‹ Le pays des fourruresChapitre 8 sur 67 · DU FORT RELIAI CE AU FORT ENTREPRISE · texte numérisé non relu

DU FORT RELIAI CE AU FORT ENTREPRISE

dont les sommets étaient couronnés de grimaçants squelettes d'arbres. La plaine infinie se déroulait à perte de vue dans une complète uniformité. Quelques oiseaux animaient de leur chant et de leur vol la vaste solitude. Parmi eux on remarquait des troupes de cygnes qui émigraient yers le nord, et dont la blancheur se confondait avec la blancheur des neiges. On ne les distinguait que lorsqu'ils se projetaient sur l'atmosphère grisâtre. Quand ils s'abattaient sur le sol, ils se confondaient avec lui, et l'œil le plus perçant n'aurait pu les reconnaître.

« Quelle étonnante contrée ! disait Mrs. Paulina Barnett. Quelle différence entre ces régions polaires et nos verdoyantes plaines de l'Australie ! Te souviens-tu, ma bonne Madge, quand la chaleur nous accablait sur les bords du golfe de Carpentarie, te rappelles-tu ce ciel impitoyable, sans un nuage, sans une vapeur ?

— Ma fille, répondit Madge, je n'ai point comme toi le don de me souvenir. Tu conserves tes impressions, moi, j'oublie les miennes.

— Comment, Madge, s'écria Mrs. Paulina Barnett, tu as oublié les chaleurs tropicales de l'Inde et de l'Australie? 11 ne t'est pas resté dans l'esprit un souvenir de nos tortures, quand l'eau nous manquait au désert, quand les rayons de ce soleil nous brûlaient jusqu'aux os, quand la nuit même n'apportait aucun répit à nos souffrances !

— Non, Paulina, non, répondit Madge, en s'enveloppantplus étroitement dans ses fourrures, non, je ne me souviens plus ! Et comment me rappellerais-je ces souffrances dont tu parles, cette chaleur, ces toitures de la soif, en ce moment surtout où les glaces nous entourent de toutes parts, et quand il me suffit de laisser pendre ma main en dehors de ce traîneau pour ramasser une poignée de neige ? Tu me parles de chaleur lorsque nous gelons sous les peaux d'ours qui nous couvrent ! Tu te souviens des rayons brûlants du soleil, quand ce soleil d'avril ne peut même pas fondre les petits glaçons suspendus à nos lèvres ! Non, ma fille, ne me soutiens pas que la chaleur existe quelque part, ne me répète pas que je me sois jamais plainte d'avoir trop chaud, je ne te croirais pas ! »

Mrs. Paulina Barnett ne put s'empêcher de sourire.

« Mais, ajouta-t-elle, tu as donc bien froid, ma bonne Madge?

— Certainement, ma fille, j'ai froid, mais cette température ne me déplaitpas. Au contraire. Ce climat doit être très-sain, et je suis certaine que je me porterai à merveille dans ce bout d'Amérique ! C'est vraiment un beau pays !

— Oui, Madge, un pays admirable, et nous n'avons encore rien vu jusqu'ici des merveilles qu'il renferme ! Mais laisse notre voyage s'accomplir jusqu'aux limites de la mer polaire, laisse l'hiver venir avec ses

glaces gigantesques, sa fourrure de neige, ses tempêtes hyperboréennes, ses aurores boréales, ses constellations splendides, sa longue nuit de six mois, et tu comprendras alors combien l'œuvre du Créateur est toujours et partout nouvelle ! »

Ainsi parlait Mrs. Paulina Barnett, entraînée par sa vive imagination. Dans ces régions perdues, sous un climat implacable, elle ne voulait voir que l'accomplissement des plus beaux phénomènes de la nature. Ses instincts de voyageuse étaient plus forts que sa raison même. De ces contrées polaires elle n'extrayait que l'émouvante poésie dont les sagas ont perpétué la légende, et que les bardes ont chantée dans les temps ossianiques. Mais Madge, plus positive, ne se dissimulait ni les dangers d'une expédition vers les continents arctiques, ni les souffrances d'un hivernage, à moins de trente degrés du pôle.

Et, en effet, de plus robustes avaient déjà succombé aux fatigues, aux privations, aux tortures morales et physiques, sous ces durs climats. Sans doute la mission du lieutenant Jasper Hobson ne devait pas l'entraîner jusqu'aux latitudes les plus élevées du globe. Sans doute il ne s'agissait pas d'atteindre le pôle et de se lancer sur les traces des Parry, des Ross, des Mac Clure, des Kane, des Morton. Mais dès qu'on a franchi le Cercle polaire, les épreuves sont à peu près partout les mêmes et ne s'accroissent pas proportionnellement avec l'élévation des latitudes. Jasper Hobson ne songeait pas à se porter au-dessus du soixante-dixième parallèle ! Soit. Mais qu'on n'oublie pas que Franklin et ses infortunés compagnons sont morts, tués par le froid et la faim, quand ils n'avaient pas même dépassé le soixante-huitième degré de latitude septentrionale !

Dans le traîneau occupé par M. et Mrs. Joliffe, on causait de toute autre chose. Peut-être le caporal avait-il un peu trop arrosé les adieux du départ, car, par extraordinaire, il tenait tête à sa petite femme. Oui! il lui résistait, ce qui n'arrivait vraiment que dans des circonstances exceptionnelles.

« Non, mislress Joliffe, disait le caporal, non ! ne craignez rien. Un traîneau n'est pas plus difficile à conduire qu'un poney-chaise, et le diable m'emporte si je ne suis pas capable de diriger un attelage de chiens !

— Je ne conteste pas ton habileté, répondait Mrs. Joliffe. Je t'engage seulement à modérer tes mouvements. Te voilà déjà en tète de la caravane, et j'entends le lieutenant Hobson qui te crie de reprendre ton rang à l'arrière.

— Laissez -le crier, mistress Joliffe, laissez-le crier !... »

Et le caporal, enveloppant son attelage d'un nouveau coup de fouet, accrut encore la rapidité du traîneau.

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