‹ Le pays des AmazonesChapitre 51 sur 149 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Histoire politique de l’Amazone. — L'Amazone jusqu’en 1889. — Ce qu'était ce territoire en 1852. — Description de Manáos en 1774 et en 1852.— Ce qu'est devenu Manáos. — La population de l'Etat. — Eléments qui la composent. — Brésiliens, Indiens et étrangers. — Une tentative des Pères de là Congrégation du Saint-Esprit.

Tant que l'immense Brésil ne fut qu’une colonie portugaise, de 1500 à 1822, partageant toutes les vicissitudes de la mère-patrie, le territoire qui compose aujourd'hui l'Etat de l’Amazone resta sous la dépendance immédiate du gouvernement de Pará. Le 3 mars 1755, une charte royale (1), contresignée par le marquis de Pombal, créa la capitainerie de Sam José do Rio Negro, qu’elle subordonna à celle de Pará. Joaquim de Mello das Póvoas fut nommé gouverneur de cette nouvelle circonscription, par un décret royal du 18 juillet 176 7e

Le siège de "administration était à Barcellos, petit bourg situé sur le cours du Rio Negro. Le représentant du Portugal avait sous son autorité quelques villages épars ca et là,que les missionnaires avaient fondés depuis le milieu du siècle précédent. Les principaux en était : Saracá ou Silves, créé en 1660; Jahú, en 1666; Barra (Manáos) en 1669... Póvoas resta à la tête de sa lointaine capitainerie jusqu'en

A cette époque il fut remplacé par Joaquim Tinoco Valente, qui en

garda l’administration pendant dix-sept années.

(1) Charta régia de 3 de março de 1755, dirigida a Francisco Xavier de Mendonca Furtado, governador e capitão-general do Grão Pará e Maranhão, creando a capitania de S. José do Rio Negro, com govêrno politico e civil. — Manusc., copie, de la Biblioth, nat. de Rio.

+ Es — Le troisième gouverneur, le colonel Manoel da Gama-Lobo de

Almada, entré en fonctions en|1788, transféra en :1791 le siège du

— gouvernement de Barcellos à Barra do Rio Negro ou Manäos. Mais, — au mois d'aoút 1798, le gouvernement de Lisbonne le fit reporter à ]

- Barcellos.

“Le successeur du colonel da Gama-Lobo, le chef d'escadre José “Joaquim Victorio da Costa, attacha son nom à la créalion d'un vaste —…. jardin botanique près de la cataracte de Taruman : plus de cinq cents | Indiens furent occupés pendant plusieurs années à ces travaux d'em- … bellissement et d'utilité publique incontestable. Nous avons le regret —… de dire que les barbares successeurs de ce gouverneur laissèrent les herbes et les ronces envahir le jardin.

Le dernier gouverneur fut, de 1818 à 1821, le major Manoel Joaquim do Paco.

Sous la direction de ces préfets étrangers, le territoire de la capitainerie fit quelques progrès matériels, dont tout le mérite revient au gouvernement du Portugal et à ses agents. Nous devons aux Portu-

… gais les quatre magnifiques explorations qui s’effectuèrent au xvu et … au xvin° siècles, et qui, par leurs résultats aussi bien que par les | OS qu'elles fournirent sur le pays, laissent bien loin — derrière elles toutes les excursions pour rire de la plupart des voyageurs modernes. Le voyage de Pedro Teixeira (1637-1639), dont nous avons déjà parlé ; celui de José Monteiro de Noronha (1770) ; celui “de Francisco Xavier Ribeiro de Sampaio (1774-1775), et enfin celui E; du naturaliste Alexandre Rodrigues Ferreira (1786) constituent des

— services inoubliables, rendus autant à la science qu'à notre natio-

- nalité.

Disons-le, d'ailleurs, tout de suite: les trente premiêres années

qui s'écoulèrent après la proclamation de l'indépendance du Brésil

et après son organisation comme nation autonome, furent une décep- - tion cruelle pour cette région lointaine, que la vapeur n’a reliée

directement à Rio-de-Janeiro qu’en 1883.

Quand le souffle patriotique de l'indépendance passa sur le Brésil entier, à la fin de l’année 1822, les Amazoniens espérèrent à bon droit avoir leur part des libertés nouvelles. Ils furent maintenus, en violation flagrante de la Constitution octroyée, sous la tutelle de la province de Para. Ils protestèrent énergiquement et installèrent un gouvernement provisoire.

Pendant dix années consécutives (1), ils luttèrent pied à pied pour revendiquer leurs droits méconnus, pour prendre place au soleil et pour s'administrer eux-mêmes comme les provinces voisines. Ils ne purent pas réussir dans leur légitime tentative. La force eut raison de leur résistance, et, en 1832, ils étaient replacés sous la domination de Pará : leterritoire de | Amazone était réduit, de par l'omnipotence impériale, à "humble état de comarque.

Ce n'est que plus tard qu'on leur rendit justice, par la loi du 5 septembre 1850. Toutefois la comarque du Rio-Negro — tel était alors son nom — ne devint réellement une province indépendante et

ne fonctionna effectivement à ce titre qu’à partir du 1º janvier 1852

La position centrale de Manäos, bâti sur les bords du Rio Negro, près du confluent de cette rivière avec l'immense Amazone, presque à égale distance de deux des plus importants affluents du Fleuve-. Mer, le Madeira et le Purüs ; son climat d’une salubrité parfaite, quoique chaud; les richesses extraordinaires du sol qui l’entoure, désignaient cette ville à l’honneur de posséder le gouvernement nouvellement établi.

Manáos, en effet, s'était transformé depuis la fin du xvin siècle.

En 1774, lorsque l’intendant général Ribeiro de Sampaio visita la capitainerie de Saint-Joseph du Rio-Negro, cette ville n’était encore, qu’une pauvre bourgade. Il y arriva le 1°" décembre, et la décrit ainsi : "

(1) Representação dirigida a S. M. o Imperador por Joaquim Antonio de Macedo

por si, e na qualidade de procurador de alguns cidadãos da provincia do Rio Neg Pará, 1828. -

«A 9 heures du matin de ce jour, nous arrivâmes à la forteresse de la Barre de notre rio Negro, où je m'arrêtai toute cette journée-là pour donner un peu de repos à mes Indiens (ceux qui ramaient sa barque). Près de cette forteresse, il y a une assez vaste bourgade d'Indiens ; plusieurs blancs y habitent également. La bourgade est située sur le bord oriental de la rivière, dans un site sec et élevé, quoique inégal cà et là. Les tribus d'Indiens qui l’habitent sont celles des Banibas, des Barés et des Passés; celle-ci y est descendue dernièrement, venant du Japurä. Les Indiens Muras en infestent le voisinage ; aussi le passage vers la rive opposée est-il dangereux, de sorte que, grâce à ces sauvages, les terres les plus fertiles demeurent sans culture. »

Le premier président de la province de l’Amazone fut M. João Baptista de Figueiredo Tenreiro-Aranha, et le chef-lieu de la nouvelle province fut définitivement installé à Barra-do-Rio-Negro, qui prit dès lors le nom de Manäos.

Une relation (1), écrite à cette époque par deux officiers de la marine des Etats-Unis. les lieutenants Wm. Lewis Herdon et Ladner Gibbon, nous fait connaître assez exactement ce qu'était ce pauvre bourg, que l’on investissait ainsi des prérogatives d’une capitale. Ecoutons leur témoignage sur la Lutèce amazonienne à son berceau :

« Le président, M. J.-B. de Figueiredo Tenreiro-Aranha, écriventils à la date du 6 janvier 1852, est arrivé à Barra le premier de ce mois sur un paquebot du gouvernement qui se trouve au mouillage devant la ville. Il a emmené avec lui plusieurs des fonctionnaires du nouveau gouvernement, et il a apporté la somme de deux cents contos de réis (environ 500,000 francs), prise dans les caisses de la douane de Pará, pour payer les frais d'établissement du nouvel ordre de choses, jusqu’à ce que la douane locale commence à produire. Ce territoire, tant qu'il est demeuré une simple comarque, a toujours été un far-

(1) Exploration of the valley of the Amazon, 2 vol. Washington, 1854, t. 1. p. 263.

deau pour le Trésor public, et, probablement, il en sera de même pendant quelque temps encore,

« La ville de Barra, continuent-ils, est bâtie sur un terrain élevé et accidenté, sur la rive gauche de la rivière, à 7 milles environ de son embouchure. Son élévation au-dessus du niveau de la mer est, d'après mes calculs, de mille quatre cent soixante-quinze pieds. Elle est coupée par deux ou trois ravins, contenant plus ou moins d’eau, selon la crue plus ou moins grande de la rivière ; des ponts en bois, assez supportables, relient les deux rives de ces ravins. Les maisons sont généralement basses. On en compte cependant trois ou quatre à deux étages. Elles sont faites de bois et de torchis, avec des couvertures en tuiles. Elles sont carrelées, et leurs murs sont crépis avec une terre colorée qui abonde sur les rives de l’Amazone.

« Les relevés officiels pour l’année 1848 accusent, dans la ville, une population de trois mille six cent quarante personnes libres et deux cent trente-quatre esclaves. Le chiffre des mariages était, à la même époque, de cent cinquante; celui des décès, de vingt-cinq, et celui des naissances de deux cent cinquante ; le nombre des maisons habitées était de quatre cent soixante-dix, et celui des étrangers de trente-deux. »

M. Tenreiro-Aranha complète ce tableau en disant que les recettes de la comarque s'élevaient à peine à 7,500 francs par an !

Certes, la description des uns et des autres n’est pas flatteuse. Elle n’en fait que mieux ressortir les immenses progrès accomplis depuis moins d'un-demi siècle. Manãos, il est vrai, n’a pas marché à pas de géant comme certaines grandes villes des États-Unis, qui courent toutes seules en venant au monde; il n’a pas vu sa population accrue. tout à coup par un afflux considérable d'émigrants étrangers; sa richesse n'a pas monté en une nuit comme les eaux des grandes rivières qui l'entourent ; mais sa prospérité a toujours suivi une marche ascendante et sûre, depuis qu’il est devenu le centre des

transactions de la plus grande partie de la vallée de l’Amazone, l’in-

7. — L'ingéreur militaire EnuarDO RiBEIRO, ancien gouverneur de PAmazone, et son œuvre.

his

tense foyer de la vie provinciale, d’abord, et de l’activité d’un grand Etat autonome, ensuite, et le siège d’un gouverment local qui n’est plus obligé d'attendre les miettes du pouvoir central.

Aujourd’hui Manãos, grâce surtout à M. le D' Eduardo Gonçalves Ribeiro, qui a été à la tête de l'Etat pendant près de six ans, est devenue une jolie ville de quarante-cinq mille habitants environ, qui ne demande qu’à croître et à embellir.

L'éclairage au pétrole a été remplacé, sans transition, par Pillumination électrique, dont Paris est encore privé en grande partie. Près de 600 postes portent des lampes dont la force est de 2.000 bougies, et qui fonctionnent pendant 11 heures; la consommation de bougies est de 687 par nuit, et la dépense par heure de 700 réis, soit, au change de 8 d par 1.000 réis, environ 58 centimes.

Le service téléphonique y est installé également, en vertu d’une concession en date du 3 avril 1897, par une Compagnie au capital de 200 contos entièrement versés. Elle a 300 abonnés et a installé 335 appareils chez des particuliers, ou dans les administrations publiques.

Une ligne de tramways à vapeur, que l’on remplace à cette heure par la traction électrique, fonctionne dans la ville et les environs. En 1897, 16 kilomètres étaient en exploitation et 2 en construction: La voie a 61 centimètres d'écartement, la déclivité maxima est de 3º/, et le rayon minimum des courbes, de 38 millimètres. Trois locomotives, 10 Voitures pour passagers et 25 voitures pour transport de marchandises et colis circulaient sur la ligne, qui avait 2 stations et 24 arrêts. Elle a fait, dans l’année, 15.132 voyages, réalisant un parcours de 67.512 kilomètres et a transporté 171.783 passagers, soit un peu plus de 476 par jour. Le prix des passages a produit presque 43 contos.

De grandes avenues, larges et plantées d’arbres, qui deviendront avec le temps des boulevards splendides, sillonnent le quartier cen-

tral, et des fontaines commencent à rafraîchir la ville. Deux beaux

jardins embellissent ces quartiers. Le pavage des rues se complète

peu à peu, et il serait facile d'y essayer, sinon le pavage en bois qui,

dans les pays chauds, demande trop d'entretien, au moins le pavage À 3 P

en liège (cork parement) qui certainement ne coúterait pas plus cher

Page 1