‹ Le pays des nègresChapitre 10 sur 114 · CORSINO, COCOTTE-LIQUEUR, PETIT-ZOZO · texte numérisé non relu

CORSINO, COCOTTE-LIQUEUR, PETIT-ZOZO

» répondit qu'il était fatigué, qu'il avait besoin de sommeil, » et finalement se coucha.

» Depuis longtemps Corsino avait le projet de bâtir une » case plus grande. L'ancienne n'était pas digne delà belle » Cocotte-Liqueur. Il voulait que sa femme habitât un pe- » tit Sans-Souci. Le lendemain, il se mit à l'œuvre. Il » charrojales gros arbres qu'il avait coupés à cette inten- » tion. Il rassembla aussi une grande quantité de bambous, » d'écorces sèches de palmier, de feuilles de bananier, » pour la toiture. Tous ces matériaux furent placés tout » contre la vieille case, excepté devant les portes, afin que » l'entrée restât toujours libre. De loin, cet entassement n faisait l'effet d'un énorme bûcher. Cocotte-Liqueur ne fit » pas cette comparaison ; et d'ailleurs, lorsqu'elle quesw tionna là-dessus son mari, Corsino répondit qu'il voulait, » sans attendre, construire la nouvelle case.

» Pendant deux jours, il ne s'occupa que de transporter » des bois sur le chantier, à pied d'œuvre. Dans la matinée )> du troisième, il dit à Cocotte-Liqueur. « Je vais au » Limbe prévenir le cousin CourouiUe, qui me donnera » un bon coup de main. — Je suis en effet charpentier de » mon état. — De là je descendrai au Cap. Je ne serai pas » de retour avant cinq jours. Sois tranquille. . . »

» A l'annonce de cette longue absence, Cocotte-Liqueur » parut attristée. Mais son mari, enfourché sur son mulet, » avait à peine disparu dans les détours du sentier, qu'elle » ferma sa porte, et, toute joyeuse, descendit vers la Ra- » vine, son canari ' vide sur la tête : elle allait le remplir.

» Le même jour, ou plutôt la nuit du même jour, à huit » heures, un homme frappa à la case de Corsino :

» — Qui est là?... demanda Cocotte-Liqueur.

)) — Moi, Petit-Zozo, répondit l'homme.

1 Vase en terre pour conserver i'cau.

» La porte s'ouvrit et se referma promptement.

» Quatre heures après, à minuit, une ombre se glissait » dans le jardin. Le chien, au lieu d'aboyer, vint sauter » autour d'elle. L'ombre le repoussa et le chien alla se cou- » cher en rond. L'ombre, — c'en était bien une, — puis- » qu'elle ne faisait pas de bruit en marchant, approcha de » la porte de la case qui ouvre sur le jardin, mit une clet » dans la serrure et pénétra dans l'intérieur.

» Sur le lit, pareil à celui que vous avez vu chez ma » mère, que vit-il?. .. Je n'ai pas besoin de vous le dire. » Cocotte-Liqueur et Petit-Zozo avaient même oublié, » tant ils étaient occupés d'autre chose, d'éteindre la » lampe de Versenet dont j'avais fait cadeau à mon cou- » sin le jour de son mariage, en sorte qu'ils lui apparu- » rent vêtus comme Adam et Eve.

» Se baisser, frotter une allumette sur la lame de sa » ïûanchette, mette le feu à la paille sous le lit, puis se » redresser vivement, sortir de la case, refermer la porte, » appuyer contre elle de grosses souches et des fagots » tenus en réserve, jeter d'autres allumettes enflammées » dans les matériaux parfaitement secs, entassés autour de » la case : tout cela fut fait par Corsino en moins de temps » que je mets à vous le dire.

» La case fut en flammes en un moment; le toit, tout » embrasé, tomba ; des cris horribles éclatèrent à l'iuté- » rieur.

» — N'ayez pas peur, dit Corsino, n'ayez pas peur, Cocotte- » Liqueur. Vous êtes en sûreté avec votre amant. Personne » ne viendra vous déranger. Votre mari veille à la porte.

» Les cris de l'intérieur redoublèrent. On eût dit des » supplications.

» Corsino considérait toujours d'un œil fixe sa case » incendiée. Soudain^ il se précipita dans les mornes, en » criant ;

CORSINO, COCOTTE-LIQUEUR, PETIT-ZOZO fiS

— Au feu ! Au feu !

» Depuis ce moment il est .fou. Il vit dans les bois, et » s'il aperçoit, d'aventure, un cavalier ou un piéton dans » le sentier de ces montagnes, il court sur lui en s'escri- » mant avec sa manchette. Il n'j a pas huit jours qu'il a » blessé, dans le chemin de Bidorette, une femme qui reve- » nait seule du Cap. »

— On 43evrait l'enfermer puisque sa folie est méchante, observai-je.

— Sans doute, général, mai pas facile d'attrapé li. Li connai court passé gnon cabri.

Courouille avait, depuis plusieurs heures, achevé le récit des déceptions conjugales et de la twrible vengeance de son cousin, lorsque, ayant marché le reste de la nuit sans rencontrer l'Othello de ces mornes, je descendis de ma monture à la porte de l'Hôtel des Voyageurs. Neuf heures sonnaient au coucou toujours en retard de la salle à manger. C'était le moment de prendre à la table d'hôte pour le déjeuner, ma place que je n'aurais pas cédée pour beaucoup.

La chevauchée nocturne que je venais de faire avait singulièrement creusé mon estomac.

Le lendemain, un bruit de pas de chevaux devant la porte de l'auberge, me réveiUa vers six heures. Mon sommeil avait suffisamment duré. Je m'assis sur le bord du cadre et je m'habillai.

— Encore au lit? me cria de l'extérieur quelqu'un.

— Entrez donc mon ami, répondis-je, car j'avais reconnu a VOIX de M. Karnès Gourgues.

La porte ne fermant ni à clef ni à loquet, il n'eut qu'a a pousser.

— Oh ! vous voilà déjà debout, reprit-il, vous êtes inatigable. Vous avez excité l'admiration de CourouiUe, lui m'a raconté votre excursion. Aussi je viens vous

chercher pour taire une petite promenade aux environs. Les chevaux sont tout prêts, et ils nous attendent devant la porte, mais, avant de partir, laissez-moi vous poser une question.

— Faites.

— Admirez-vous le courage chez vos ennemis comme chez vos amis ?

— Pouvez-vous en douter ? A l'exemple de Pierre Mathieu, je loue la vertu fût-elle sous un turban ; je blâme le vice fût-il sous la tiare, et c'est, je crois, le devoir strict, non-seulement de tout historien, mais encore de tout homme.

— A la bonne heure. Nous allons prendre un bain à Dalban, dans la rivière du Haut-du-Cap, et là je vous raconterai quelque chose.

Il n'en fallait pas davantage pour me décider.

— Volontiers, répartis-je ; je suis tout disposé.

En effet, je n'avais que ma jaquette à mettre et mon panama à prendre. A la porte de l'auberge, nous trouvâmes les deux chevaux amenés par M. Karnès Gourgues. Nous montâmes dessus et nous nous mîmes en route.

Sortis de la ville par la Barrière-Bouteille, nous fîmes halte au bout d'une demi-heure sur les bords de la rivière, devant une petite cascade, formée par un rocher dressé au milieu de son lit.

Quand nous fûmes dans l'eau, mon compagnon étendit la main vers les montagnes, et, me montrant, par une échappée de vue entre les arbres, un mornet surmonté de ruines, il me dit :

— C'est le fort Vertières qui, naturellement défendu, dans la saison des pluies, par le torrent de la ravine Charrier, avait été armé de douze canons par les Français. Il défendait les abords du Cap avec les forts Cham-| pin, Pierre-Michel et Belair.

Page 1