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CHAPITRE III

Le sergent Long, arrivé dans l'étroit couloir sur lequel s'ouvrait la porte extérieure du fort, entendit les cris redoubler. On heurtait violemment à la poterne qui donnait accès dans la cour, protégée par de haute? murailles de bois. Le sergent poussa la porte. Un pied de neige couvrait le sol. Le sergent, enfonçant jusqu'aux genoux dans cette masse blanche,

« C'est mon voyageur I 2 (Page 18. )

aveuglé par la rafale, piqué jusqu'au sang par ce froid terrible, traversa la cour en biais et se dirigea vers la poterne.

« Qui diable peut venir par un temps pareil! » se disait le sergent Long, en ôtant méthodiquement, on pourrait dire « diseiplinairemenf », les lourds barreaux de la porte. Il n'y a que des Esquimaux qui osent se risquer par un tel froid!

— Mais ouvrez donc, ouvrez donc ! criait- on du dehors.

— On ouvre , répondit le sergent Long, qui semblait véritablement ouvrir « en douze temps ».

Li.hn les battants de la porte se rabattirent intérieurement, et Le sergent

DN SAVANT DEGELE.

Ils frictionnèrent le nouveau venu. (Page 19.)

lut à demi renversé dans la neige par un traîneau attelé de six chiens, qui passa comme un éclair. Un peu plus, le digne Long était écrasé, mais se relevant, sans même proférer un murmure, il ferma la poterne et revint vers la maison principale, au pas ordinaire, c'est-à-dire en faisant soixantequinze enjambées à la minute .

Déjà le capitaine Craventy, le lieutenant Jasper Hobson, le caporal Joliffe étaient là , bravant la température excessive et regardant le traîneau, blanc de neige, qui venait de s'arrêter devant eux.

Un homme, doublé et encapuchonné de fourrures, en était aussitôt descendu.

« Le fort Reliance? demanda cet homme.

— Vous y êtes, répondit le capitaine.

— Le capitaine Craventy?

— C'est moi. Qui ètes-vous?

— Un courrier de la Compagnie.

— Ètes-vous seul?

— Non ! j'amène un voyageur!

— Un voyageur! Et que vient-il faire?

— Il vient voir la lune. »

A cette réponse, le capitaine Craventy se demanda s'il avait affaire à un fou, et, dans de telles circonstances, on pouvait le penser. Mais il n'eut pas le temps de formuler son opinion. Le courrier avait retiré du traineau une masse inerte , une sorte de sac couvert de neige , et il se disposait à l'introduire dans la maison , quand le capitaine lui demanda :

« Quel est ce sac?

— C'est mon voyageur! répondit le courrier.

— Quel est ce voyageur?

— L'astronome Thomas Black.

— Mais il est gelé !

— Eh bien, on le dégèlera. »

Thomas Black, transporté par le sergent, le caporal et le courrier, fit son entrée dans la maison du fort. On le déposa dans une chambre du premier étage, dont la température était fort supportable, grâce à la présence d'un poêle porté au rouge. On l'étendit sur un lit, et le capitaine lui prit la main .

Cette main était littéralement gelée. On développa les couvertures et les manteaux fourrés qui couvraient Thomas Black, ficelé comme un paquet, et sous cette enveloppe on découvrit un homme âgé de cinquante ans environ, gros, court, les cheveux grisonnants, la barbe inculte, les yeux clos, la bouche pincée comme si ses lèvres eussent été collées par une gomme. Cet homme ne respirait plus ou si peu, que son souffle eût à peine terni une glace. Joliffele déshabillait, le tournait, le retournait avec prestesse, tout en disant :

« Allons donc! allons donc! monsieur! Est-ce que vous n'allez pas revenir à vous? »

Le personnage, arrivé dans ces circonstances, semblait n'être plus qu'un cadavre. Pour rappeler en lui la chr.leur disparue, le caporal Joliffe n'entrevoyait qu'un moyen héroïque, et ce moyen, c'était de plonger le patient dans le punch brûlant.

IN SAVANT DEGELE. 10

Très-heureusement sans doute pour Thomas Black, le lieutenant Jasper Hobson eut une autre idée.

« De la neige! demanda-t-il. Sergent Long, plusieurs poignées de neige!... »

Cette substance ne manquait pas dans la cour du fort. Pendant que le sergent allait chercher la neige demandée, Joliffe déshabilla l'astronome. Le corps du malheureux était couvert de plaques blanchâtres qui indiquaient une violente pénétration du froid dans les chairs. Il y avait urgence extrême à rappeler le sang aux parties attaquées. C'était le résultat que Jasper Hobson espérait obtenir au moyen de vigoureuses frictions de neige. On sait que c'est le remède généralement employé dans les contrées polaires pour rétablir la circulation qu'un froid terrible a arrêtée comme il arrête le courant des rivières.

Le sergent Long étant revenu, Joliffe et lui frictionnèrent le nouveau venu comme il ne l'avait jamais été probablement. Ce n'était point une linition douce, une fomentation onctueuse , mais un massage vigoureux, pratiqué à bras raccourcis, et qui rappelait plutôt les éraillures de l'étrille que les caresses de la main .

Et pendant cette opération , le loquace caporal interpellait toujours le voyageur, qui ne pouvait l'entendre :

« Allons donc ! monsieur, allons donc ! Quelle idée vous a donc pris de vous laisser refroidir ainsi? Voyons ! n'y mettez pas tant d'obstination ! »

Il est probable que Thomas Black s'obstinait , car une demi-heure se passa sans qu'il consentit à donner signe de vie. On désespérait même de le ranimer, et les masseurs allaient suspendre leur fatigant exercice, quand le pauvre homme fit entendre quelques soupirs.

« Il vit! il revient! » s'écria Jasper Hobson.

Après avoir réchauffé parles frictions l'extérieur du corps, il ne fallait point oublier l'intérieur. Aussi le caporal Joliffe se hàta-t-il d'apporter quelques verres de punch. Le voyageur se sentit véritablement soulagé; les couleurs revinrent à ses joues, le regard à ses yeux, la parole à ses lèvres, et le capitaine put espérer enfin que Thomas Black allait lui apprendre pourquoi il arrivait en ce lieu et dans un état si déplorable.

Thomas Black, bien enveloppé de couvertures, se souleva à demi, s'appuya sur son coude, et d'une voix encore affaiblie :

u Le fort Reliance? demanda-t-il.

— Vous y êtes, répondit le capitaine.

— Le capitaine Craventy?

— C'est moi, et j'ajouterai, monsieur, soyez le bienvenu. Mais pourraije vous demander pourquoi vous venez au fort Reliance?

Pour voir la lune ! » répondit le courrier, qui tenait sans doute à

cette réponse, car il la faisait pour la seconde fois.

D'ailleurs, elle parut satisfaire Thomas Black, qui fit un signe de tète affirmatif. Puis, reprenant :

« Le lieutenant Hobson? demanda-t-il.

— Me voici, répondit le lieutenant.

— Vous n'êtes pas encore parti?

— Pas encore, monsieur.

— Eh bien, monsieur, reprit Thomas Black , il ne me reste plus qu'à vous remercier et à dormir jusqu'à demain matin ! »

Le capitaine et ses compagnons se retirèrent donc, laissant ce personnage singulier reposer tranquillement. Une demi-heure après, la fête s'achevait, et les invités regagnaient leurs demeures respectives, soit dans les chambres du fort, soit dans les quelques habitations qui s'élevaient en dehors de l'enceinte.

Le lendemain , Thomas Black était à peu près rétabli. Sa vigoureuse constitution avait résisté à ce froid excessif. Un autre n'eût pas dégelé, mais lui ne faisait pas comme tout le monde.

Et maintenant, qui était cet astronome? D'où venait-il? Pourquoi ce voyage à travers les territoires de la Compagnie, lorsque l'hiver sévissait encore? Que signifiait la réponse du courrier? Voir la lune! Mais la lune ne luit-elle pas en tous lieux, et faut-il venir la chercher jusque dans les régions hyperboréennes?

Telles furent les questions que se posa le capitaine Craventy. Mais le lendemain, après avoir causé pendant une heure avec son nouvel hôte, il n'avait plus rien à apprendre.

Thomas Black était, en effet, un astronome attaché à l'observatoire de Greenwich, si brillamment dirigé par M. Airy. Esprit intelligent et sagace plutôt que théoricien, Thomas Black, depuis vingt ans qu'il exerçait ses fonctions, avait rendu de grands services aux sciences uranographiques. Dans la vie privée, c'était un homme absolument nul, qui n'existait pas en dehors des questions astronomiques, vivant dans le ciel, non sur la Wre, un descendant de ce savant du bonhomme La Fontaine qui se laissa choir dans un puits. Avec lui pas de conversation possible, si l'on ne parlait ni d'étoiles ni de constellation^ C'était un homme à vivre dans une lunette. Mais quand il observait, quel observateur sans rival au monde ! quelle infatigable patience il déployait ! Il était capable de guetter pendant des mois entiers l'apparition d'un phénomène cosmique. Il avait d'ailleurs une spécialité, les bolides et les étoiles filantes, et ses découvertes dans cette branche de la météorologie méritaient d'être citées. Aussi , toutes les

fois qu'il s'agissait d'observations minutieuses , de mesures délicates , de déterminations précises, on recourait à Thomas Black, qui possédait « une habileté d'oeil » extrêmement remarquable. Savoir observer n'est pas donné à tout le monde. On ne s'étonnera donc pas que l'astronome de Greenwich eût été choisi pour opérer dans la circonstance suivante qui intéressait au plus haut point la science sélénographique.

On sait que, pendant une éclipse totale de soleil, la lune est entourée d'une couronne lumineuse. Mais quelle est l'origine de cette couronne? Est-ce un objet réel? N'est-ce plutôt qu'un effet de diffraction éprouvé par les rayons solaires dans le voisinage de la lune? C'est une question que les études faites jusqu'à ce jour n'ont pu permettre de résoudre.

Dès 1706, les astronomes avaient scientifiquement décrit cette auréole lumineuse. Louville et Halley pendant l'éclipsé totale de 1715, Maraldi en 1724, Antonio de Ulloa en 1778, Bouditch et Ferrer en 1806, observèrent minutieusement cette couronne, sans que de leurs théories contradictoires on pût rien conclure de définitif. A propos de l'éclipsé totale de 1842, les savants de toutes nations, Airy, Arago, Peytal, Laugier, Mauvais, Otto, Struve, Petit, Baily, etc., cherchèrent à obtenir une solution complète touchant l'origine du phénomène ; mais quelque sévères qu'eussent été les observations, « le désaccord, dit Arago, que l'on trouve entre les observations faites en divers lieux par des astronomes exercés , dans une seule et même éclipse, a répandu sur la question de telles obscurités, qu'il n'est maintenant possible d'arriver à aucune conclusion certaine sur la cause du phénomène. » Depuis cette époque, d'autres éclipses totales de soleil furent étudiées, et les observations n'obtinrent aucun résultat concluant.

Cependant, cette question intéressait au plus haut point les études sélénographiques. Il fallait la résoudre à tout prix. Or, une occasion nouvelle se présentait d'étudier la couronne lumineuse si discutée jusqu'alors. Une éclipse totale de soleil, totale pour l'extrémité nord de l'Amérique, l'Espagne, le nord de l'Afrique, etc., devait avoir lieu le 18 juillet 1860. Il fut convenu entre astronomes de divers pays que des observations seraient faites simultanément aux divers points de la zone pour laquelle cette éclipse serait totale. Or, ce fut Thomas Black qui fut désigné pour observer ladite éclipse dans la partie septentrionale de l'Amérique. Il devait donc se trouver à peu près dans les conditions où se trouvèrent les astronomes anglais, qui se transportèrent en Suède et en Norwége à l'occasion de l'éclipsé de 1851 .

On le pense bien, Thomas Black saisit avec empressement l'occasion qui lui était offerte d'étudier l'auréole lumineuse. Il devait également reconnaître autant que possible la nature de ces protubérances rougeàtres qui

apparaissent sur divers points du contour du satellite terrestre. Si l'astronome de Greenwich parvenait à trancher la question d'une manière irréfutable, il aurait droit aux éloges de toute l'Europe savante.

Thomas Black se prépara donc à partir. Il obtint de pressantes lettres de recommandation pour les agents principaux de la Compagnie de la baie d'Hudson. Il avait précisément appris qu'une expédition devait se rendre aux limites septentrionales du continent, afin d'y créer une factorerie nouvelle . C'était une occasion dont il fallait profiter. Thomas Black partit, traversa l'Atlantique , débarqua à New- York , gagna à travers les lacs l'établissement de la rivière Bouge, puis, de fort en fort, emporté par un traîneau rapide, sous la conduite d'un courrier de la Compagnie, malgré l'hiver, malgré le froid, en dépit de tous les dangers d'un voyage à travers les contrées arctiques, le 17 mars, il arriva au fort Beliance dans es conditions que l'on connaît.

Telles furent les explications données par l'astronome au capitaine Craventy. Celui-ci se mit tout entier à la disposition de Thomas Biack.

« Mais, monsieur Black, lui dit-il, pourquoi étiez-vous si pressé d'arriver, puisque cette éclipse de soleil ne doit avoir lieu qu'en 1860, c'est-àdire l'année prochaine seulement?

— Capitaine, répondit l'astronome, j'avais appris que la Compagnie envoyait une expédition sur le littoral américain, au delà du soixantedixième parallèle, et je ne voulais pas manquer le départ du lieutenant Hobscn .

— Monsieur Black, répondit le capitaine, si le lieutenant eût été parti, je me serais fait un devoir de vous accompagner moi-même jusqu'aux limites de la mer polaire. »

Puis il répéta à l'astronome que celui-ci pouvait absolument compter sur lui, et qu'il était le bienvenu au fort Beliance.

CIIAinTBE IV.

Le lac de l'Esclave est l'un des plus vastes qui se rencontrent dans la région située au delà du soixante et unième parallèle. Il mesure une longueur de deux cent cinquante milles sur une largeur de cinquante, et il est exactement par Gl° 25' de latitude et 1 14e de longitude ouest. Toute la

UNE FACTORERIE. «2;j

contrée environnante s'abaisse en longues déclivités vers un centre corn< mun, large dépression du sol, qui est occupée par le lac.

La position de ce lac, au milieu des territoires de chasse, sur lesquels pullulaient autrefois les animaux à fourrures, attira, dès les premiers temps, l'attention delà Compagnie. De nombreux cours d'eau s'y jetaient ou y prenaient naissance, le Mackensie, la rivière du Foin, l'Atapeskow, etc. Aussi plusieurs forts importants furent-ils construits sur ses rives : le fort Providence au nord, le fort Résolution au sud. Quant au fortReliance, il occupait l'extrémité nord-est du lac et ne se trouvait pas à plus de trois cents milles de l'entrée de Chesterfield, long et étroit estuaire formé par les eaux mêmes de la baie d'Hudson.

Le lac de l'Esclave est pour ainsi dire semé de petits ilôts, hauts de cent à deux cents pieds, dont le granit et le gneiss émergent en maint endroit. Sur sa rive septentrionale se massent des bois épais, confinant à cette portion aride et glacée du continent qui a reçu, non sans raison, le nom de Terre maudite. En revanche, la région du sud, principalement formée de calcaire, est plate, sans un coteau, sans une extumescence quelconque du sol. Là se dessiné la limite que ne franchissent presque jamais les grands ruminants de l'Amérique polaire, ces buffalos ou bisons, dont la chair forme presque exclusivement la nourriture des chasseurs canadiens et indigènes.

Les arbres de la rive septentrionale se groupent en forêts magnifiques. Qu'on ne s'étonne pas de rencontrer une végétation si belle sous une zone si reculée. En réalité, le lac de l'Esclave n'est guère plus élevé en latitude que les parties de la Norwége ou de la S aède occupées par Stockholm ou Christiania. Seulement, il faut remarquer que les lignes isothermes, sur lesquelles la chaleur se trouve a dose égale, ne suivent nullement les parallèles terrestres, et qu'à pareille latitude, l'Amérique est incomparablement plus froide que l'Europe. En avril, les rues de New- York sont encore blanches de neige, et cependant New- York occupe à peu près le même parallèle que les Açores. C'est que la nature d'un continent, sa situation par rapport aux océans, la conformation même du sol, influent notablement sur ses conditions climatériques.

Le fort Reliance, pendant la saison d'été, est entouré de masses de verdure, dont le regard se réjouissait après les rigueurs de l'hiver. Le bois ne manquait pas à ces forêts presque uniquement composées de peupliers, de pins et de bouleaux. Les îlots du lac produisaient des saules magnifiques. Le gibier abondait dans les taillis, et il ne les abandonnait même pas pendant la mauvaise saison. Plus au sud, les chasseurs du fort poursuivaient avec succès les bisons, les élans et certains porcs-épics du Canada, dont

« Le fort Reliance? » (Page 19.)

la chair est excellente. Quant aux eaux du lac de l'Esclave, elles étaient très-poissonneuses. Les truites y atteignaient des dimensions extraordinaires, et leur poids dépassait souvent soixante livres. Les brochets, les lottes voraces, une sorte d'ombre, appelée < poisson bleu» par les Anglais, des légions innombrables de tittamegs, « le corregou blanc » des naturalistes, foisonnaient dans le lac. La question d'alimentation pour les habitants du fort Reliance se résolvait donc facilement, la nature pourvoyait à leurs besoins, et, à la condition d'être vêtus pendant l'hiver, comme le sont les renards, les martres, les ours et autres animaux à fourrures, ils pouvaient braver la rigueur de ces climats.

Ul \1

Le Capitaine ayant réuni les hommes... ip. 32].

Le fort proprement dit se composait d'une maison de bois, comprenant un étage et un rez-de-chaussée, qui servait d'habitation au commandant et à ses officiers. Autour de cette maison se disposaient régulièrement les demeures des soldats, les magasins de la Compagnie et les comptoirs dans lesquels s'opéraient les échanges. Une petite chapelle, à laquelle il ne manquait qu'un ministre, et une poudrière complétaient l'ensemble des constructions du fort. Le tout était entouré d'une enceinte pahssadée, haute de vingt pieds, vaste parallélogramme que défendaient quatre petits bastions à toit aigu, posés aux quatre angles. Le fort se trouvait donc à l'abri d'un coup de main Précaution jadis nécessaire, à une époque ou

les Indiens, au lieu d'être les pourvoyeurs de la Compagnie, luttaient pour l'indépendance de leur territoire; précaution prise également contre les agents et les soldats des autres associations rivales, qui se disputaient autrefois la possession et l'exploitation de ce riche pays des fourrures.

La Compagnie de la baie d'Hudson comptait alors, sur tout son domaine, un personnel d'environ mille hommes. Elle exerçait sur ses employés et ses soldats une autorité absolue, qui allait jusqu'au droit de vie et de mort. Les chefs des factoreries pouvaient, à leur gré, régler les.salaires et fixer la valeur des objets d'approvisionnement et des pelleteries. Grâce à ce système dépourvu de tout contrôle, il n'était pas rare qu'ils réalisassent des bénéfices s'élevant à plus de trois cents pour cent.

On verra d'ailleurs, par le tableau suivant, emprunté au Voyage du capitaine Robert Lade, dans quelles conditions s'opéraient autrefois les échanges avec les Indiens, qui sont devenus maintenant les véritables et les meilleurs chasseurs de la Compagnie. La peau de castor était à cette époque l'unité qui servait de base aux achats et aux ventes.

Les Indiens payaient :

Pour un fusil 10 peaux de castors.

Une demi-livre de poudre 1 » »

Quatre livres de plomb 1 » »

Une hache 1 » »

Six couteaux 1 » »

Une livre de verroterie 1 » »

Un habit galonné ■ 6 » »

Un habit sans galons o » »

Habits de femme galonnés 6 » »

Une livre de tabac 1 » »

Une boite à poudre 1 » »

Un peigne et un miroir ...... 2 » »

Mais, depuis quelques années, la peau de castor est devenue si rare, que l'unité monétaire a dû être changée. C'est maintenant la robe de bison qui sert de base aux marchés. Quand un Indien se présente au fort, les igents lui remettent autant de fiches de bois qu'il apporte de peaux, et, sur les lieux mômes, il échange ses fiches contre des produits manufacturés. Avec ce système, la Compagnie, qui, d'ailleurs, fixe arbitrairement la valeur des objets qu'elle achète et des "objets qu'elle vend, ne peut manquer de réaliser el réalise en effel des bénéfices considérables»

Tels étaient les usages établis d^ns les diverses factoreries, et parcon-

séquent au fort Reliance. Mrs. Paulina Barnett put les étudier pen<dant son séjour, qui se prolongea jusqu'au 16 avril. La voyageuse et le lieutenant Hobson s'entretenaient souvent ensemble, formant des projets superbes, et bien décidés à ne reculer devant aucun obstacle. Quant, à Thomas Black, il ne causait que lorsqu'on lui parlait de sa mission spéciale. Cette question de la couronne lumineuse et des protubérances rougeâtres de la lune le passionnait. On sentait qu'il avait mis toute sa vie dans la solution de ce problème, et Thomas Black finit même par intéresser très-vivement la voyageuse à cette observation scientifique. Ah! qu'il leur tardait à. tous les deux d'avoir franchi le Cercle polaire, et que cette date du 18 juillet 1860 semblait donc éloignée, surtout pour l'impatient astronome de Greenwich !

Les préparatifs^de départ n'avaient pu commencer qu'à la mi-mars, et un mois se passa avant qu'ils fussent achevés. C'était, en effet, une longue besogne que d'organiser une telle expédition à travers les régions polaires. Il fallait tout emporter, vivres, vêtements, ustensiles, outils, armes, munitions.

La troupe, commandée par le lieutenant Jasper Hobson, devait se composer d'un officier, de deux sous-officiers et de dix soldats, dont trois mariés emmenaient leurs femmes avec eux. Voici la liste de ces hommes, que le capitaine Craventy avait choisis parmi les plus énergiques et les plus résolus :

1° Le lieutenant Jasper Hobson, 12" Hope, soldat,

2° Le sergent Long, 13° Kellet, soldai ;

3° Le caporal Joli ffe,

4° Petersen, soldat, Mrs. Raë,

5° Belcher, soldat , Mrs. JolifFe,

6° Raë, soldat, Mrs. Mac Nap.

7° Marbre, soldat,

8° Garry, soldat, Etrangers au fort :

9° Pond, soldat, Mrs. Paulina Barnett,

10° Mac Nap, soldat, Madge,

11° Sabine, soldat, Thomas Black.

En tout dix-neuf personnes, qu'il s'agissait de transporter pendant plusieurs centaines de milles, à travers un territoire désert et peu connu,

Mais, en prévision de ce projet, les agents de la Compagnie avaient réuni au fort Reliance tout le matériel nécessaire à l'expédition. Une douzaine de traîneaux, pourvus de leur attelage de chiens, étaient préparés. Ces

véhicules, fort primitifs, consistaient en un assemblage solide de planches légères que liaient entre elles des bandes transversales. Un appendice, formé d'une pièce de bois cintrée et relevée comme l'extrémité d'un patin, permettait au traîneau de fendre la neige sans s'y engager profondément. Six chiens, attelés deux par deux, servaient de moteurs à chaque traîneau, moteurs intelligents et rapides qui, sous la longue lanière du guide, peuvent franchir jusqu'à quinze milles à l'heure.

La garde-robe des voyageurs se composait de vêtements en peaux de rennes, doublés intérieurement d'épaisses fourrures. Tous portaient sur la peau des tissus de laine, destinés à les garantir contre les brusques changements de température, qui sont fréquents sous cette latitude. Chacun, officier ou soldat, femme ou homme, était chaussé de bottes en cuir de phoque, cousues de nerfs, que les indigènes fabriquent avec une habileté sans pareille. Ces chaussures sont absolument imperméables et se prêtent à la marche par la souplesse de leurs articulations. A leurs semelles pouvaient s'adapter des raquettes en bois de pin, longues de trois à quatre pieds, sortes d'appareils propres à supporter le poids d'un homme sur la neige la plus friable et qui permettent de se déplacer avec une extrême vitesse, ainsi que font les patineurs sur les surfaces glacées. Des bonnets de fourrure, des ceintures de peau de daim complétaient l'accoutrement.

En fait d'armes, le lieutenant Hobson emportait, avec des munitions en quantité suffisante, les mousquetons réglementaires délivrés par la Compagnie, des pistolets, et quelques sabres d'ordonnance ; en fait d'outils, des haches, des scies, des herminettes, et autres instruments nécessaires au charpentage ; en fait d'ustensiles, tout ce que nécessitait l'établissement d'une factorerie dans de telles conditions, entre autres un poêle, un fourneau de fonte, deux pompes à air et leur réservoir destinées â la ventilation, un halkett-boat, sorte de canot en caoutchouc que l'on gonfle au moment où on veut en faire usage.

Quant aux approvisionnements, on pouvait compter sur les chasseurs du détachement. Quelques-uns de ces soldats étaient d'habiles traqueurs de gibier, et les rennes ne manquent pas dans les régions polaires. Des tribus entières d'Indiens ou d'Esquimaux, privées de pain ou de tout autre aliment, se nourrissent exclusivement de cette venaison, qui est a la fois abondante et savoureuse. Cependant, comme il fallait compter avec les retards inévitables et les difficultés de toutes sortes, une certaine quantité devivres dut être emportée. C'était de la viande de bison, d'élan, de daim, ramassée; pendant les longues battues laites au sud du lae, du « corn-beef > . qui pouvait se conserver indéfiniment, des préparations indiennes dans

desquelles la chair, broyée et réduite en poudre impalpable, conserve tous ses éléments nutritifs sous un très-petit volume. Ainsi triturée, cette viande n'exige aucune cuisson, et présente sous cette forme une alimentation Irès-nourrissante.

En fait de liqueurs , le lieutenant Hobson emportait plusieurs barils de brandevin et de wisky, bien décidé, d'ailleurs, à économiser autant que possible ces liquides alcooliques, qui sont nuisibles à la santé des hommes sous les froides latitudes. Mais en revanche, la Compagnie avait mis à sa disposition, avec une petite pharmacie portative, de notables quantités de « lime-juice », de citrons et autres produits naturels, indispensables pour combattre les affections scorbutiques, si terribles dans ces régions, et pour les prévenir au besoin. Tous les hommes, d'ailleurs, avaient été choisis avec soin, ni trop gras, ni trop maigres, et, habitués depuis de longues années aux rigueurs de ces climats, ils devaient supporter plus aisément les fatigues d'une expédition vers l'Océan polaire. De plus, c'étaient des gens de bonne volonté, courageux, intrépides, qui avaient accepté librement. Une double paye leur était attribuée pour tout le temps de leur séjour aux limites du continent américain, s'ils parvenaient à s'établir au-dessus du soixante-dixième parallèle.

Un traîneau spécial, et un peu plus confortable, avait été préparé pour Mrs. Paulina Barnett et sa fidèle Madge. La courageuse femme ne voulait pas être traitée autrement que ses compagnons de route, mais elle dut se rendre aux instances du capitaine, qui n'était, d'ailleurs, que l'interprète des sentiments de la Compagnie. Mrs. Paulina Barnett dut donc se résigner.

Quant à l'astronome Thomas Black, le véhicule qui l'avait amené au fort Beliance devait le conduire jusqu'à son but avec son petit bagage de savant. Les instruments de l'astronome, peu nombreux d'ailleurs, — une lunette pour ses observations sélénographiques, un sextant destiné à donner la latitude, un chronomètre pour la fixation des longitudes, quelques cartes, quelques livres, — tout cela s'arrimait sur ce traîneau, et Thomas Black comptait bien que ses chiens ne le laisseraient pas en route.

On pense que la nourriture destinée aux divers attelages n'avait pas été oubliée. C'était un total de soixante-douze chiens, véritable troupeau, qu'il s'agissait de sustenter, chemin faisant, et les chasseurs du détachement devaient spécialement s'occuper de leur nourriture. Ces animaux, intelligents et vigoureux, avaient été achetés aux Indiens Chippeways, qui savent merveilleusement les dresser à ce dur métier.

Toute cette organisation de la petite troupe fut lestement menée. Le lieutenant Jasper Hobson s'employait avec un zèle au-dessus de tout éloge.

Fier de cette mission, passionné pour son œuvre, il ne voulait rien négliger qui pût en compromettre le succès. Le caporal Joliffe, très-affairé toujours, se multipliait sans faire grande besogne; mais la présence de sa femme était et devait être très-utile à l'expédition. Mrs. Paulina Barnett l'avait prise en amitié. C'était une intelligente et vive Canadienne, blonde avec de grands yeux doux.

Il vasansdireque le capitaineCraventyn'oubliarienpourlesuccèsdel'entreprise. Les instructions qu'il avait reçues des agents supérieurs de la Compagnie montraient quelle importance ils attachaient à la réussite de l'expédition, et à l'établissement d'une nouvelle factorerie au delà du soixantedixième parallèle. On peut donc affirmer que tout ce qu'il élait humainement possible de faire pour atteindre le but fut fait. Mais la nature ne devait-elle pas créer d'insurmontables obstacles devant les pas du courageux lieutenant ? c'est ce que personne ne pouvait prévoir!

CI1APIÏRE V.

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