ACTE IV, SCÈNE I
jardinier de Montmartre qui l’a élevée, car elle était orpheline. Un jour qu’elle était descendue vendre des bouquets sur le boulevard des Italiens, comme d’habitude, on la fit asseoir à une table du café de Paris; et le soir, comme elle avait vendu plus de fleurs que le jardinier ne lui en avait confié, elle ne remonta pas à Montmartre, elle s’arrêta sur les hauteurs de Bréda. De ce point de vue élevé, il parait qu’on voyait très-clair : un matin que l’ex-bouquetière observait son siècle, elle aperçut un baron belge en train de chercher la femme idéale!., il faut croire qu’elle était la femme idéale, puisqu’elle devint la baronne du baron.
VALENTIN
Après un stage suffisant.
THÉO
Qui est-ce qui te l’a dit?.. Mais elle paye bien son avancement, allez!.. Il ne se passe pas une heure sans que son mari lui reproche la position d’où il l’a tirée!.. Elle ne reçoit pas le salut d’un homme sur le boulevard, sans que le baron lui dise : — Encore une de vos illusions. Madame?..
JONAS
Il ne devrait pas sortir, cet homme-là 1
THÉO
Si la malheureuse se fâche, il lui offre le divorce, car le mariage est belge, une contrefaçon de mariage qu’on peut casser, avec la loi...
JONAS
Comment a-t-elle pu épouser un pareil... mari?
THÉO, regardant par la porte de droite, au fond.
Ah çà! mais, je ne recoynais pas les invités ordinaires du baron, ce soir!., il y a comme un nouveau monde ici... (Regardant par la porte de gauche.) Ou plutôt il y a deux mondes !.. car par là sont les amis du mari... (se retournant.) et par ici... Ehl mais... oui!., par ici, un choix d'anciens amis de la femme, où les dames dominent... La baronne triomphe au beau milieu !.. (se retournant.) tandis que le baron est dans son camp... Il se passe quelque chosti d’inexplicable 1.. (Jonas a remonté et lorgne par la porte de droite.)
VALENTIN, regardant à droite *.
Tiens! Rigandard ici! lui! mon oncle futur 1 riant avec ces dames!..
* Théo, Val. Jon.
J O N AS
Ce Monsieur si comme il faut!., notre oncle futur!..
VALENTIN.-
Et quelles dames !.. (Revenant en scène.) Encore ces comédiennes de l’amour!.. Elles nous poursuivront donc partout!.. Et qu’est-ce qu’on verra, si, une fois mariées, ces dames se reçoivent mutuellement?..
THÉO, redescendant.
Ça regarde les maris !
J ON AS, enthousiasmé.
Mais ces dames dont tu parles là, Valentin, à Villers-Cotterets, le soir, au café, les jeunes gens ne causent que de ça... Ahl montre-les-moi, Valentin!..
VALENTIN, le menant au fond à droite.
Eh bien, regarde, petit!., toi qui veux t’instruire, regarde... et prends garde!.. Tu vois bien ces jolies créatures, ce sont des rentières qui par peur de leur hiver ont hypothéqué leur printemps et placé leur cœur... à fonds perdus!,. C’est la postérité dégénérée des anciennes courtisanes, celles qu’on a nommées dans ce siècle chez nous: Aspasies, Lionnes, Lorettes, Débardeurs, Camélias, Filles de Marbre, que sais-je encore!., moi je les appelais des Dévorantes!., (a part, en s’éloignant un peu.) quand je les vois, et que je songe à cette petite Rose...
J 0 N A S, redescendant.
Dévorantes !.. Oh! charmant! Pourquoi Dévorantes?
THÉO, qui semble prendre le part! de s’asseoir, d'un air railleur à Valentin.
En avant, Caton fils! Nous disons donc Dévorantes?..
VALENTIN
Que ne dévorent-elles pas?.. Les héritages et les crevettes, les talents et les voitures, les truffes et les réputations, les cachemires et les avenirs, les fleurs et le bronze, l'or et les diamants 1.. Elles dévorent tout! et elles digèrent!., (n passe & droite
et s’assied sur le canapé.)
JONAS *
Comme tu les traites !.. tu veux donc qu’elles se mettent en grève, à présent?..
THÉO
Ce n’est pas trop mal rédigé, tiens, ce que tu dis là!.. Tu as
* Théo, Jon. Val.