CHAPITRE TII
Vie domestique et sociale. — Préjugés européens. -- Maisons. — Hospitalité amazonienne. — Meubles. — Vêtements. — Aliments. — Excitants. — Mœurs et coutumes. — Assistance publique.
Le caractère et le tempérament d’un peuple quelconque ne se traduisent pas seulement dans ses institutions civiles et politiques, dans son organisation administrative, dans sa législation particulière ; ils apparaissent surtout dans un ensemble de faits extérieurs qui lui donnent sa véritable physionomie. La littérature et les arts font connaître le degré de culture d’une nation; sa vie domestique révèle, par un côté plus intime, ses traditions, ses mœurs et ses tendances.
En attendant que nous étudiions la vie intellectuelle de la population amazonienne, c'est sous cet aspect nouveau que nous allons l’envisager.
Des trois groupes quila composent, nous ne nous occuperons que des deux premiers, c’est-à-dire des Brésiliens proprement dits et des Indiens à demi civilisés. Nous réservons le troisième, qui comprend les étrangers de tous les pays établis dans cet État, pour en faire le sujet spécial d’un chapitre de notre dernière partie.
Dans les écoles d'Europe, et jusque dans les académies les plus en renom, on connaît mieux les Grecs et les Romains d'il y a deux mille ans que les habitants actuels des régions un peu éloignées de Paris, de Londres ou de Berlin.
Malgré les sociétés de géographie qui se multiplient; malgré des relations nombreuses de voyageurs explorant le monde; malgré tous les progrès réalisés par une certaine littérature, fort instructive, d'ail-
leurs, qui prend à tâche de vulgariser, par tous les moyens, les mer-
veilles et les curiosités sans nombre que renferme notre globe ; malgré les collections ethnologiques propagées partout grâce aux procédés de la photographie; malgré les expositions fréquentes où figurent des échantillons variés et pittoresques des principales races d'hommes, il. reste encore beaucoup à faire pour arriver en Europe à une connaissance vraie et à des notions précises touchant les différentes peuplades qui vivent dans les quatre parties du monde.
Dans le principe, cette étude a été fort mal commencée. Il est difficile aujourd'hui de la reprendre par la base. Ceux qui ont les premiers découvert les mystérieuses solitudes du Nouveau-Monde ont, par ignorance ou enthousiasme, faussé la vérité. Leurs observations sont incomplètes, et ne portent, pour la plupart, que sur des particularités ou des bizarreries d'un médiocre intérêt. Ces récits puérils, où le merveilleux tient une large place et qui manquent de la plus élémentaire critique, ne sauraient nous satisfaire.
Les rapports faits par les conquérants et par les gouverneurs ne visent d'ordinaire que les questions d'exploitation et de colonisation. Les actes émanés des missionnaires sont parfois entachés d'idées préconçues, quelque bonne foi qu'aient leurs auteurs (1). Les fantaisies philosophiques de Voltaire ne sont pas plus admissibles. Quant au genre pittoresque, inauguré par "imagination exotique de Chateau- | briand, et s'épanouissant en sève luxuriante dans les romans de Fenimore Cooper, de Gustave Aymard, de Jacolliot et de tant d’autres écrivains connus, il semble avoir fait son temps.
Les résultats de ces tentatives, qui ont peut-être eu leur raison d’être, a été de transmettre des idées fausses sur tous les points soi- |
disant élucidés et acquis à la science.
(1) Nous avonstrouvé dans la Bibliothèque publique de Lisbonne deux lettres inédites du Père A. Christovam de Lisbôa, qui fut custode des Franciscains à Maranhão, et était frère du célèbre antiquaire Manoel Severim de Faria. Dans l’une d'elles écrite de Maranhäo en 1627, il dit à son frère : « Cependant, je dois vous donner un avis : c'est que dans les sujets qui ne sont pas de chez nous, vous soyez sur vos gardes, ne vous fiant pas facilement aux relations, car la plupart sont fausses, surtout celles des Pères de la Compagnie. » En bon capucin, il n’aimait pas les Jésuites évidemment.
rar
D’après la déplorable habitude que nous avons de tout généraliser, de tout ramener à une synthèse abstraite, nous nous formons une opinion arrêtée et presque uniforme sur tous les peuples arriérés, quels qu'ils soient. Il suffit qu'on les dise primitifs, naturels, indigènes, autochtones, pour que, sans autre information, on leur accorde aussitôt, à tous indistinctement, les mêmes mœurs répondant à peu près aux qualificatifs par lesquels on les désigne.
Ainsi, il est entendu que tous les Indiens doivent se passer de tailleurs, et qu’ils ne peuvent pas vivre autrement que selon la nature— un motque les stoïciens eux-mêmes, avec tout l’arsenal de leur logique compliquée, n'ont pas pu comprendre et définir.
Il serait cependant bien simple, semble-t-il, d'appliquer à ces études les procédés analytiques dont on se sert dans les autres sciences. Sans doute, il n’est pas d’une pratique facile de soumettre à une investigation rigoureuse et suivie des tribus qui ne sont pas d’un abord très engageant. Il est plus aisé de jeter la drague et de descendre le scaphandre au fond des mers, pour en extraire les êtres vivants, que de faire campagne à la suite de bandes de Peaux-Rouges ou de Peaux-Cuivrées.
Cependant, depuis quelques années, on a vu dans les principales capitales quelques familles appartenant aux peuplades d'Asie, d'Afrique, d'Amérique et d'Océanie. Ces spécimens de la famille humaine ont été livrés à l'examen des savants; et il est certain qu'ils
ont plus fait, pour l’avancement de certaines solutions scientifiques,
que les ossuaires des muséums ou que les appréciations fantaisistes
des voyageurs en chambre.
Pour l’Amazone, il n’est pas nécessaire de recourir à ces importations d’un nouveau genre. Les indigènes de ces contrées ont été
étudiés chez eux par des spécialistes de premier ordre ; mais, avouons-
le, ils n’en sont guère plus connus.
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Combien de fois ne nous a-t-on pas demandé, pendant notre long séjour en Europe, dans les collèges et les universités que nous avons
fréquentés, si nous couchions toujours à la belle étoile, si nous puisions l’eau des sources dans le crâne des morts, et si nous confectionnions nos habits avec des plumes d'oiseaux bleus ! Hélas! il nous a
fallu répondre à ces questions naives que nous nous sommes laissés