampéenne et arrosaient les terres où se trouve située présentement la République Argentine.

Mais ceci importe peu à notre sujet.

Étudions plutôt dans ses détails le système orographique de cette région, que nous venons de décrire dans ses grandes lignes et dans

ses contours généraux.

La vallée de " Amazone est, nous l'avons dit, fort peu accidentée. Les queiques montagnes qu’elle renferme se dressent entre le rio Negro et l'Océan. Sur toute la vaste zone située à l'Ouest de cette rivière, les cartographes n’enregistrent aucun accident de terrain remarquable. Cependant, sur les rives de "Amazone s'étendent les ravissantes collines de Sam-Paulo-d'Olivenca ; à l'embouchure du Japurá courent les chaînes du Cupaty ; sur les limites de l’ancienne Nouvelle-Grenade se détache un chainon de la cordillère Aracuara. nommé Apaporis, et ne dépassant pas 270 mètres d'élévation. Parmi

les hauteurs qui se trouvent entre le rio Negro et l'Atlantique, la prin-

(1) Presidential Address to the geographical Section of the British Association, Bristol, September, 1808, in the Geographical Journal, vol. XII, nº 4, Oct. 1898, p. 386 et suiv.

cipale est celle de Parintins, qui se prolonge à droite du Jamunda, sur les confins des Etats de l’Amazone et de Para. Viennent, en second ordre, |'Acarahy, simple contrefort du Tumucumaque, entre la Guyane et Para ; puis, les chaines et les petites éminences qui se trou-

vent à l'Est du rio Branco.

o. — Collines de Pariniins.

Cependant la vallée de l’Amazone proprement dite peut être considérée comme un véritable horizon géognostique de premier ordre, dont le facies caractéristique se trouve dans les terrains crétacés en exposition sur les falaises des rivières. Des roches plus ou moins friables et sujettes à la décomposition, des argiles multiples, des puddings, des brèches, des granulations, des schistes argileux et talqueux marquent l’âge géologique de cette région. Les fonds peu prononcés des

vallées sont coupés par les sédiments et les matières clysmiennes du

drift, sorte de diluvium rouge qui résulte de la trituration des roches cristallines et des roches de transport. On peut affirmer que la base du terrain amazonien est le terrain secondaire, et que l’argile et le drift (1) riche d'humus sont les principales parties constitutives du sol.

Ces terres grasses, mélangées de détritus végétaux et de désagrégats minéraux, sont aptes à toutes les cultures, et engendrent cette

puissante végétation qui caractérise la région amazonienne.

Les conditions climatériques de l’État de PAmazone résultent de ce qui précède. La situation géographique de cette contrée qui s’étend sous des latitudes tropicales, l'orientation des vallées, l'abondance des eaux, le régime orographique, l'étendue des forêts, ce sont là autant de coefficients qui agissent sur le climat de cet immense territoire. L'humidité des basses terres, les ferments putrides dús à une végétation rapide et luxuriante, et la rareté des bras employés à assainir le sol par la culture pourraient faire croire, au premier abord, que la région amazonienne ne jouit pas d'une salubrité três grande. Et, cependant, le contraire est vrai, à part quelques exceptions qu'il est facile de signaler.

Les fièvres intermittentes ne sont endémiques que dans Vestuaire nord du grand delta du fleuve. Elles sévissent également quelquefois, vers la fin de l'été, qui est la saison sèche, sur quelques-uns des affluents de l’Amazone. Mais on peut vanter la bonté de ce climat, qui est parfaitement salubre et d'une température beaucoup plus modérée qu'on ne le suppose généralement, comme Pa dit Agassiz.

Ce qui a le plus contribué à cette sorte d'abandon où l'élément européen qui émigre a laissé " Amazonie, c'est le préjugé généralement répandu de ce côté-ci de l'Océan, qui fait considérer ces belles

contrées comme inhabitables ou du moins comme fort dangereuses

1) Argile rougeâtre, homogène, baptisée sous ce nom par Agassiz, qui Vattribue aux dépôts des glaciers descendus des Andes.

… pour les étrangers. L'ignorance s’est plu à leur attribuer une température insupportable et une atmosphère chargée de miasmes paludéens.

| Ilest certain que plusieurs bas-fonds marécageux du bassin de PAmazone, que quelques coins de forêts impénétrables au soleil, ne sont guère plus attrayants que certains endroits de la campagne romaine. Ce qui a donné lieu à toutes ces erreurs, c’est que l’on s’est accoutumé à ne faire entrer dans l'évaluation de la température de ces régions qu’un seul coefficient : la position géographique dans le voisinage de l'équateur. On a négligé d’autres facteurs três appréciables qui dérangent les calculs de ceux qui ne comptent qu'avec la latitude et les zones mathématiques.

Sur les rives de l’Amazone courent continuellement des brises de mer charriées par les courants aériens. Elles apportent une espèce d'allégement au poids du climat. M. Th. Lavallée a fait remarquer (1) que l’Europe, exposée aux froids du pole, serait à peine habitable si les vents soufflant d'Afrique ne déversaient sur le continent européen, par-dessus la Méditerranée, la chaleur accumulée dans ce grand réservoir qu'on appelle le Sahara. Un phénomène contraire se produit dans les régions amazoniennes, et Maury a déjà expliqué de quelle manière, grâce à ces courants atmosphériques, « le climat de PAmazonie est l’un des plus remarquables du monde. »

Nul n'étant prophète quand il parle de son pays, surtout lorsque ce pays est très loin, nous cédons la parole à deux hommes qui ne peuvent pas être soupçonnés de partialité intéressée.

Le lieutenant Herndon (2), en parlant du climat de cette région, s’est exprimé en ces termes : « J'ai toujours été très réservé au sujet de la salubrité de ce pays ; malgré cela, je crains qu’un grand nombre de personnes ne trouvent exagérés les quelques éloges que j'en ai

faits. Ces personnes doivent voir ce que rapporte un naturaliste an-

Ee : .

— (1) Harmonie des continents et des mers.

(2) Exploration of the Valley of the Amazon, Washington, 1854.

glais, M. Wallace, qui se trouvait dans ce pays en même temps que moi: « Le climat, a-t-il écrit, tel que nous l'éprouvons encore, est « délicieux. Le thermomètre ne s’est jamais élevé au-dessus de 87° « Fahrenheit (30º56' C.) dans l'après-midi. Il descend jusqu’à 74° Fah- « renheit(23º63'C.) pendant la nuit. Les matinées et les soirées étaient « très agréablement fraîches, et, généralement, nous avions une averse « et une brise légère, dans l’après-midi, qui rafraichissaient beaucoup « et purifiaient l'air. » Ailleurs, il parle de la « merveilleuse fraîcheur et de la transparence de l'atmosphère, de la douceur balsamique des soirées, » en ajoutant « qu'elles n’ont d'égales dans aucun des pays qu'il a visités, et qu'on y peut travailler comme dans les mois les plus

chauds en Angleterre. »

D’après les observations météorologiques fournies au bureau de

de statistique par la Commission d'assainissement de Manaos (1), la

température moyenne de Manäos est de 27° 37 centigrades. Le mois le plus tempéré est celui de décembre, avec une moyenne de 26º 7o et le plus chaud, celui d’août, avec une moyenne de 27° 98. La température la plus haute n’a jamais dépassé 31° 75, et a été observée au mois d'aoút également ; la plus basse a été de 22° 25 et se rapporte au mois de septembre. Les observations ont été prises à 7 heures du matin, à 2 heures de l'après-midi et à q heures du soir. )

« On rend trop volontiers, dit un voyageur français (2), tous les pays chauds solidaires d’une insalubrité que l’on croit générale... Nous voyons une terre voisine, la Guyane française, où les entreprises imbéciles de la plus routinière, la plus formaliste, la plus incapable et la plus suffisante de toutes les administrations, coûtèrent la vie à plusieurs milliers de colons européens. Mais, en Amazonie, il n’en est pas ainsi. Ni [administration portugaise, ni Padministration brésilienne ne se sont rendues coupables de ces criminelles

inepties. L'initiative individuelle y a été aussi habile et heureuse

(1) Relatorios das Repartições de Estatistica e Archivo Publico do Amazonas, 1898. (2) Henri A. Courdeau : La France Equinoxiale t. I p. 355-56, Paris, 1886.

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qu'elle a été maladroite et malheureuse dans la petitecolonie d’à côté. Tous les colons blancs qu’on a introduits à Cayenne y sont morts ; tous ceux qu'on a introduits en Amazonie s’y sont acclimatés, y ont prospéré et y ont fait souche. Cayenne est une petite terre souillée, sinistre et maudite, qu'on fuit. L'Amazonie, climat et milieu identiques d’ailleurs, est un vaste monde qui ne respire que la richesse et le bonheur, et qui sera d’ici peu un des centres d'attraction des émigrants d'Europe ».

Après des témoignages aussi affirmatifs, aucun doute ne peut plus subsister sur la bonté du climat amazonien, et nous pensons qu'il n'aurait jamais été incriminés'il n'avait pas été aussi fréquemment confondu avec celui des Guyanes.

La statistique de la mortalité vient, du reste, à l’appui de notre thèse.

A Paris, le nombre des décès annuels dépassait 30 pour 1.000 habitants, sous le règne de Louis-Philippe. Plus tard, durant la période écoulée de 1855 à 1865, lors des grands travaux entrepris sous l’Empire, pour faire circuler dans Paris Pair, l’eau ct la lumière, le nombre des décès annuels tomba à 27 pour 1.000 habitants. Depuis 1882, d’après l'Annuaire stalistique de la ville de Paris, il y a dans la grande capitale à peine 26.2 décès pour 1.000 habitants.

L'anné 1897 fut une année d'une mortalité exceptionnelle pour Manäos, car la ville fut frappée à la fois par une épidémie de variole, importée par un paquebot, et par un développement de la malaria, dû principalement à des mouvements de terre rendus nécessaires par les grands travaux publics entrepris. Malgré cela, le rapport présenté par le directeur de l’hygiène, le D' Gouveia (1), est encore

rassurant. Le nombre des décès pendant l’année s’est élevé à 1.323,

sur une population qui n'est pas inférieure à 45.000 âmes. La pro-

(1) Relatorios déjà cités.

portion des décès est de 29.40 pour 1.000 habitants. Mais, sur ce nombre, on compte 232 décês dús à la petite vérole. Si on les défalque, on n'a plus qu'une proportion de 24 25 pour 1.000 habitants, proportion qui représente assez exactement la mortalité moyenne annuelle de ja capitale. La moyenne des décès par mois fut, en 1897, de 110.25. Les mois de moindre mortalité furent janvier et mai (87 décès chacun) ; ceux de plus grande mortalité furent septembre (158) et août (162). A l’hôpital portugais, il y eut, pendant la même année, 576 malades en traitement, et seulement 39 décès, soit moins de 6,6 o/o. Parmi ces mralades, on comptait, cependant, des individus de toute nationalité, peu acclimatés encore: Portugais, Français,

Italiens, Espagnols, Péruviens, Vénézuéliens, Arabes, etc.

— Mais l'intérieur des terres ? dira-t-on.

Ici encore laissons, tout d’abord, la parole aux faits.

En janvier 1883, M. José Paranaguá, qui administrait alors l’Amazone avec autant de zèle que d'intelligence, envoya le D" Aprigio de Menezes au Purús, où l’on signalait une situation menacante. Ce médecin adressa au président de la province un rapport dont voici quelques extraits : « Pendant la dernière période de la préparation du caoutchouc, le rio Purús etses affluents n’ont eu à souffrir d'aucune épidémie, contrairement à ce que l’on a dit. L'affection qui y a sévi était la fièvre intermittente paludéenne bénigne, maladie endémique

dans cette région.

« A ma connaissance, aucun cas pernicieux de cette fièvre ne s’est

déclaré : ce n'est qu’à l’imprévoyance, au manque de soins, à l’exces-

sive ambition des habitants que l’on doit attribuer les cas mortels que.

l'on a signalés, au nombre de plus de cinq cents, dans les rios Acre, Inauhiny, Pauhiny et Tapanhá, affluents du Purús. Cette dernière rivière n’a pas été atteinte. Ailleurs, les seringueiros, manquant de conseils médicaux en rapport avec leur état, ont, cependant, continué

à extraire le caoutchouc, au lieu de combattre, dès l’origine, le mal

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1 dont ils souffraient. De là la répétition des accès ; delà la gravité des affections du foie et des hydropisies dontils sont morts. »

, Malgré ces constatations, le président de la province affirmait, dans un rapport présenté par lui le 25 mars 1883 à l'assemblée législative provinciale, que, pendant l’année 1882, le nombre des décès, sur une population de 50,000 âmes habitant le Purús et ses affluents, n'avait pas atteint la proportion de 2 o/o. Bien plus, sur la rivière Pauhiny, pendant les deux années précédentes, il est mort à peine 21 personnes, et cependant plus de 1,000 individus y sont employés en tout temps à l'extraction et à la préparation du caoutchouc.

- Il faut attribuer ces heureux résultats à la conformation du terrain.

L'absence presque complète de montagnes rend la ventilation très

. facile, continuelle et bienfaisante dans presque tous les embranche- “ments du fleuve de l’Amazone. Les courants constants des vents, “qui circulent dans ces larges bassins découverts, emportent et “dispersent toutes les émanations nuisibles en suspension dans l’at- …mosphère. De plus, la profusion des grands cours d'eau qui lavent le pays, dissolvent et entraînent au loin les détritus végétaux, neutralisent ces laboratoires de peste et annulent ces causes d’infection. D'un autre côté, les forêts immenses et profondes compensent le mal

qu'elles font en empêchant la libre circulation des courants aériens, « par une large dépense d'oxygène et par une destruction complète de 2. Vacide carbonique qui charge l'atmosphère.

Le savant Maury nous fournit sur cette matière d'excellentes infor-

-mations, et confirme les notions que nous venons de rapporter d'après le D' J. Severiano da Fonseca: « Dans toutes les régions intertropicalês, écrit-il, dans l’Inde, dans l’Afrique occidentale, dans la Nouvelle-Hollande, en Polynésie, il règne deux saisons. Pendant la saison sèche, peu ou point de pluies : les fontaines et les sources sépuisent, le bétail meurt et les cadavres contaminent Pair. C’est alors — que l'on voit éclater sur ces plages le terrible mal de la peste. 7/ n'en

est pas de même dans la vallée amazonienne. Dans cette vallée, les

pluies, quoique abondantes, ne tombent pas seulement pendant un petit nombre de mois; elles ne sont. pas accompagnées non plus de ces terribles ouragans et tourbillons de vent qui s'élèvent dans l'Inde à chaque changement de saison. En Amérique, des pluies douces et vivifiantes tombent pendant tous les mois de l’année, et les vents rarement sont furieux. Un grand nombre de personnes croient que cette région étant située sous les tropiques doit avoir un climat analogue à celui des autres pays tropicaux, comme l'Inde, par exemple ; mais, pour les raisons ci-dessus exposées, il n'existe pas plus de ressemblance entre le climat des Indes et celui de " Amazone qu'entre ceux de Rome et de Boston ; celui qui croirait que le climat est identique à Rome et à Boston, parce que ces deux villes se trouvent sous les même latitudes, ne tomberait pas dans une erreur moins grossière que celui qui confondrait les deux climats de l'Inde et de "Amazonie, sous le prétexte que touslesdeux sont tropicaux. Quelle doit être la condition d'un pays interiropical dont le sol est arrosé par de fréquentes pluies et où l'on ne souffre pas la moindre sécheresse embrasée pendant une éternité d'été perpétuel ? Évidemment, ce pays doit être fertile et salubre, car, dans un pareil climat, tout naît et croit rapidement et promptement. La production intense et la décomposition constante des matières végétales, pendant l’espace de milliers d'années, doivent avoir enrichi la superficie du pays de couches profondes de terre végétale. Aussi bien la végétation y est-elle en activité perpétuelle ; il n’y a pas d'intervalle de repos végétal, car, dès qu’une feuille tombe etcommence à pourrir,d'autres naissent qui en absorbent les gaz. Toutes ces conditions font que le climat de la vallée de l’Amazone est l’un des plus salubres et l’un des plus délicieux du monde. » Ajoutons que, lorsque le mouvement d'émigration qui se dirige sur l'Amérique du Nord se détournera pour inonder la vallée amazonienne, quand la population y deviendra plus dense, elle sera sans conteste la vallée de Tempé de l'Amérique méridionale. Loci, homines;

et homines locos faciunt sanos.

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